← Retour aux poèmes

J’ai fait ce que j’ai pu pour m’arracher de l’âme

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
«
J’ai fait ce que j’ai pu pour m’arracher de l’âme L'importune fureur de ma naissante flamme, J'ai lu toute la nuit, j'ai joué tout le jour, J'ai fait ce que j'ai pu pour me guérir d'Amour, J'ai lu deux ou trois fois les beaux secrets d'Ovide, Et d'un cruel dessein à mes Amours perfide, Goûtant tous les plaisirs que peut donner Paris, J'ai tâché d'étouffer l'amitié de Cloris. J'ai vu cent fois le Bal, cent fois la Comédie, J'ai des Luths les plus doux goûté la mélodie, Mais malgré ma raison encore Dieu merci, Ces divertissements ne m'ont point réussi. L'image de Cloris tous mes desseins dissipe, Et si peu qu'autre part mon âme s'émancipe, Un sacré souvenir de ses beaux yeux absents, À leur premier objet fait revenir mes sens. Lorsque plus un désir de liberté me presse, Amour, ce confident rusé de ma Maîtresse, Lui qui n'a point de foi, me fait ressouvenir Que j'ai donné la mienne et qu'il la faut tenir. Il me fait un serment qu'il a mis mon Idée Dans le cœur de ma Dame et qu'elle l'a gardée, Me fait imaginer, mais bien douteusement, Qu'elle aura soupiré de mon éloignement, Et que bientôt si l'Art peut suivre la Nature, Sa Beauté me doit faire un don de sa peinture. Cela me perce l'âme avec un trait si cher Qu'il me fait recevoir le feu sans me fâcher, Cela remet mon cœur sur ses premières traces, Me fait revoir Cloris avecque tant de grâces, Me rengage si bien que je me sens heureux, Quoiqu'avec tant de mal, d'être encore Amoureux. Je sais bien qu'elle m'aime, et cet Amour fidèle Demande avec raison que je dépende d'elle, Et si notre destin par de si fermes lois Prescrit aux plus heureux de mourir une fois, Qu'un autre ambitieux se consume à la guerre, Et meure dans le soin de conquérir la terre, Pour moi quand il faudra prendre congé du jour, Puisque Cloris le veut, je veux mourir d'Amour. Qu'on ne me parle point de son humeur légère, Je veux que ses défauts me la rendent plus chère. Ce que fait la raison pour empêcher d'aimer Ne peut que mes désirs davantage allumer. Quoique dans le travail mon esprit diminue, Que ma vie en devienne une mort continue, Que mon sens étourdi relâche sa vigueur, Et déjà sur mon front imprime sa langueur (Cependant que Cloris est la vive peinture Du plus riche embonpoint que peut donner Nature), Que son cœur nonchalant, ou peut-être inhumain, A mon dernier malheur doive prêter la main, Que souvent d'un baiser elle me soit avare, C'est tout un, il me plaît qu'elle me soit barbare. Je veux pour mon plaisir aimer sa cruauté, En faveur de ses yeux je hais ma liberté, Je hais mon jugement et veux qu'on me reproche Que j'aime sans sujet un naturel de roche. Je me console assez puisque je vois les Cieux Endurer comme moi l'Empire de ses yeux, Que le Soleil jaloux de la voir luire au monde, Pâle ou rouge toujours se va cacher sous l'onde. Je ne saurais penser que la fierté des ans, Que ce vieillard cruel qui mange ses enfants, Voyant tant de beautés puisse avoir le courage, Tout impiteux qu'il est, de leur faire un outrage, Et quoiqu'un siècle entier la conduise au trépas, Pour moi toujours ses yeux auront assez d'appas, Mon inclination est assez pure et forte Contre le changement que la vieillesse apporte. Quand le Ciel par dépit renverserait le cours Et l'ordre naturel qu'il a prescrit aux jours, Et que demain, pour voir si mes désirs perfides Se pourraient démentir, il lui donnât des rides, Ma flamme dans mon sang en ses plus chauds bouillons Adorerait son front tout coupé de sillons ; Ni son teint sans éclat ni ses yeux sans lumière Ne pourraient rien changer de mon humeur première. Que son âme et son corps soient tout couverts d'horreur, Je veux suivre partout mon amoureuse erreur : Toi, quelque changement dont la fortune essaie De voir en m'affligeant si ta constance est vraie, Cloris, rends la pareille à ma ferme amitié, Et ne manque jamais de foi ni de pitié. Je sais bien qu'aisément tu te pourrais dédire, Sans qu'il arrive en moi quelque chose de pire, Parce que mes défauts sont des occasions Pour détourner de moi tes inclinations ; Mais pour diminuer cette amitié sacrée Et pour rompre la foi que tu m'as tant jurée, Mes imperfections sont un faible sujet, Car ton amour n'a point ma vertu pour objet. On dit que les méchants qui d'une aveugle rage Pressent ceux qui jamais ne leur ont fait d'outrage, Suivant un naturel malin qui les époint, Persécutant plus fort et ne pardonnant point, Ne démordent jamais de leur fausse vengeance Quand leur courroux n'a point pour objet une offense. Ainsi ton amitié qui n'a pour fondement Que de suivre envers moi sa bonté seulement, Qui ne saurait trouver par où je suis capable De la moindre faveur ni d'où je suis aimable, Ne peut trouver aussi par où se détourner, Ne peut trouver ainsi de quoi m'abandonner, Et sur cette espérance où mon amour se fonde, Je crois vivre et mourir le plus heureux du monde.
← Précédent A Monsieur de Pezé Suivant → Lettre de Théophile à son frère

