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La maison de Sylvie

Théophile de Viau · 1623 · Baroque · 17e siècle
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Ode I Pour laisser avant que mourir Les traits vivants d’une peinture Qui ne puisse jamais périr Qu’en la perte de la Nature, Je passe de crayons dorés Sur les lieux les plus révérés, Où la Vertu se réfugie, Et dont le port me fut ouvert Pour mettre ma tête à couvert Quand on brûla mon effigie. Tout le monde a dit qu’Apollon Favorise qui le réclame, Et qu’avec l’eau de son vallon Le savoir peut couler dans l’âme : Mais j’étouffe ce vieil abus Et bannis désormais Phébus De la bouche de nos Poètes ; Tous ses Temples sont démolis Et ses démons ensevelis Dans des sépultures muettes. Je ne consacre point mes vers, À ces idoles effacées Qui n’ont été dans l’Univers, Qu’un faux objet de nos pensées, Ces fantômes n’ont plus de lieu, Tel qu’on dit avoir été Dieu, N’était pas seulement un homme Le premier qui vit l’Éternel, Fut cet imprudent criminel Qui mordit la fatale pomme. Tous ces dieux de bronze et d’airain N’ont jamais lancé le Tonnerre, C’est le dard du Dieu souverain Qui créa le Ciel et la Terre, Ah! que le céleste courroux Était bien embrasé sur nous, Lorsqu’il fit parler ces Oracles, Et que sans détourner nos pas Il nous vit courir aux appas, De leurs pernicieux miracles. Satan ne nous fait plus broncher Dans de si dangereuses toiles, Le Dieu que nous allons chercher Loge plus haut que les étoiles, Nulle divinité que lui, Ne me peut donner aujourd’hui Cette flamme ou cette fumée, Dont nos entendements épris S’efforcent à gagner le prix, Qui mérite la renommée. Après lui je m’en vais louer Une image de Dieu si belle, Que le Ciel me doit avouer Du travail que je fais pour elle : Car après ses sacrés Autels, Qui devant leurs feux immortels Font aussi prosterner les Anges, Nous pouvons sans impiété Flatter une chaste beauté Du doux encens de nos louanges. Ainsi sous de modestes vœux Mes vers promettent à Sylvie, Ce bruit charmeur que les neveux Nomment une seconde vie ? Que si mes écrits méprisés Ne peuvent voir autorisés, Les témoignages de sa gloire, Ces eaux, ces rochers et ces bois Prendront des âmes et des voix Pour en conserver la mémoire. Si quelques arbres renommés D’une adoration profane, Ont été jadis animés Des sombres regards de Diane ; Si les ruisseaux en murmurant Allaient autrefois discourant, Au gré d’un Faune ou d’une Fée, Et si la masse du rocher Se laissa quelquefois toucher Aux chansons que disait Orphée, Quelle dureté peut avoir L’objet que ma Princesse touche, Qu’elle ne puisse le pourvoir Tout aussitôt d’âme et de bouche? Dans ses bâtiments orgueilleux Dans ses promenoirs merveilleux, Quelle solidité de marbres Ne pourront pénétrer ses yeux, Quelles fontaines et quels arbres Ne les estimeront des Dieux? Les plus durs chênes entrouverts Bien plutôt de gré que de force, Peindront pour elle de mes vers Et leurs feuilles et leur écorce, Et quand ils les auront gravés Sur leurs fronts les plus relevés, Je sais que les plus fiers orages Ne leur oseront pas toucher, Et pourront plutôt arracher Leurs racines et leurs ombrages. Je sais que ces miroirs flottants Où l’objet change tant de place, Pour elle devenus constants Auront une fidèle glace, Et sous un ornement si beau La surface même de l’eau, Nonobstant sa délicatesse Gardera sûrement encrés Et mes caractères sacrés, Et les attraits de la Princesse. Mais sa gloire n’a pas besoin Que mon seul ouvrage en réponde, Le ciel a déjà pris le soin De la peindre