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Elégie à M. de M...

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Déjà trop longuement la paresse me flatte, Et je sens qu'à la fin elle devient ingrate ; J'ai donné trop de temps à mon propre plaisir, Pour trop de liberté j'ai manqué de loisir, Je veux effrontément, avecque mon salaire, Nourrir à tes dépens le souci de me plaire. Je ne puis être esclave et vivre en te servant Comme un maître d'hôtel, secrétaire ou suivant : Telle condition veut une humeur servile, Et pour me captiver elle est un peu trop vile ; Mais puisque le destin a trahi mon esprit, Et que loin du Pérou la fortune me prit, Je dois aimer mon joug, m'y rendre volontaire, Et dedans la contrainte obéir et me taire ; C'est d'un juste devoir surmonter la raison, Et trouver la franchise au fonds d'une prison. Or je suis bien heureux sous ton obéissance : En ma captivité j'ai beaucoup de licence, Et tout autre que toi se lasserait enfin D'avoir si chèrement un serf si libertin. Le soin de te servir, c'est ce qui moins m'afflige, Et l'honneur de te voir est ce qui plus m'oblige. Ton entretien est doux, agréable et savant, Aux plus doctes discours qu'on peut mettre en avant ; Tes regards sont courtois, tes propos amiables, Ton humeur agréable et tes mœurs sociables. Tes charges, tes maisons, tes qualités, ton bien, Au prix de ta vertu je ne les prise rien. Estime ton mérite, il vaut mieux que le Gange ; Tes richesses au prix sont de terre et de fange. Cela n'a point d'éclat auprès de ta valeur. Et mon poème aussi n'emprunte rien du leur ; La race, la grandeur, l'argent, la renommée, Aux jugements bien clairs n'est qu'ombre et que fumée : C'est un lustre pipeur qui s'écoule et qui fuit Avec l'entendement du brutal qui le suit. Je sais que la nature a voulu que tu prinsses Et le sang et le nom d'une race de princes ; Mais, quand bien les grands rois dont ce nom est fameux T'auraient laissé bien riche et florissant comme eux, Si d'un esprit commun le Ciel t'avait fait naître, Je serais bien marri de t'avoir eu pour maître. Qu'un homme sans esprit est rude et déplaisant, Et que le joug des sots est fâcheux et pesant ! Un sage à leur désir sans contrainte ne plie, Et jamais sans regret d'un tel nœud ne se lie. Un sot, il est cruel, ingrat, impérieux ; Tantôt on le voit morne et tantôt furieux ; Oblige sans sujet, mal à propos offense, Et qui ne fait jamais du bien quand il y pense. Son esprit ignorant ne peut rien estimer. Il n'a nulle raison, il ne sait rien aimer ; Or il veut qu'on le tance et tantôt qu'on le loue ; Tantôt il fait du bruit et tantôt il se joue. Il ne sait qui le fâche ou qui lui fait plaisir, Et lui-même en son cœur n'entend point son désir : Mais d'un orgueil farouche et d'une âme insolente Il force tout devoir, toutes lois violente, Et ne peut accorder, tout ignorant qu'il est, Qu'une chose soit bien que quand elle lui plaît. Être savant, chez lui, c'est une honte, un crime : Il croit que c'est tout un qu'un charme ou qu'une rime. Si Dieu m’avait jamais à tel maître donné, Je pourrais bien jurer que je serais damné, Et crois que mes destins auraient moins de colère De m'avoir attaché des fers d'une galère, Bourrelé comme ceux que tu voyais ramer Quand un si beau dessein te porta sur la mer. Neptune est effroyable : il tempête, il écume ; Sa fureur jusqu'au Ciel vomit son amertume, Trahit les plus heureux et leur fait un cercueil Tantôt d'un banc de sable et tantôt d'un écueil ; Ses abois font horreur, et même en la bonace Par un silence affreux ce trompeur nous menace. Il a devant tes yeux fait blêmir les nochers, Obscurci le soleil et fendu les rochers ; De ses flots il fait naître et mourir le tonnerre, Et de son bruit hideux gémir toute la terre. L'image de la mort passe, au travers des flots, Dans les cœurs endurcis des plus fiers matelots. Ces frayeurs ne t'ont point ébranlé le courage : On t'a vu, toujours ferme au plus fort de l'orage, D'un jugement robuste au milieu du danger, Tenir indifférent au sépulcre étranger, Et les lâches accents d'une voix étonnée Ne t'ont point fait gémir comme faisait Enée. Bien que moins rudement Neptune l'assaillit, Tout héros qu'il était, le cœur lui défaillit ; Il eut peur de la mort, et se remit en l'âme Ses compagnons brûlés dans la troyenne flamme, Envia leur destin, et d'un esprit peureux Pour être hors du péril, les nomma bienheureux, Se fût voulu rebattre avec l'ombre d'Achille, Se plaignait de survivre aux cendres de sa ville Et de n'avoir l'honneur que ses os fussent mis Dans le tombeau de Troie où gisaient ses amis. Jamais tes sentiments n'auront tant de tristesse, Quelque pan de la terre où le soleil te laisse Tu tiens également et propice et fatal Ou la terre étrangère, ou le pays natal. Ah ! que j'ai du regret de n'avoir vu le monde Par où ta jeune ardeur te promena sur l'onde ! J'écrirais en beaux vers le climat et le lieu Où ton bras attaqua les ennemis de Dieu. Je serais glorieux