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Le prolétaire

Agénor Altaroche · None · 19e siècle
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Prolétaire ! voici le jour ! C’est assez dormir : le temps presse ; Le travail doit avoir son tour. Pour toi le repos c’est paresse, C’est paresse ! Quand le riche sommeillera Pendant la matinée entière, Ton bras endurci gagnera Tout juste le pain nécessaire Pour alimenter ta misère ! Allons, sème bon, prolétaire, C’est l’oisif qui récoltera. Au milieu de rudes travaux, Le vin serait d’utile usage : Il procure l’oubli des maux : Il rend la force et le courage, Force et courage. Quand le riche à sa table aura Le bordeaux, l’aï, le madère, Ta lèvre ne s’humectera Que d’aigre piquette ou de bière Qui paie autant à la barrière ! Allons, sème bon, prolétaire, C’est l’oisif qui récoltera ! Lorsque la loi te fait majeur, Surgit une dette nouvelle, Le capitaine recruteur Sous les drapeaux déjà t’appelle, Il t’appelle. Quand le riche s’affranchira A prix d’or, de ce joug sévère, C’est ton corps qui le subira, Et tu quitteras ton vieux père Pour marcher le pas militaire ! Allons, sème bon, prolétaire, C’est l’oisif qui récoltera ! Epoux et père, un jour tu veux, Dans ta sage sollicitude, Voir tes enfans laborieux Vouer leur jeunesse à l’étude, A l’étude. Du riche quand le fils sera D’un collège pensionnaire, Bien heureux le tien se croira Si, dans une école primaire, Il trouve alphabet et grammaire ! Allons, sème bon, prolétaire, C’est l’oisif qui récoltera ! Quand le premier du mois paraît, Survient un percepteur avide ; Et le recors est là tout prêt, Si par malheur ta bourse est vide, Ta bourse est vide. Cet impôt, que ta main paîra Aux dépens de ton nécessaire, Le riche seul le votera ; Car tu n’as qualité pour faire Ni ton député, ni ton maire... Allons, sème bon, prolétaire, C’est l’oisif qui récoltera ! Quand la mort, unique pouvoir Devant qui l’égalité règne, A vos portes viendra le soir Apposer sa lugubre enseigne, Sa noire enseigne, Un cortège nombreux suivra Du riche le char funéraire ; Mais ton chien seul te conduira, Sur ton humble et triste civière, Jusqu’à ta demeure dernière ! Allons, sème bon, prolétaire, C’est l’oisif qui récoltera ! Au nom du plus saint des devoirs, Tonne un jour le canon d’alarme ! Tes bras velus et les doigts noirs Sauront seuls soulever une arme, Brandir une arme. Puis, quand bientôt s’amortira L’éclat de foudre populaire, Alors le riche sortira De sa retraite salutaire Gueusant un effronté salaire ! Allons, sème bon, prolétaire, C’est l’oisif qui récoltera !
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