par tout le monde, Ses yeux sont peints dans le Soleil, L’Aurore dans son teint vermeil Voit ses autres beautés tracées, Et rien n’éteindra ses vertus Que les cieux ne soient abattus, Et les étoiles effacées. Ode II Un soir que les flots mariniers Apprêtaient leur molle litière, Aux quatre rouges limoniers Qui sont au joug de la lumière, Je penchais mes yeux sur le bord D’un lit où la Naïade dort, Et regardant pêcher Sylvie Je voyais battre les poissons A qui plus tôt perdrait la vie En l’honneur de ses hameçons. D’une main défendant le bruit, Et de l’autre jetant la ligne, Elle fait qu’abordant la nuit Le jour plus bellement décline, Le Soleil craignait d’éclairer, Et craignait de se retirer, Les étoiles n’osaient paroître, Les flots n’osaient s’entrepousser Le zéphyre n’osait passer, L’herbe se retenait de croître. Ses yeux jetaient un feu dans l’eau, Ce feu choque l’eau sans la craindre, Et l’eau trouve ce feu si beau Qu’elle ne l’oserait éteindre, Ces éléments si furieux Pour le respect de ses beaux yeux Interrompirent leur querelle, Et de crainte de la fâcher Se virent contraints de cacher Leur inimitié naturelle. Les Tritons en la regardant A travers leurs vitres liquides, D’abord à cet objet ardent Sentent qu’ils ne sont plus humides, Et par étonnement soudain, Chacun d’eux dans un corps de daim, Cache sa forme dépouillée, S’étonne de se voir cornu, Et comment le poil est venu Dessus son écaille mouillée. Soupirant du cruel affront Qui de dieux les a faits des bêtes, Et sous les cornes de leur front A courbé leurs honteuses têtes, Ils ont abandonné les eaux Et dans la rive où les rameaux, Leur ont fait un logis si sombre, Promenant leurs yeux ébahis N’osent plus fier que leur ombre, A l’étang qui les a trahis. On dit que la sœur du Soleil Eut ce pouvoir sur la Nature, Lorsque d’un changement pareil Actéon quitta sa figure, Ce que fit sa divine main, Pour punir dans un corps humain, Sa curiosité profane S’est fait ici contre les Dieux, Qui n’avaient approché leurs yeux Que des yeux de notre Diane. Ces daims que la honte et la peur Chassent des murs et des allées, Maudissent le destin trompeur Des frontières qu’il leur a volées, Leur cœur privé d’humidité Ne peut qu’avec timidité Voir le Ciel ni fouler la Terre, Où Sylvie en ses promenoirs Jette l’éclat de ses yeux noirs, Qui leur font encore la guerre. Ils s’estiment heureux pourtant De prendre l’air qu’elle respire, Leur destin n’est que trop content De voir le jour sous son Empire, La Princesse qui les charma Alors qu’elle les transforma, Les fit être blancs comme neige, Et pour consoler leur douleur, Ils reçurent le privilège De porter toujours sa couleur. Lorsqu’à petits flocons liés La neige fraîchement venue, Sur de grands tapis déliés Epanche l’amas de la nue, Lorsque sur le chemin des Cieux Ses grains serrés et gracieux, N’ont trouvé ni vent ni tonnerre, Et que sur les premiers coupeaux Loin des hommes et des troupeaux, Ils ont peint les bois et la terre, Quelque vigueur que nous ayons Contre les esclaves qu’elle darde, Ils nous blessent, et leurs rayons Eblouissent qui les regarde, Tel dedans ce parc ombrageux Eclate le troupeau neigeux, Et dans ses vêtements modestes Où le front de Sylvie est peint, Fait briller l’éclat de son teint A l’envi des neiges célestes. En la saison que le Soleil Vaincu du froid et de l’orage, Laisse tant d’heures au sommeil Et si peu de temps à l’ouvrage, La neige, voyant que ces daims La foulent avec des dédains S’irrite de leurs bonds superbes, Et pour affamer ce troupeau Par dépit sous un froid