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Pour Mademoiselle D.M.

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Je suis bien jeune encor, et la beauté que j’aime Est jeune comme moi : J’ai souvent désiré de lui parler moi-même Pour lui donner ma foi. J’obéis sans contrainte à l’amour qu’il me donne, Quelque désir qu’il ait, Et sans lui résister mon âme s’abandonne À tout ce qui lui plaît. Si pour lui témoigner combien je suis fidèle, Il me fallait mourir, Quoiqu’on eût fait la mort mille fois plus cruelle, L’on m’y verrait courir. Je jure mon destin, et le jour qui m’éclaire, Qu’il est tout mon souci, Et ce Soleil si beau ne fait que me déplaire, Quand il n’est pas ici. Lorsque l’aube ensuivant la nuit qu’elle a chassée Épart ses tresses d’or, Le premier mouvement qui vient à ma pensée, C’est l’Amour d’Alidor. Je tâche en m’éveillant à rappeler les songes Que j’ai faits en dormant, Et dans le souvenir de leurs plaisants mensonges, Je revois mon Amant. Mon esprit amoureux n’est point sans violence Au milieu du repos, Je le vois dans la nuit, et parmi le silence J’entends ces doux propos. Tous les secrets d’Amour que le sommeil exprime, Mon âme les ressent : Et le matin je pense avoir commis un crime Dans mon lit innocent. De honte à mon réveil je suis toute confuse, Et d’un œil tout fâché, Je vois dans mon miroir la rougeur qui m’accuse D’avoir fait un péché. Je me veux repentir de cette double offense, Mais je ne sais comment : Car mon esprit troublé me fait une défense Que lui-même dément. Dans mon lit désolé toute moite de larmes, Je prie tous les Dieux De mal traiter Morphée, à cause que ses charmes Ont abusé mes yeux. Hélas ! Il est bien vrai que je suis amoureuse, Et qu’en mon saint amour, Je me puis réputer l’Amante plus heureuse Qui soit en cette Cour. J’adore une beauté si vive et si modeste Qu’elle peut tout ravir, Et qui ne prend plaisir d’être toute céleste, Qu’afin de me servir. Il a dedans ses yeux des pointes et des charmes Qu’un Tigre goûterait ; Et si Mars lui voyait mettre la main aux armes, Il le redouterait. Il va dans les combats plus fier qu’à la rapine Ne marche le Lion, Et plus brave qu’Achille ardent à la ruine Des pompes d’Ilion. C’est le meilleur esprit, et le plus beau visage Qu’on ait encore vu, Et les meilleurs esprits n’ont point eu d’avantage Que mon amant n’ait eu. La gloire entre les cœurs qui la font mieux paraître Fait estime du sien, Et les mieux accomplis ne le sauraient connaître Sans en dire du bien. Hors de lui, la vertu dans l’âme la plus belle Est comme en un tombeau, Et ses plus grands éclats sont moins qu’une étincelle Au prix de ce flambeau. Je pense en l’adorant que mon idolâtrie A beaucoup mérité, Et j’aimerais bien mieux mettre à feu ma patrie Que l’avoir irrité. Dieux, que le beau Pâris eut une belle proie ! Que cet Amant fit bien, Alors qu’il alluma l’embrasement de Troie Pour amortir le sien ! Ô mon cher Alidor, je suis bien moins qu’Hélène Digne de t’émouvoir : Mais tu sais bien aussi qu’avecque moins de peine Tu me pourrais avoir. Il la fallut prier, mais c’est moi qui te prie, Et la comparaison Des ses affections avecque ma furie Est loin de la raison. L’impression d’honneur, et celle de la honte Sont hors de mon esprit : La chasteté m’offense, et paraît un vieux conte Que ma mère m’apprit. Jamais fille n’aima d’une amitié si forte. Tous mes plus chers parents, Depuis que j’ai conçu l’Amour que je te porte Me sont indifférents. Ils auraient beau se plaindre et m’appeler barbare, On me doit pardonner, Car vers eux je ne suis de mon amour avare, Que pour te la donner. Reçois ma passion, pourvu que ton mérite N’en soit pas offensé, Et vois que mon esprit ne te l’aurait écrite, S’il n’était insensé.
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