Autres poèmes de Théophile de Viau

A Cloris - Ode None A Cloris - Stances None A Mademoiselle de Rohan None A Monsieur de L… sur la mort de son père None A Monsieur de Montmorency 1619 A Monsieur de Pezé None A Monsieur du Fargis None A Monsieur le Marquis de Boquingant 1621 A Philis None A elle-même None A feu monsieur de Lozières None A monseigneur le duc de Luynes None Apollon champion None Au Roi sur son retour du Languedoc None Au moins ai-je songé que je vous ai baisée None Au prince d'Orange 1621 Au roi None Au roi, sur son exil None Au roi, étrenne None Aussi souvent qu’Amour fait penser à mon âme... None Ballet - Vénus aux reines None Ce quatrain est fort magnifique... None Cette femme a fait comme Troie... None Chère Isis, tes beautés ont troublé la nature None Chère Philis, j'ai bien peur que tu meures... None Cloris, lorsque je songe, en te voyant si belle None Cloris, pour ce petit moment None Consolation None Contre l'hiver 1619 Courtisans, qui passez vos jours... None Cruelle, à quel propos prolonges-tu ma peine None Dans ce climat barbare où le destin me range None Dans ce temple, où ma passion... None Depuis ce triste jour qu’un adieu malheureux None Depuis qu'on m'a donné licence d'espérer... None Dis-moi, Tircis, sans vanité... None Désespoirs amoureux None D’un sommeil plus tranquille à mes amours rêvant None Elégie à M de C. None Elégie à M. de M... None Elégie à une dame None Enfin guéri d’une amitié funeste... None Enfin mon amitié se lasse None Esprits qui connaissez le cours de la nature... None Grâce à ce comte libéral... None Heureux tandis qu’il est vivant 1621 J'ai trop d'honneur d'être amoureux None Je doute que ce fils prospère... None Je jure le jour qui me luit None Je n'ai repos ni nuit ni jour... None Je passe mon exil parmi de tristes lieux... None Je pensais au repos, et le céleste feu... None Je songeais que Philis des enfers revenue None La frayeur de la mort ébranle le plus ferme None La maison de Sylvie 1623 La solitude 1620 Le déguisé None Le matin 1619 Le plus aimable jour qu'ait jamais eu le monde None Les nautoniers None Les parques ont le teint plus gai que mon visage None Les princes de Chypre None Lettre de Théophile à son frère 1624 L’autre jour inspiré d’une divine flamme None L’infidélité me déplaît None Maintenant que Cloris a juré de me plaire None Maintenant que Philis est morte None Me dois-je taire encore, Amour... None Ministre du repos, sommeil père des songes None Mon espérance refleurit None Mon frère, je me porte bien None Mon frère, je me porte bien... None Mon âme est triste et ma face abattue... None Ne me fais point aimer avecque tant de peine None On n’avait point posé les fondements de Rome None Perside, je me sens heureux None Phylis, tout est foutu, je meurs de la vérole 1622 Pour Mademoiselle D.M. None Pour mgr le duc de Luynes None Pour une amante captive None Pour une amante irritée None Proche de la saison où les plus vives fleurs None Quand j’aurai ce contentement... None Quand tu me vois baiser tes bras None Que mon espoir est faible et ma raison confuse! None Quelque si doux espoir où ma raison s'appuie... None Qui que tu sois, bien grand et bien heureux... None Qui voudra pense à des empires... None Sacrés murs du Soleil où j’adorai Phyllis None Satire première None Seconde satire None Si j’étais dans un bois poursuivi d’un lion... None Si quelquefois Amour permet que je respire None Souverain qui régis l’influence des vers None Sur la paix de l'année 1620 None Sur le ballet du Roi None Sur un ballet du roi None Sur une tempête None Thisbé pour le portrait de Pyrame None Ton orgueil peut durer au plus... None Un berger prophète None Un corbeau devant moi croasse None Un fier démon qui me menace None Vers pour le ballet des Bacchanales None Vos rigueurs me pressaient d'une douleur si forte... None Vous commettez un grand abus... None Vous dont l’ame divine aspire aux choses saintes... None