manteau, Cache et transit toutes les herbes. Mais le parc pour ses nourrissons Tient assez de crèches couvertes, Que la neige ni les glaçons Ne trouveront jamais ouvertes, Là le plus rigoureux hiver Ne les saurait jamais priver, Ni de loge ni de pâture Ils y trouvent toujours du vert, Qu’un peu de soin met à couvert Des outrages de la Nature. Là les faisans et les perdrix Y fournissent leurs compagnies, Mieux que les Halles de Paris Ne les sauraient avoir fournies, Avec elles voit-on manger Ce que l’air le plus étranger Nous peut faire venir de rare, Des oiseaux venus de si loin Qu’on y voit imiter le soin D’un grand Roi qui n’est pas avare. Les animaux les moins privés, Aussi bien que les moins sauvages, Sont également captivés Dans ces bois et dans ces rivages, Le maître d’un lieu si plaisant De l’hiver le plus malfaisant, Défie toutes les malices A l’abondance de son bien, Les éléments ne trouvent rien Pour lui retrancher ses délices. Ode III Dans ce parc un vallon secret, Tout voilé de ramages sombres, Où le Soleil est si discret Qu’il n’y force jamais les ombres, Presse d’un cours si diligent Les flots de deux ruisseaux d’argent, Et donne une fraîcheur si vive A tous les objets d’alentour, Que même les martyrs d’Amour Y trouvent leur douleur captive. Un étang dort là tout auprès, Où ces fontaines violentes, Courent, et font du bruit, exprès Pour éveiller ses vagues lentes, Lui d’un maintien majestueux Reçoit l’abord impétueux De ces Naïades vagabondes, Qui dedans ce large vaisseau Confondent leur petit ruisseau Et ne discernent plus ses ondes. Là Mélicerte en un gazon, Frais de l’étang qui l’environne Fait aux cygnes une maison Qui lui sert aussi de couronne, Si la vague qui bat ses bords Jamais avecque des trésors N’arrive à son petit empire Au moins les vents et les rochers N’y font point crier les nochers Dont ils ont brisé le navire. Là les oiseaux font leurs petits, Et n’ont jamais vu leurs couvées, Soûler les sanglants appétits Du serpent qui les a trouvées, Là n’étend point ses plis mortels Ce monstre de qui tant d’autels Ont jadis adoré les charmes Et qui d’un gosier gémissant Fait tomber l’âme du passant Dedans l’embûche de ses larmes. Zéphyr en chasse les chaleurs, Rien que les cygnes n’y repaissent On n’y trouve rien sous les fleurs Que la fraîcheur dont elles naissent, Le gazon garde quelquefois Le bandeau, l’arc et le carquois De mille Amours qui se dépouillent, A l’ombrage de ses roseaux Et dans l’humidité des eaux Trempent leurs jeunes corps qui bouillent. L’étang leur prête sa fraîcheur, La Naïade leur verse à boire, Toute l’eau prend de leur blancheur L’éclat d’une couleur d’ivoire, On voit là ces nageurs ardents, Dans les ondes qu’ils vont fendant Faire la guerre aux Néréides, Qui devant leur teint mieux uni, Cachent leur visage terni Et leur front tout coupé de rides. Or ensemble, ores dispersés, Ils brillent dans ce crêpe sombre, Et sous les flots qu’ils ont percés Laissent évanouir leur ombre, Parfois dans une claire nuit, Qui du feu de leurs yeux reluit Sans aucun ombrage des nues, Diane quitte son Berger Et s’en va là-dedans nager, Avecque ses étoiles nues. Les ondes qui leur font l’amour, Se refrisent sur leurs épaules, Et font danser tout alentour L’ombre des roseaux et des saules ; Le dieu de l’eau tout furieux Haussé pour regarder leurs yeux, Et leur poil qui flotte sur l’onde, Du premier qu’il voit approcher, Pense voir ce jeune cocher, Qui fit jadis brûler le monde, Et ce pauvre amant langoureux, Dont le feu toujours se rallume, Et de qui les soins amoureux Ont