«
Avec trois cents écus de rente
Je sais bien ce que je ferais :
Sur la rive d'une eau courante
Ma chaumière je bâtirais.
Pour moi, ce serait la richesse
Et, de tout souci libre enfin,
J'y reposerais ma vieillesse :
Calme, j'en attendrais la fin.
Là, mes amis trouveraient place
Au soleil, à l'ombre, au foyer,
Sur le banc rustique où s'enlace
Le chèvrefeuille au marronnier,
Pour dormir, ils auraient encore
La chambre blanche où grimperait
A la fenêtre, au lieu de store,
Un rosier qui l'ombragerait.
A qui souffre et meurt en silence,
Sans appel à la charité,
Je donnerais soins, assistance,
Sans jamais blesser sa fierté.
Je voudrais aussi, tant que dure
L'hiver qui givre nos carreaux,
Sur mon seuil donner la pâture,
Chaque jour, aux petits oiseaux.
L'être faible qui souffre ou pleure,
L'enfant, l'oiseau, le vieillard, tous
Auraient dans mon humble demeure
Du feu, du pain ou quelques sous.
Enfin, je pourrais, faisant trêve
Au travail de tous les instants,
Réaliser mon plus doux rêve,
Pas à pas suivre le printemps ;
Voir le réveil des primevères,
Ecouter le bruit des ruisseaux,
Les voix sauvages des bruyères,
Et le vent parler aux roseaux.
Souvent je dirais à la muse :
Allons-nous-en dans les grands bois ;
Sur mes jours, dont la trame s'use,
Répands ton charme d'autrefois.
Viens m'apprendre de chaque chose
Le sens caché, si loin du mot.
Cherchons, du parfum de la rose
A l'amère senteur du flot ;
Cherchons, des germes à l'atome,
Du tout petit papillon bleu
Aux astres du céleste dôme :
Viens m'éclairer l'œuvre de Dieu !
Sous le peuplier, sous le tremble,
Furtive, je me glisserais
Au moment où la feuille tremble,
Pour voir si je devinerais
Ce que d'une lèvre si prompte
Aux vents, aux cieux, à l'infini,
Le jour, la nuit, elle raconte
Sur ce pauvre monde puni.
Peut-être des âmes fidèles,
Cherchant ceux qu'elles ont aimés,
Du rameau que frôle leurs ailes
Font naître ces bruits innommés
Qui le soir, quand on les écoute,
Semblent un immense soupir,
Ou le sanglot frayant la route
D'une voix qui s'en va gémir.
Ou bien, c'est un murmure à peine,
Un chuchotement, un baiser,
Le Sursaut d'un cœur qu'on enchaîne
Mystérieux et doux causer...
Avec trois cents écus de rente,
Oui, voilà comment je vivrais...
Mais n'ayant rien, je me contente
De rêver ce que je ferais !"