d'avoir pris ton image, À qui les mieux vantés viendraient faire un hommage. Tu me dois accorder deux heures de loisir Pour contenter ici mon curieux désir, Me faire un long récit de toutes les traverses Que t'ont fait tant de mers et de terres diverses. Je saurai jusques où la ligne tu passas, Les hommes que tu pris, les lieux que tu forças, Et ce combat naval où ton ardeur trop prompte Fit rougir tous les tiens de colère et de honte. J'ignore ces hasards : tu me diras que c'est ; Tu me diras comment un naufrage se fait, Le sanglant désespoir dont le vaincu se ronge Et les dangers hideux où le soldat se plonge, L'état d'un homme libre après que le destin Au Comite cruel l'a donné pour butin, Avec combien d'horreur il se range à la chaîne Et force l'innocence à recevoir la peine. À voir tous ces objets d'horreur et de pitié, Je crois qu'on en devient plus dur de la moitié : C'est ce qui rend ainsi le marinier farouche Du mal de son prochain moins ému qu'une souche, Et sur nos passions notre désir vainqueur Enfin dispose à tout et les yeux et le cœur. Une lente coutume avec le temps emporte De notre naturel l'affection plus forte ; Mais ta douce nature, et ton cœur seulement, De ces contagions n'est touché nullement. Tu revins tout courtois, si bien qu'en apparence Tu n'avais point passé les rivages de France. Entre tes qualités, cette douceur d'esprit Qui si facilement par l'oreille me prit Oblige plus que tout ; un grand qui s'humilie Fait un joug fort aisé dont le plus fier se lie ; Il ne faut qu'un souris, il ne te faut qu'un mot, Afin d'ensorceler et le sage et le sot. Ceux-là de leur grandeur, comme je pense, abusent, Qui leur salut au moindre insolemment refusent. Dans une vanité qui les tient tous contraints, Ne voyant ce qu'ils sont qu'en l'éclat de leurs trains, Se trouvent étonnés, perdant leur bonne mine, Si leur suite ordinaire avec eux ne chemine ; Pour montrer leur pouvoir, d'un accent irrité, Parlent à leurs suivants avec autorité. Il est bien raisonnable ici que je te die Que ton esprit bien sain n'a point leur maladie : L'astre qui te fit naître évita ce malheur, Et suivit un destin bien différent du leur. Ne crois point que je mente à dessein de te plaire : C'est ce que je n'ai point accoutumé de faire. Je fais le plus souvent mes discours trop hardis, Et parce qu'on me croit on hait ce que je dis : Bienheureux aujourd'hui que te voulant dépeindre, Je ne suis obligé de faillir ou de feindre ! Pour toi seul mon humeur, qui suit la vérité, Trouve de l'avantage en sa sévérité. Une juste amitié m'excite le courage D'une incroyable ardeur à ce dernier ouvrage ; Mon esprit glorieux s'attache à cet objet. Et tire vanité d'un si rare sujet. Ta vertu me ravit et fait que mon poème, Servant à ton plaisir, m'obligera moi-même. Or, pour le grand dessein où j'engage mes vers, Il faut que tes destins me soient mieux découverts, Que j'entre dans ton âme, et que de là je tire La matière du livre où je te veux décrire. Mon travail sera long, et depuis ton berceau Possible durera jusques à mon tombeau. Au rapport de mes vers n'espère pas qu'on croie Que tu sois descendu du fugitif de Troie : Car mes inventions, sans prendre rien d'autrui, Te feront bien sortir d'aussi bon lieu que lui. Il fut un vagabond, et quoi qu'on le renomme, Je ne sais s'il posa les fondements de Rome. Le conte de sa vie est fort vieux et divers : Virgile par lui-même a démenti ses vers. Il le dépeint dévot, et le confesse traître Vers l'Amour que leurs Dieux reconnaissent pour maître ; Mais mon dessein n'est pas d'examiner ici Les défauts du Troyen, ni du poète aussi. Plût à Dieu que des miens nos écrivains se taisent, Et qu'à leur goût tardif mes ardeurs ne déplaisent ! Toutefois mon renom n'aura que faire d'eux, Pourvu que mon travail soit au gré de nous deux. Si mes esprits lassés perdent jamais haleine, Ton agréable accueil ranimera ma veine. En me louant un peu tu me feras plaisir, Et me réchaufferas d'un plus ardent désir. Un regard de mépris me rebute et me lasse, Et mon sang le plus chaud en devient tout de glace. Donne-moi du repos, et ne viens point choisir À mes conceptions les lieux ni le loisir : Ores j'aime la ville, ores la solitude, Tantôt la promenade, et tantôt mon étude. Bref, si tu ne me tiens pour un fâcheux rimeur, Tu souffriras un peu de ma mauvaise humeur.

Notes

Note: Au vers 20, l'édition de 1856 (dont je présente la ponctuation ici) donne "librement" au lieu de "chèrement". Au vers 21, on peut y lire "Le soin de te servir est ce qui moins m'afflige" au lieu de "Le soin de te servir, c'est ce qui moins m'afflige". Au vers 29, "J'estime ton mérite :[...]" au lieu de "Estime ton mérite,[...]"'. Au vers 39, "le nom" au lieu de "ce nom". Au vers 68, "destin" au lieu de "dessein". Au vers 101, "de regret" au lieu de "du regret". Lien vers l'édition de 1628 : https://archive.org/details/lesoevvre00viau/page/222/mode/2up

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