fait ainsi blanchir la plume ; Ce beau cygne à qui Phaéton Laissa ce lamentable ton, Témoin d’une amitié si sainte, Sur le dos son aile élevant Met ses voiles blanches au vent, Pour chercher l’objet de sa plainte. Ainsi pour flatter son ennui, Il demande au dieu Mélicerte, Si chaque dieu n’est pas celui Dont il soupire tant la perte, Et contemplant de tous côtés, La semblance de leurs beautés, Il sent renouveler sa flamme, Errant avec de faux plaisirs Sur les traces des vieux désirs, Que conserve encore son âme. Toujours ce furieux dessein, Entretient ses blessures fraîches, Et fait venir contre son sein L’air brûlant et les ondes sèches, Ces attraits empreints là-dedans Comme avec des flambeaux ardents, Lui rendent la peau toute noire, Ainsi dedans comme dehors, Il lui tient l’esprit et le corps La voix, les yeux, et la mémoire. Ode IV Chaste oiseau, que ton amitié, Fut malheureusement suivie, Sa mort est digne de pitié Comme ta foi digne d’envie ; Que ce précipité tombeau, Qui t’en laissa l’objet si beau, Fut cruel à tes destinées, Si la mort l’eût laissé vieillir, Tes passions allaient faillir, Car tout s’éteint par les années. Mais quoi! le sort a des revers, Et certains mouvements de haine, Qui demeurent toujours couverts Aux yeux de la prudence humaine, Si pour fuir ce repentir, Ton jugement eût pu sentir, Le jour qui vous devait disjoindre, Tu n’eusses jamais vu ce jour, Et jamais le trait de l’amour Ne se fût mêlé de te poindre. Pour avoir aimé ce garçon, Encore après la sépulture, Ne crains pas le mauvais soupçon Qui peut blâmer ton aventure, Les courages des vertueux, Peuvent d’un vœu respectueux, Aimer toutes beautés sans crime, Comme donnant à tes amours, Ce chaste et ce commun discours Mon cœur n’a point passé ma rime. Certains critiques curieux, En trouvent les mœurs offensées, Mais leurs soupçons injurieux Sont les crimes de leurs pensées, Le dessein de la chasteté, Prend une honnête liberté, Et franchit les sottes limites, Que prescrivent les imposteurs, Qui, sous des robes de Docteurs, Ont des âmes de Sodomites. Le Ciel nous donne la beauté, Pour une marque de sa grâce, C’est par où sa divinité Marque toujours un peu sa trace, Tous les objets les mieux formés, Doivent être les mieux aimés, Si ce n’est qu’une âme maligne, Esclave d’un corps vicieux, Combatte les faveurs des Cieux Et démente son origine. O que le désir aveuglé, Où l’âme du brutal aspire, Est loin du mouvement réglé Dont le cœur vertueux soupire, Que ce feu que nature a mis, Dans le cœur de deux vrais amis, A des ravissements étranges, Nature a fondé cet amour, Ainsi les yeux aiment le jour, Ainsi le Ciel aime les Anges. Ainsi malgré ces tristes bruits, Et leur imposture cruelle, Tircis et moi goûtons les fruits D’une amitié chaste et fidèle, Rien ne sépare nos désirs, Ni nos ennuis, ni nos plaisirs, Nos influences enlacées S’étreignent d’un même lien, Et mes sentiments ne sont rien Que le miroir de ses pensées. Certains feux de divinité, Qu’on nommait autrefois Génies, D’une invisible affinité Tiennent nos fortunes unies, Quelque visage différent, Quelque divers sort apparent, Qui se lise en nos aventures, Sa raison et son amitié, Prennent aujourd’hui la moitié, De ma honte et de mes injures. Lorsque d’un si subit effroi Les plus noirs enfants de l’envie, Au milieu des faveurs du Roi, Osèrent menacer ma vie, Et que pour me voir opprimé, Le Parlement même animé Des rapports de la calomnie, Sans pitié me vit combattu De la secrète tyrannie Des ennemis de ma vertu. Tircis avecque trop de foi M’assura comme il est