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Dolorida

Alfred de Vigny · 1823 · Romantisme · 19e siècle
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Est-ce la Volupté qui, pour ses doux mystères, Furtive, a rallumé ces lampes solitaires ? La gaze et le cristal sont leur pâle prison. Aux souffles purs d’un soir de l’ardente saison S’ouvre sur le balcon la moresque fenêtre ; Une aurore imprévue à minuit semble naître, Quand la lune apparaît, quand ses gerbes d’argent Font pâlir les lueurs du feu rose et changeant ; Les deux clartés à l’œil offrent partout leurs pièges, Caressent mollement le velours bleu des sièges, La soyeuse ottomane où le livre est encor, La pendule mobile entre deux vases d’or, La Madone d’argent, sous des roses cachée, Et sur un lit d’azur une beauté couchée. Oh ! jamais dans Madrid un noble Cavalier Ne verra tant de grâce à plus d’art s’allier ; Jamais pour plus d’attraits, lorsque la nuit commence, N’a frémi la guitare et langui la romance ; Jamais, dans nulle Église, on ne vit plus beaux yeux Des grains du chapelet se tourner vers les cieux ; Sur les mille degrés du vaste amphithéâtre On n’admira jamais plus belles mains d’albâtre, Sous la mantille noire et ses paillettes d’or, Applaudissant, de loin, l’adroit Toréador. Mais, ô vous qu’en secret nulle œillade attentive Dans ses rayons brillants ne chercha pour captive, Jeune foule d’amants, Espagnols à l’œil noir, Si sous la perle et l’or vous l’adoriez le soir, Qui de vous ne voudrait (dût la dague andalouse Le frapper au retour de sa pointe jalouse) Prosterner ses baisers sur ces pieds découverts, Ce col, ce sein d’albâtre, à l’air nocturne ouverts, Et ces longs cheveux noirs tombant sur son épaule, Comme tombe à ses pieds le vêtement du saule ? Dolorida n’a plus que ce voile incertain, Le premier que revêt le pudique matin Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre, L’amour ose enlever d’une main idolâtre. Ses bras nus à sa tête offrent on mol appui, Mais ses yeux sont ouverts, et bien du temps a fui Depuis que, sur l’émail, dans ses douze demeures, Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures. Que fait-il donc, celui que sa douleur attend ? Sans doute il n’aime pas, celui qu’elle aime tant. A peine chaque jour l’épouse délaissée Voit un baiser distrait sur sa lèvre empressée Tomber seul, sans l’amour ; son amour cependant S’accroît par les dédains et souffre plus ardent ; Près d’un constant époux, peut-être, ô jeune femme ! Quelque infidèle espoir eût égaré ton âme ; Car l’amour d’une femme est semblable à l’enfant Qui, las de ses jouets, les brise triomphant, Foule d’un pied volage une rose immobile, Et suit l’insecte ailé qui fuit sa main débile. Pourquoi Dolorida seule en ce grand palais, Où l’on entend, ce soir, ni le pied des valets, Ni, dans la galerie et les corridors tristes, Les enfantines voix des vives caméristes ? Trois heures cependant ont lentement sonné ; La voix du temps est triste au cœur abandonné ; Ses coups y réveillaient la douleur de l’absence, Et la lampe luttait ; sa flamme sans puissance Décroissait inégale, et semblait un mourant Qui sur la vie encor jette un regard errant. A ses yeux fatigués tout se montre plus sombre, Le crucifix penché semble agiter son ombre ; Un grand froid la saisit, mais les fortes douleurs Ignorent les sanglots, les soupirs et les pleurs : Elle reste immobile, et, sous un air paisible Mord, d’une dent jalouse, une main insensible. Que le silence est long ! Mais on entend des pas ; La porte s’ouvre, il entre : elle ne tremble pas ! Elle ne tremble pas, à sa pâle figure Qui de quelque malheur semble traîner l’augure ; Elle voit sans effroi son jeune époux, si beau, Marcher jusqu’à son lit comme on marche au tombeau. Sous les plis du manteau se courbe sa faiblesse ; Même sa longue épée est un poids qui le blesse. Tombé sur ses genoux, il parle à demi-voix : « –Je viens te dire adieu ; je me meurs, tu le vois, Dolorida, je meurs ! une flamme inconnue, Errante, est de mon sang jusqu’au cœur parvenue. Mes pieds son froids et lourds, mon œil est obscurci ; Je suis tombé trois fois en revenant ici. Mais je voulais te voir ; mais, quand l’ardente fièvre Par des frissons brûlants a fait trembler ma lèvre, J’ai dit : Je vais mourir ; que la fin de mes jours Lui fasse au moins savoir qu’absent j’aimais toujours. Alors je suis parti, ne demandant qu’une heure Et qu’un peu de soutien pour trouver ta demeure. Je me sens plus vivant à genoux devant toi. – Pourquoi mourir ici, quand vous viviez sans moi ? – O cœur inexorable ! oui, tu fus offensée ! Mais écoute mon souffle, et sens ma main glacée ; Viens toucher sur mon front cette froide sueur, Du trépas dans mes yeux vois la terne lueur ; Donne, oh ! donne une main ; dis mon nom. Fais entendre Quelque mot consolant, s’il ne peut être tendre. Des jours qui m’étaient dus je n’ai pas la moitié : Laisse en aller mon âme en rêvant ta pitié ! Hélas ! devant la mort montre un peu d’indulgence ! – La mort n’est que la mort et n’est pas la vengeance. – O Dieux ! si jeune encor ! tout son cœur endurci ! Qu’il t’a fallu souffrir pour devenir ainsi ! Tout mon crime est empreint au fond de ton langage, Faible amie, et ta force horrible est mon ouvrage. Mais viens, écoute-moi, viens, je mérite et veux Que ton âme apaisée entende mes aveux. Je jure, et tu le vois, en expirant, ma bouche Jure devant ce Christ qui domine ta couche, Et si par leur faiblesse ils n’étaient pas liés, Je lèverais mes bras jusqu’au sang de mes pieds ; Je jure que jamais mon amour égaré N’oublia loin de toi ton image adorée ; L’infidélité même était pleine de toi, Je te voyais partout entre ma faute et moi, Et sur un autre cœur mon cœur rêvait tes charmes Plus touchants par mon crime et plus beaux par tes larmes. Séduit par ces plaisirs qui durent peu de temps, Je fus bien criminel ; mais, hélas ! j’ai vingt ans. – T’a-t-elle vu pâlir ce soir dans tes souffrances ? – J’ai vu son désespoir passer tes espérances. Oui, sois heureuse, elle a sa part dans nos douleurs ; Quand j’ai crié ton nom, elle a versé des pleurs ; Car je ne sais quel mal circule dans mes veines ; Mais je t’invoquais seule avec des plaintes vaines. J’ai d’abord cru mourir et n’avoir pas le temps D’appeler ton pardon dans mes derniers instants. Oh ! parle ; mon cœur fuit ; quitte ce dur langage ; Qu’un regard… Mais quel est ce blanchâtre breuvage Que tu bois à longs traits et d’un air insensé ? – Le reste du poison qu’hier je t’ai versé. »

Notes

Recueil: Poèmes antiques et modernes.

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