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Avec trois cents écus de rente

Rose Harel · 1864 · 19e siècle
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Avec trois cents écus de rente Je sais bien ce que je ferais : Sur la rive d'une eau courante Ma chaumière je bâtirais. Pour moi, ce serait la richesse Et, de tout souci libre enfin, J'y reposerais ma vieillesse : Calme, j'en attendrais la fin. Là, mes amis trouveraient place Au soleil, à l'ombre, au foyer, Sur le banc rustique où s'enlace Le chèvrefeuille au marronnier, Pour dormir, ils auraient encore La chambre blanche où grimperait A la fenêtre, au lieu de store, Un rosier qui l'ombragerait. A qui souffre et meurt en silence, Sans appel à la charité, Je donnerais soins, assistance, Sans jamais blesser sa fierté. Je voudrais aussi, tant que dure L'hiver qui givre nos carreaux, Sur mon seuil donner la pâture, Chaque jour, aux petits oiseaux. L'être faible qui souffre ou pleure, L'enfant, l'oiseau, le vieillard, tous Auraient dans mon humble demeure Du feu, du pain ou quelques sous. Enfin, je pourrais, faisant trêve Au travail de tous les instants, Réaliser mon plus doux rêve, Pas à pas suivre le printemps ; Voir le réveil des primevères, Ecouter le bruit des ruisseaux, Les voix sauvages des bruyères, Et le vent parler aux roseaux. Souvent je dirais à la muse : Allons-nous-en dans les grands bois ; Sur mes jours, dont la trame s'use, Répands ton charme d'autrefois. Viens m'apprendre de chaque chose Le sens caché, si loin du mot. Cherchons, du parfum de la rose A l'amère senteur du flot ; Cherchons, des germes à l'atome, Du tout petit papillon bleu Aux astres du céleste dôme : Viens m'éclairer l'œuvre de Dieu ! Sous le peuplier, sous le tremble, Furtive, je me glisserais Au moment où la feuille tremble, Pour voir si je devinerais Ce que d'une lèvre si prompte Aux vents, aux cieux, à l'infini, Le jour, la nuit, elle raconte Sur ce pauvre monde puni. Peut-être des âmes fidèles, Cherchant ceux qu'elles ont aimés, Du rameau que frôle leurs ailes Font naître ces bruits innommés Qui le soir, quand on les écoute, Semblent un immense soupir, Ou le sanglot frayant la route D'une voix qui s'en va gémir. Ou bien, c'est un murmure à peine, Un chuchotement, un baiser, Le Sursaut d'un cœur qu'on enchaîne Mystérieux et doux causer... Avec trois cents écus de rente, Oui, voilà comment je vivrais... Mais n'ayant rien, je me contente De rêver ce que je ferais !"

Notes

Recueil: L'alouette aux blés.

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