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Le tombeau de Théophile

Georges de Scudéry · 1632 · 17e siècle
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Malgré l’avarice et l’orgueil, Qui vont s’opposant à ta gloire, Dans le temple de la Mémoire Je te veux bâtir un cercueil ; Ce tombeau que je te prépare, Sans être de marbre de Pare, Durera bien d’autre façon ; Il verra finir la nature, Montrant par son architecture Qu’Apollon est maître maçon. Sans me servir d’aucun métal, Foulant aux pieds l’or et la nacre, La fine laque et l’azur d’Acre, Qui touchent les yeux du brutal, Je te consacre un mausolée D’une beauté plus signalée Que tous ceux qu’on nous a décrit, Et dont les raretés sont telles Qu’on les doit juger immortelles, Puis qu’on ne les voit qu’en esprit. Les cèdres exempts du trépas, Que le temps ne met point en poudre, Et les verts lauriers, dont la foudre En grondant ne s’approche pas, Serviront à faire les niches, Frises, chapiteaux et corniches, Les colonnes d’ordres divers ; Mais dans ce pompeux édifice, Pour montrer un rare artifice, Je ne dois montrer que tes vers. Je veux y mettre ce vallon Où tu possédais les neuf Muses, Et les y peindre aussi confuses Comme pour la mort d’Apollon : Là ce Dieu, dont tu fus la cure, Semblera quereller Mercure Et le morguer avec mépris, Luy reprochant que par envie Sa verge t’ôta de la vie, De peur de perdre un plus beau prix. J’y veux peindre Parnasse encor, Hippocrène en son onde molle, Et, dessus ce cheval qui vole, La Renommée avec son cor, Qui, montrant le globe du monde, Infini dans sa forme ronde, Dira que de même aujourd’hui Ton renom, que j’immortalise Dans ces vers que je veux qu’on lise, N’aura de fin non plus que lui. Après, d’un artiste burin, Enchainez et la teste basse, J’y mettrai Filin, de Garasse, Et le gaillard père Guerin, Dont les trois diverses folies Aux plus noires mélancolies Dérideront le front hideux ; Et certes je commence à craindre Qu’un passant, au lieu de te plaindre, Ne s’amuse à se moquer d’eux. Dessus ces fantasques tableaux Je mettrai ces riches peintures, Dont parmi les races futures Tous les traits seront trouvez beaux : Socrate en la fin de sa vie, Ta belle Maison de Sylvie, Thisbé, Pyrame en son malheur, Dont la pitoyable aventure Etonna si fort la nature Qu’un fruit en changea de couleur. Du plus hardi trait de notre art, Dessus ce monument superbe Sera le portrait de Malherbe, Et plus haut celui de Ronsard, Qui, s’ôtant chacun la couronne Dont leur docte chef s’environne, Diront, par cette humilité, Qu’on ne peut refuser hommage À la grandeur de ton ouvrage Sans un excès de vanité. Bref, enfin ma main te promet, Sous la faveur d’un bon augure, D’y placer encor ta figure, Que je gardois pour le sommet : Là, d’un air aussi doux que grave, Mon dessein veut que je la grave Toute droite, élevant les yeux, Pour dire aux âmes insensées Que tu ne prenais tes pensées En aucun lieu que dans les cieux. Ô Dieu, le triste souvenir De ta mort, cher ami, me tue, Et fait qu’au bas de ta statue J’écris ces six vers pour finir : Ci-gît un homme incomparable, Que le sort rendit misérable ; Passant, son los ne périra : Car son œuvre n’a que reprendre ; Son nom, si tu le veux apprendre, Tout l’univers te le dira.

Notes

Ce texte est présenté dans les œuvres complètes de Théophile de Viau. S'il aurait pu être écrit en 1626, quelques mois après la mort de Théophile, et présenté dans un ouvrage collectif visant à honorer sa mémoire, il est également présent dans les Œuvres de Théophile que Scudéry a préparées pour l'éditeur Jean de la Mare, à Rouen en 1632.

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