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Depuis ce triste jour qu’un adieu malheureux

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Depuis ce triste jour qu’un adieu malheureux M’ôta le cher objet de mes yeux amoureux, Mon âme de mes sens fut toute désunie, Et, privé que je fus de votre compagnie, Je me trouvai si seul avecque tant d’effroi Que je me crus moi-même être éloigné de moi. La clarté du soleil ne m’était point visible, La douceur de la nuit ne m’était point sensible, Je sentais du poison en mes plus doux repas Et des gouffres partout où je portais mes pas. Depuis, rien que la mort n’accompagna ma vie, Tant me coûta l’honneur de vous avoir suivie. O Dieux qui disposez de nos contentements, Les donnez-vous toujours avecque des tourments? Ne se peut-il jamais qu’un bon succès arrive A l’état des mortels qu’un mauvais ne le suive? Mêlez-vous de l’honneur au sort plus gracieux De celui des humains que vous aimez le mieux? Ici votre puissance est en vain appelée; Comme un corps a son ombre, un couteau sa vallée; Ainsi que le soleil est suivi de la nuit, Toujours le plus grand bien a du mal qui le suit. Lorsque le beau Pâris accompagnait Hélène, Son âme de plaisir vit sa fortune pleine; Mais le sort ce bonheur cruellement vengea: Car, comme avec le temps la fortune changea, De sa prospérité naquit une misère Qui fit brûler sa ville et massacrer son père. Bien que dans ce carnage on vit tant de malheur, Qu’on versa dans le feu tant de sang et de pleurs, Je jure par l’éclat de votre beau visage Que pour l’amour de vous je souffre davantage: Car, si longtemps absent de vos yeux, Il me semble qu’on m’a chassé d’auprès des Dieux, Et que je suis tombé par un coup de tonnerre Du plus haut lieu du ciel au plus bas de la terre. Depuis, tous mes plaisirs dorment dans le cercueil. Aussi vraiment depuis je suis vêtu de deuil, Je suis chagrin partout où le plaisir abonde, Je n’ai plus nul souci que de déplaire au monde. Comme, sans me flatter, je vous proteste ici Que le monde ne fait que me déplaire aussi. Au milieu de Paris je me suis fait ermite; Dedans un seul objet mon esprit se limite; Quelque part où mes yeux me pensent divertir, Je traîne une prison d’où je ne puis sortir; J’ai le feu dans les os et dans l’âme déchirée De cette flèche d’or que vous m’avez tirée. Quelque tentation qui se présente à moi, Son appas ne me sert qu’à renforcer ma foi. L’ordinaire secours que la raison apporte, Pour rendre à tout le moins ma passion moins forte, L’irrite davantage et me fait mieux souffrir Un tourment qui m’oblige en me faisant mourir. Contre un dessein prudent s’obstine mon courage, Ainsi que le rocher s’endurcit à l’orage; J’aime ma frénésie et ne saurais aimer Aucun de mes amis qui la voudraient blâmer. Aussi ne crois-je point que la raison consente De m’approcher tandis que vous serez absente. J’entends que ma pensée éprouve incessamment Tout ce que peut l’ennui sur un fidèle amant; J’entends que le Soleil avecque moi s’ennuie, Que l’air soit couvert d’ombre et la terre de pluie, Que, parmi le sommeil, de tristes visions Enveloppent mon âme en leurs illusions, Que tous mes sentiments soient mêlés d’une rage, Qu’au lit je m’imagine être dans un naufrage, Tomber d’un précipice et voir mille serpents Dans un cachot obscur autour de moi rampants. Aussi bien, loin de vous, une vie inhumaine Sans doute me sera plus aimable et plus saine, Car je ne puis songer seulement au plaisir Qu’une mort ne me vienne incontinent saisir. Mais quand le Ciel, lassé du tourment qu’il me livre, Sous un meilleur aspect m’ordonnera de vivre, Et qu’en leur changement les astres inconstants Me pourront amener un favorable temps, Mon âme à votre objet se trouvera changée Et de tous ces malheurs incontinent vengée. Quand mes esprits seraient dans un mortel sommeil, Vos regards me rendront la clarté du soleil; Dessus moi votre voix peut agir de la sorte Que le zéphire agit sur la campagne morte. Voyez comment Philis renaît à son abord: Déjà l’hiver contre elle a fini son effort. Désormais nous voyons épanouir les roses, La vigueur du printemps reverdit toutes choses, Le ciel en est plus gai, les jours en sont plus beaux, L’Aurore en s’habillant écoute les oiseaux: Les animaux des champs, qu’aucun souci n’outrage, Sentent renouveler et leur sang et leur âge, Et suivant leur nature et l’appétit des sens, Cultivent sans remords des plaisirs innocents. Moi seul dans la saison où chacun se contente, Accablé des douleurs d’une cruelle attente, Languis sans réconfort et tout seul dans l’hiver Ne vois point de printemps qui me puisse arriver. Seul je vois les forêts encore désolées, Les parterres déserts, les rivières gelées, Et comme ensorcelé ne puis goûter le fruit Qu’à la faveur de tous cette saison produit. Mais lorsque le Soleil adoré de mon âme Du feu de ses rayons réchauffera ma flamme, Mon printemps reviendra, mais mille fois plus beau Que n’en donne aux mortels le céleste flambeau. Si jamais le destin permet que je la voie, Plus que tous les mortels tout seul j’aurai de joie. O dieux! pour défier l’horreur du monument, Je ne demande rien que cela seulement.

Notes

Recueil: Œuvres complètes de Théophile, édition de 1855.

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