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Idylle seconde (Mirtis, Damon)

Nicolas Germain Léonard · 1766 · 18e siècle
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Damon. Quoi ! lorsqu’un doux hymen couronne nos amours, O Mirtis ! de tes yeux je vois couler des larmes ; Permets à mes baisers d’en arrêter le cours… Mirtis. Dissipe, cher Damon, mes secrètes alarmes. Nous allons être unis ; mais loin de nos secours Laisserons-nous ma tendre mère Dans sa cabane solitaire Achever tristement ses jours ? Damon. A quel soupçon ton cœur se livre ! Pourquoi la séparer de nous ? Le même toit, Mirtis, pourra suffire à tous. Auprès de ses enfants une mère doit vivre. Qu’il m’est doux d’approcher de moi Tous les objets de ma tendresse ! Posséder ce qui tient à toi, C’est multiplier ma richesse. Ton époux de ta mère est désormais le fils, Et mon amour pour elle égalera la tienne. Je veux être à ses goûts aveuglement soumis… Mirtis. Eh bien ? écoute-moi. D’abord, qu’il te souvienne De te régler sur ses avis… Damon. Oh ! tu peux y compter, et je te l’ai promis, Sa volonté sera la mienne… Et toi, Mirtis, peut-être un jour Tu deviendras mère à ton tour. A ce mot je trésaille et sens couler mes larmes. O fortuné moment ! jour pour moi plein de charmes, Où les noms de père et d’époux Porteront à mes sens leur paisible murmure ; Où l’amour joint à la nature, Enivrera mon cœur des plaisirs les plus doux ! Nous auront des enfants. Ils seront ton image ; Comme toi doux, intéressants… Mirtis. Ah ! tu me fais frémir ! cher Damon ! des enfants ! L’infortune est notre partage ; Mais à des êtres innocents Faut-il communiquer ce funeste apanage ? Le peu que nous avons suffirait-il pour eux ? Quelle accablante idée !... ils seraient malheureux ; Leurs peines seraient notre ouvrage, Et chaque jour mon triste cœur, En sentant de leurs bras la caressante étreinte Epancherait sur eux des larmes de douleur. Damon. Cesse de te frapper d’une frivole crainte. Je suis pauvre, il est vrai, mais je suis jeune encor. A qui peut travailler qu’importe la fortune ? Vas, le courage est un trésor. A notre poursuite importune La terre ouvre des sources d’or. Tant qu’un sang vigoureux coulera dans mes veines, Tant que ces mains pourront agir, Nos enfants, sois-en sûre, ignoreront les peines ; Un jour ils apprendront l’art de s’en affranchir. Pour courir au travail, dès la naissante aurore, Je m’arracherai de tes bras. Mirtis ! que ce travail aura pour moi d’appas ! Mais la peine à mon cœur sera plus douce encore… Quel plaisir de songer que je souffre pour toi. Quelquefois ta main bienfaisante Daignera de mon front essuyer l’eau brûlante, Et tes baisers seront pour moi Ce que la fraîcheur d’un bois sombre Dans les jours ardents de l’Eté, Est pour l’homme épuisé qui repose à son ombre. Quand la nuit à nos champs rendra l’obscurité, En quittant mes travaux j’irai trouver ma mère. Dans mes tendres embrassements Mon âme à ses regards s’ouvrira toute entière. Le soir nous saurons pour lui plaire, Varier nos amusements. Heures de l’amitié ! délicieux moments ! Libres des soins du jour, le loisir nous rassemble. En sortant de tes bras je cours à mes enfants, Charmé de me mêler à leurs jeux innocents ; Ensuite nous prenons ensemble Un repas dont ta main a fait tous les apprêts. Quel repas ! ô festins ! vous n’êtes rien auprès. Là nous aimons à nous confondre Avec les fruits de nos amours, Qui placés près de nous, écoutent nos discours, Et dans leur ton naïf s’empressent d’y répondre. Nous nous observons tous les deux En souriant de les entendre. Nos cœurs émus, pressés cherchent à se répandre, Et des larmes de joie échappent de nos yeux. Mirtis. Nous aurons soin de leur apprendre A prononcer nos noms dès l’âge le plus tendre. Il faut que sur nous même ils se règlent un jour, Et qu’ils héritent de l’amour Que nous avons pour notre mère. Je sens à ce seul nom renaître ma frayeur. O Damon ! si j’allais leur devenir moins chère ; S’ils osaient me quitter… j’en mourrais de douleur. Damon. Ils t’aimeront toujours, et j’en réponds d’avance. Mirtis ! seraient-ils notre sang, S’ils cessaient de chérir, de respecter le flanc Qui leur a donné la naissance ? Quand le temps sur nos fronts imprimera ses doigts, Nous revivrons dans notre image. Nous nous rappellerons en voyant leur jeune âge, Ce que nous fûmes autrefois ; Et nos cœurs assoupis dans leur dernière aurore, Au cri du sentiment s’éveilleront encore. Quand la mort dans tes bras viendra me visiter, Lorsqu’un jour, ô Mirtis, ce cœur qui t’idolâtre, Près du tien cessera de battre. Que mon départ va te coûter ! Que nos derniers adieux seront mêlés de larmes ! Quand on aime à se voir, devrait-on se quitter ? Mais plus l’exil est dur, plus son terme a de charmes. Mirtis. Hélas ! si je te perds qui pourrait m’arrêter ? Je te suivrai, Damon, vivons, mourons ensemble ; Que le même tombeau tous les deux nous rassemble. Assis près de ses bords ombragés de cyprès, Nos enfants l’œil en pleurs et fixé sur la terre, Sembleront y chercher l’empreinte de nos traits. Ils diront, ces mortels sont unis pour jamais. Leur dépouille est ici, ce monument l’enserre ; Satisfaits d’être ensemble, ils reposent en paix…

Notes

Recueil: Idylles morales (1766).

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