unique A qui l’astre luisant sur moi, De tous mes destins communique ; Il n’eut pas disposé son cours A commencer les tristes jours, Dont je souffre encore l’orage, Qu’il s’en vint sous un froid sommeil De tout ce funeste appareil, A Damon faire voir l’image. Tircis outré de mes douleurs, Me redit ce songe effroyable, Qu’un long train de tant de malheurs Rendent dorénavant aimable, D’un long soupir, qui devança La première voix qu’il poussa Pour prédire mon aventure ; Je sentis mon sang se geler, Et comme autour de moi voler L’ombre de ma douleur future. Ode V « Damon, dit-il, j’étais au lit, Goûtant ce que les nuits nous versent, Lorsque le somme ensevelit Les soins du jour qui nous traversent Au milieu d’un profond repos, Où nul regard ni nul propos N’abusait de ma fantaisie, Une froide et noire vapeur Me transit l’âme d’une peur, Qui la tient encore saisie. Jamais que lors notre amitié N’avait mis mon cœur à la gêne, Tu me fis lors plus de pitié, Que Philis ne me fait de peine, Cet effroyable souvenir Me vient encore entretenir, Et me redonne les alarmes Du spectacle plus ennemi, Qui jamais d’un œil endormi A pu faire couler des larmes. Je ne sais si le feu d’amour, Qui n’abandonne point mon âme, Au défaut des rayons du jour Ouvrit lors mes yeux de sa flamme : Combien que dans ce froid sommeil La visible ardeur du Soleil Se fût du tout évanouie, Je crus qu’en cette fiction J’avais libre la fonction De ma vue et de mon ouïe. Un grand fantôme souterrain Sortant de l’infernale fosse, Enroué comme de l’airain, Où roulerait une carrosse, D’un abord qui me menaçait, Et d’un regard qui me blessait, Dressant vers moi ses pas funèbres, Fier des commissions du sort Me dit trois fois: « Damon est mort » ; Puis se perdit dans les ténèbres. Sans doute que leurs vérités Plus puissantes que leurs mensonges, Touchent plus fort nos facultés, Et nous impriment mieux les songes, Je retins si bien ses accents, Et son image dans mes sens Demeura tellement empreinte, Que ton corps mort entre mes bras, Et ton sang versé dans mes draps, Ne m’eussent pas fait plus de crainte. Après, d’une autre illusion Réfléchissant sur ma pensée, Et songeant à la vision, Qui s’était fraîchement passée ; Je songeais qu’encore on doutait En quel état Damon était, Et comme au fort de la lumière, Où les objets sont éclaircis, Je condamnais les faux soucis, De mon illusion première. Mais dans ce doute un messager, Qui portait les couleurs des Parques, Me vint de ce fatal danger Rafraîchir les funestes marques, Un garçon habillé de deuil, Qui semblait sortir du cercueil, Ouvrant les rideaux de ma couche, Me crie: « On a tué Damon » ; Mais d’un accent que le Démon N’avait pas été plus farouche. Morphée à ce second assaut, Otant ses fers à ma paupière Me réveilla tout en sursaut, Et me laissa voir la lumière ; Je me levai déshabillé Plus transi, plus froid, plus mouillé, Que si j’étais sorti de l’onde ; C’était au point que l’Occident Laisse sortir le char ardent, Où roule le flambeau du monde. Cherchant du soulas par mes yeux, Je mets la tête à la fenêtre, Et regarde un peu dans les Cieux Le jour qui ne faisait que naître ; Et combien que ce songe-là Dans mon sang que la peur gela, Laissât encore ses images, Je me rassure et me rendors Croyant que les vapeurs du corps, Avaient enfanté ces nuages. Le sommeil ne m’eut pas repris, Que, songeant encore à ta vie Tu vins rassurer mes esprits Qu’on ne te l’avait point ravie, « Il est vrai, Tircis, me dis-tu, Qu’on en veut bien à ma vertu », Là je te vis dans une émeute, Avancer l’épée à la