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Je pensais au repos, et le céleste feu...

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Je pensais au repos, et le céleste feu Qui me fournit des vers s'alentissait un peu, Lorsque le messager qui m'a rendu ta lettre Dans ma première ardeur m'est venu tout remettre. J'ai d'abord à peu près deviné ton dessein. Et dès lors que mes yeux ont reconnu ton sein, Mon sang s'est réchauffé, tes vers m'ont piqué l'âme, Et de leur propre éclat m'ont jeté de la flamme. Clairac en est ému, son fleuve en a grossi, Et, dans ce peu de temps que je t'écris ceci, D'autant qu'à ta faveur il sent flatter son onde, Lot s'est rendu plus fier que rivière du monde. Le débord isolent de ses rapides eaux, Couvrant avec orgueil le faîte des roseaux, Fait taire nos moulins, et sa grandeur farouche Ne saurait plus souffrir qu'un aviron le touche. Dans l'excès de la joie où tu le viens ravir, Ce torrent glorieux ne daigne plus servir. Je l'aime de l'honneur qu'il rend à ta caresse, Et lui veux faire part aux autels que je dresse. Rêvant sur son rivage après tes beaux écrits, Tout à coup, dans l'objet d'un penser qui m'a pris, Je disais, en voyant comme son flot se pousse : Ainsi va la fureur d'un roi qui se courrouce ; Ainsi mes ennemis, contre moi furieux, M'ont rendu sans sujet le sort injurieux, Et si loin étendu leur orgueilleux ravage, Qu'à peine sur les monts ai-je vu du rivage. Mon exil ne savait où trouver sûreté : Partout mille accidents choquaient ma liberté. Quelques déserts affreux, où des forêts suantes Rendent de tant d'humeur les campagnes puantes, Ont été le séjour où le plus doucement J'ai passé quelques jours de mon bannissement. Là, vraiment, l'amitié d'un marquis favorable, Qui n'eut jamais horreur de mon sort déplorable, Divertit mes soucis, et dans son entretien Je trouvai du bon sens qui consola le mien. Autrement, dans l'ennui d'un lieu si solitaire, Où l'esprit ni le corps ne trouvent rien à faire, Où le plus philosophe, avecque son discours, Ne saurait sans languir avoir passé deux jours, Le chagrin m'eût saisi, sans une grande chère Qui deux fois chaque jour enchantait ma misère : Car je n'ai su trouver, de l'humeur dont je suis, Un plus présent remède à chasser mes ennuis. Et si, comme tu dis, vous avez tous envie De me faire passer un jour de douce vie, Apprête de bons vins, mais n'en prends point d'autrui, Car je sais que ton père en a de bon chez lui. Il m'a bien obligé du salut qu'il m'envoie. Dis-lui que cet honneur m'a tout comblé de joie, Et qu'un pauvre banni ne croyait pas avoir Cette prospérité que tu m'as fait savoir. Ainsi t'aime le Ciel, et jamais la disgrâce Ne frappe ton destin ni celui de ta race ! Si mon malheur s'apaise, et qu'il me soit permis De refaire ma vie avecque mes amis, Je verrai de quel œil tu verras mon passage ; Et, que ces vers t'en soient un assuré message, Possible, avant qu'un mois ait achevé son cours, Le soleil me rendra ses agréables jours. Je crois que ce printemps doit chasser mon orage ; Mon mauvais sort vaincu flattera mon courage, Et, perdant tout espoir de m'abattre jamais, Tout confus il viendra me demander la paix ; Et quand mon juste roi n'aura plus de colère, Qui m'a persécuté tâchera de me plaire ; Lors, pour toute vengeance, et quoi qu'ils aient tâché, Je dirai, sans mentir, qu'ils ne m'ont point fâché, Et qu'un exil si plein de danger et de blâme Ne m'a point fait changer le visage ni l'âme. Ceux avec qui je vis sont étonnés souvent De me voir en mon mal aussi gai que devant, Et le malheur, fâché de ne me voir point triste, Ignore d'où me vient l'humeur qui lui résiste. C'est l'arme dont le Ciel a voulu me munir Contre tant d'accidents qui me devaient venir ; Autrement un tissu de tant de longues peines M'eût gelé mille fois le sang dedans les veines. Mon esprit dès longtemps fût réduit en vapeur S'il eût pu concevoir une vulgaire peur. Mon âme de frayeur fut-elle point faillie, Lorsque Panat me fit sa brutale saillie, Que les armes au poing, accompagné de deux, Il me fit voir la mort en son teint plus hideux ? Je croyais bien mourir, il le croyait de même ; Mais pour cela le front ne me devint point blême, Ma voix ne changea point, et son fer inhumain À me voir si constant lui tremblait à la main. Encore un accident aussi mauvais ou pire Me plongea dans le sein du poissonneux empire Au milieu de la nuit, où le front du croissant, D'un petit bout de corne à peine apparaissant, Semblait se retirer et chasser les ténèbres Pour jeter plus d'effroi dans des lieux si funèbres. Lune, romps ton silence, et, pour me démentir, Reproche-moi la peur que tu me vis sentir. Que dus-je devenir un jour que le tonnerre Presque dessous mes pieds vint balayer la terre ? Il brûla mes voisins, il me couvrit de feu, Et si pour tout cela je le craignis bien peu. Mais vraiment ce discours te doit sembler étrange, Et tu vois que ces vers sentent trop ma louange. Tu m'as mis sur ce train : je te veux imiter, Et, comme tu l'as fait, j'écris pour me flatter. Adieu, ne reviens plus solliciter ma veine ; J'ai fait à ce matin ces vers tout d'une haleine, Et, pour me divertir du désir de la cour, Depuis peu j'en écris plus d'autant chaque jour ; Je finis un travail que ton esprit, qui goûte Les doctes sentiments, trouvera bon sans doute : Ce sont les saints discours d'un favori du Ciel Qui trouva le poison aussi doux que le miel, Et qui, dans la prison de la cité d'Athènes, Vit lâcher sans regret et sa vie et ses chaînes. Ainsi, quand il faudra nous en aller à Dieu, Puissions-nous sans regret abandonner ce lieu, Et voir en attendant que la fortune m'ouvre L'âme de la faveur et le portail du Louvre !

Notes

Note: Je présente ici la ponctuation de l'édition de 1856. Au vers 29, l'édition de 1856 donne "saurait" au lieu de "savait". Lien de l'édition de 1628 : https://archive.org/details/lesoevvre00viau/page/214/mode/2up

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