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Dans ce climat barbare où le destin me range

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Dans ce climat barbare où le destin me range, Me rendant mon pays comme un pays étrange, Desloges, je ne sais quel étourdissement Assoupit les aigreurs de mon bannissement. Je n’ai point soupiré depuis l’heure funeste Que je reçus ce trait de la fureur céleste; Ton âme en fut touchée, et gémit sous l’effort Que me fit la rigueur de mon injuste sort. Mon maître en eut aussi de bien vives atteintes, Et vos ressentiments n’attendaient pas mes plaintes. Moi, voyant mon désastre avec votre amitié, J’eus un peu de douleur et beaucoup de pitié; Je sentis mon malheur; mais le souci visible De votre affection me fut bien plus sensible; Mon cœur pressé du mal, comme en deux se fendit, Et sur lui tout mon fiel alors se répandit; Mon courage ébloui laissa tomber les armes, Et mon œil fut honteux de n’avoir point de larmes. Mais depuis le moment que je te dis adieu, Soudain que mes regards eurent changé de lieu, Mon esprit rassuré revint à sa coutume, Et soudain que mon cœur perdit son amertume, Je vis tous mes soucis en l’air s’évanouir Et trouvai dans moi-même en quoi me réjouir. L’objet de ce chagrin m’échappa comme un songe, Et ce vrai déplaisir me parut un mensonge. Comme dans nos cerveaux l’image d’un penser Quelquefois se dissipe et ne fait que passer, L’imagination ne le sait plus refeindre, Et la mémoire aussi ne la peut pas atteindre, L’ombre de cet ennui s’évanouit si bien, Que je m’en trouve quitte, et n’y connais plus rien. Desloges, rien de tel jamais ne t’importune, Jamais rien de pareil n’arrive à ta fortune, Jamais tel accident n’éprouve ta raison, Jamais un tel oiseau ne vole en ta maison. Je sais bien que ton âme et sage et courageuse, T’a fait voir la mer calme et la mer orageuse, Et que ton front égal au changement des flots, Vit mille fois changer le front des matelots; Quand ces desseins hardis te firent prendre envie D’aller delà la ligne abandonner ta vie; Je sais dans quels dangers la fortune t’a mis, Et combien ta valeur a choqué d’ennemis; Que tu ris des malheurs dont les mortels soupirent Et des traits les plus forts que les destins nous tirent. Mais toujours vaut-il mieux vivre paisiblement, D’autant que le repos vaut mieux que le tourment. L’effort de la raison, et ce combat farouche Contre nos sentiments quand la douleur nous touche, Importune la vie, et son fâcheux secours Nuit plus que si le mal prenait son juste cours. Qui retient un soupir s’attriste davantage; Un tourment qu’on étouffe étourdit le courage; Et si jamais l’objet de quelque déplaisir, De ses tristes appas t’était venu saisir, Plains-toi, ne force rien, fais que ton âme éclate, Et sache qu’en pleurant une douleur se flatte. Mais ces remèdes-là ne te font pas besoin: Les matières de pleurs te touchent de trop loin; L’astre qu’on vit reluire au point de ta naissance D’une meilleure forme a bâti ton essence; Le ciel te voit toujours le visage serein, Comme si le destin t’eût fait l’âme d’airain. Toutes sortes de maux ton esprit les défie Sans besoin du secours de la philosophie. Mais moi qui vois mon astre en si mauvais sentier, Qui ne goûtai jamais un seul plaisir entier, Qui sens que tout me choque et qui ne vois personne M’assister aux assauts que fortune me donne, Suis-je pas bien heureux qu’au fort de mon malheur Je n’aie ressenti tant soit peu de douleur! Bien que je sois banni, peu s’en faut, du royaume, Qu’ici je ne vois plus ni dés ni jeu de paume, Je ne vois que champs, que rivières, que prés, Où le plus doux rosier me fut comme cyprès, Où je n’ai plus l’aspect de la place Royale, Où je ne puis aller boire frais en ta salle, Où mon maître n’est pas, où ne vient point la cour, Où je ne saurais voir ni toi, ni Liancourt, Je ne sais comme quoi ma sauvage nature Peut sans étonnement souffrir cette aventure. Mon œil n’a point regret au lieu que j’ai laissé, Mon âme ne plaint point le temps qu’elle a passé. Au lieu de tant de pompes où la cour vous amuse, Ici je n’entretiens que Bacchus et la Muse, Qui tous deux libéraux avec leurs doux présents, A leur dévotion tiennent mes jeunes ans. Innocent que je suis, plein de repos dans l’âme, Qui tiens indifférent qu’on me loue ou me blâme, Qui fais ce qui me plaît, qui vis comme je veux, Qui plaindrais au destin le moindre de mes vœux, Qui ris de la Fortune, et couche dans la boue, Me moque des captifs qu’elle attache à sa roue, Ici comme à la Cour j’ai le sort tout pareil, Et vois couler mes jours sous un même soleil. Que si notre Sylvandre a l’esprit prophétique, Si les événements suivent sa pronostique, Et que, cet an fini, quelqu’un ait le crédit De faire réussir le bien qu’il m’a prédit, On verra que Paris n’a point changé de place, Et que mes sentiments n’ont point changé de face. Or, comme dans la Cour j’étais peu courtisan, Sache que dans les champs je ne suis point paysan, Et que mes passions aucunement ne cèdent A la contagion des lieux qui me possèdent. Mon sens en toutes parts suivant un même cours, Tu me verras tout tel que tu m’as vu toujours. Que si mon long exil doit borner ma demeure, Quelque part où ce soit, si faut-il que je meure, Et quoi que fasse Ilax et les plus favoris, Le Ciel n’est pas plus loin d’ici que de Paris.

Notes

Recueil: Œuvres complètes de Théophile, édition de 1855.

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