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Proche de la saison où les plus vives fleurs

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Proche de la saison où les plus vives fleurs Laissent évanouir leur âme et leurs couleurs, Un amant désolé, mélancolique, sombre, Jaloux de son chemin, de ses pas, de son ombre, Baisait aux bords de Loire, en flattant son ennui, L'image de Caliste errante avecque lui. Rêvant auprès du fleuve, il disait à son onde : " Si tu vas dans la mer qui va par tout le monde, Fais-la ressouvenir d'apprendre à l'univers Qu'il n'a rien de si beau que l'objet de mes vers. Ces fleurs dont le printemps fait voir tes rives peintes Au matin sont en vie et le soir sont éteintes ; Mais, quelque changement qui te puisse arriver, Caliste et ses beautés n'auront jamais d'hiver. Ces humides baisers dont tes rives mouillées Seront pour quelques jours encore chatouillées Arrêteront enfin leur amoureuse erreur, Et, s'approchant de toi, se gèleront d'horreur. Alors que tous les flots sont transformés en marbres, Lorsque les aquilons vont déchirer les arbres, Et que l'eau, n'ayant plus humidité ni poids, Fait pendre le cristal des roches et des bois ; Que l'onde, aplanissant ses orgueilleuses bosses, Souffre sans murmurer le fardeau des carrosses ; Que la neige durcie a pavé les marais, Confondu les chemins avecque les guérets ; Que l'Hiver renfrogné, d'un orgueilleux empire Empêche les amours de Flore et de Zéphire ; Qu'Endymion, vaincu du froid et du sommeil, Ne peut tenir parole à la sœur du Soleil, Qui cependant toujours va visiter sa place, Sur le haut d'un rocher tout hérissé de glace : Moi qui, d'un sort plus humble ou bien plus glorieux, Sur les beautés du ciel n'ai point jeté mes yeux, Qui n'ai jamais cherché cette bonne fortune Qu'Endymion trouvait aux beautés de la Lune, Durant cette saison où leur ardent désir Ne trouve à son dessein ni place ni loisir, Je verrai ma Caliste après ce long voyage, Qui plus que cent hivers m'a fait souffrir d'orage, Qui m'a plus ruiné que de faire abîmer Un vaisseau chargé d'or que j'aurais sur la mer. Quel outrage plus grand aurait-il pu me faire, Que me cacher un mois le seul jour qui m'éclaire ? Dieux, hâtez donc l'hiver et lui soyez témoin Que le printemps, l'automne et l'été valent moins ; Qu'il dépouille les bois, et de sa froide haleine Perde tout ce que donne et le mont et la plaine : Ce mois qui maintenant retient cette beauté A bien plus d'injustice et plus de cruauté, Car l'hiver, au plus fort de sa plus rude guerre, Nous ôte seulement ce que nous rend la terre, N'emporte que des fruits, n'étouffe que des fleurs, Et sur notre destin n'étend point ses malheurs, Où la dure saison qui m'ôte ma maîtresse Toutes ses cruautés à ma ruine adresse. Mon front est plus terni que des lis effacés, Mon sang est plus gelé que des ruisseaux glacés ; Blois est l'enfer pour moi, la Loire est le Cocyte ; Je ne suis plus vivant si je ne ressuscite. Vous qui feignez d'aimer avecque tant de foi, Trompeurs, vous êtes bien moins amoureux que moi ; Courtisans qui partout ne servez que de nombre, Qui n'aimez que le vent, qui ne suivez que l'ombre, Qui traînez sans plaisir vos jours mal assurés, Pendant chez la fortune à des liens dorés, Vous savez mal que c'est des véritables peines Que donne un feu subtil qui fait brûler les veines. Esclaves insensés des pompes de la cour, Vous savez mal que c'est d'un véritable amour. Infidèle Alidor, tu feins d'aimer Sylvie, Mais tu perds son objet et ne perds point la vie. Tu chasses tout le jour, tu dors toute la nuit, Et tu dis que partout son image te suit, Qu'elle est profondément empreinte en ta pensée, Et que ton âme en est mortellement blessée. Ô toi qui ma Caliste aujourd'hui me ravis, Qui vois ce que je sens, qui sais comme je vis, Malicieux Destin qui me sépares d'elle, Tu répondras pour moi si je lui suis fidèle, Si depuis son départ j'eus un mauvais dessein, Si je n'ai toujours eu des serpents dans le sein. Tout ce que fait Damon pour divertir ma peine, Toute sa bonne chère est importune et vaine. Je suis honteux de voir qu'il faille ingratement Faire mauvaise mine à son bon traitement ; Que je ne puisse en rien déguiser ma tristesse, Quoiqu'à me divertir son amitié me presse. Aussitôt que je puis me dérober de lui, Que je trouve un endroit commode à mon ennui, Afin de digérer plutôt mon amertume, Je la fais par mes vers distiller à ma plume. Parfois lorsque je pense écrire mon tourment, Je passe tout le jour à rêver seulement, Et dessus mon papier laissant errer mon âme, Je peins cent fois mon nom et celui de ma dame, De penser en penser confusément tiré, Suivant le mouvement de mon sens égaré, Si j'arrête mes yeux sur nos noms que je trace, Quelque goutte de pleurs m'échappe, et les efface, Et sans que mon travail puisse changer d'objet, Mille fois sans dessein je change de projet. Toute cette beauté, dans mes sens ramassée, Tantôt ses doux regards présente à ma pensée, Quelquefois son beau teint, et m'offre quelquefois Les œillets de sa lèvre, et l'accent de sa voix ; Tantôt son bel esprit, d'une superbe image, Tout seul de mes écrits veut recevoir l'hommage. Confus, je me retire, et songe qu'il vaut mieux Consoler autrement et mon âme et mes yeux. Je m'en vais dans les champs pour voir s'il est possible Qu'un bienheureux hasard me la rendît visible ; Je m'en vais sur les bords de ces publiques eaux, Dont le dos nuit et jour est chargé de bateaux, Et tout ce que je vois descendre sur la rive Me fait imaginer que ma Caliste arrive. Bref, contre tout espoir mon œil n'est jamais las De travailler en vain à chercher du soulas ; Quoique le temps prescrit à cette longue absence Pour tout ce que je fais d'un seul point ne s'avance, Je veux persuader à mon ardent amour Qu'il voit à tout moment l'heure de son retour. " Ainsi dit Mélibée, et pâle, et las, et triste, Acheva sa journée en adorant Caliste.
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