main Vers un portail qui chut soudain Et qui t’accabla de sa chute. De là, ce songe en mon cerveau, Poursuivant toujours son idée, Je te vis suivre en un tombeau Par une foule débordée, Les juges y tenaient leur rang, L’un d’entr’eux épancha du sang, Qui me jaillit contre la face, Là tout mon songe s’acheva, Et ton pauvre ami se leva Noyé d’une sueur de glace. » Cher Tircis, lorsque mon esprit D’une souvenance importune Repense au destin qui t’apprit Les secrets de mon infortune, Lorsque je suis le moins troublé Tout mon espoir est accablé De la tempête inévitable, Dont me bat le courroux divin, Et voici comment son devin A rendu ta voix véritable. Ce songe du fatal secret, Où ma première mort fut peinte Prédisait le cruel décret, Dont ma liberté fut éteinte, Ce garçon aux vêtements noirs, Qui semblait sortir des manoirs, Qui ne s’ouvrent qu’à la magie, Lorsqu’il parla de mon tombeau Prédisait l’infâme flambeau, Qui consuma mon effigie. Tircis encore à l’autre fois, Que cette vision suivie Par mes regards et par ma voix L’assura que j’étais en vie, Se doit assez ressouvenir Du souci qui le fit venir, Où j’avais commencé ma fuite, Lorsque sa voix moins que ses pleurs Me dit ce songe de malheurs, Dont j’attends encore la suite. Ce songe avec autant de foi Lui fit voir l’épée et la porte, Et le peuple alentour de moi, Comme d’une personne morte, Quand mes faibles bras alarmés A cinquante voleurs armés Voulurent présenter l’épée, Je chus sous un portail ouvert, Et fus saisi dans le couvert, Où ma bonne foi fut trompée. Soudain le sieur de Commartin, Qui porte des habits funèbres, Me fit serrer à Saint-Quentin Entre les fers et les ténèbres ; Depuis, toujours tout enchaîné Soixante archers m’ont amené Par les bruits de la populace Dedans ce ténébreux manoir, Où ce sang et les juges noirs M’avaient déjà marqué la place. Ode VI Ainsi prophétisa Tircis Les malheurs que toute une année Par des accidents si précis A fait choir sur ma destinée, La furie de mon destin Lui parut au même matin, Qu’elle répandit sa bruine, Car le décret du Parlement Se donnait au même moment, Que Tircis songeait ma ruine. Mon innocence et ma raison Pour échapper à leur colère, Appelèrent de ma prison A l’Autel d’un Dieu tutélaire, C’est où je trouvai mon support, C’est où Tircis courut d’abord Prédire et consoler ma peine, Nous étions lors tous deux couverts De ces arbres pour qui mes vers Ouvrent si justement ma veine. Nous étions dans un cabinet Enceint de fontaines et d’arbres, Son meuble est si clair et si net, Que l’émail est moins que les marbres ; Celui qui l’a fait si poli Semble avoir jadis démoli Le grand palais de la lumière, Et pillant son riche pourpris De tout ce glorieux débris, Avoir là porté la matière. Pour conserver son ornement Le Soleil le lave et l’essuie, Car c’est le Soleil seulement, Qui fait le beau temps et la pluie, Flore y met tant de belles fleurs, Que l’Aurore ne peut sans pleurs Voir leur éclat qui la surmonte, C’est à cause de cet affront, Qu’elle montre si peu son front, Et qu’on la voit rougir de honte. L’odeur de ces fleurs passerait Le musc de Rome et de Castille, Et la terre s’offenserait Qu’on y brûlât de la pastille, Le garçon qui se consuma Dans les ondes qu’il alluma, Voit là tous ses appas renaître, Et ravi d’un objet si beau Il admire que son tombeau Lui conserve encore son être. La Nymphe qui lui fait la cour Le voit là tous les ans revivre, Car son opiniâtre amour La contraint encore à le suivre. Là le Ciel semble avoir pitié Des longs maux de son amitié, Et permet parfois au Zéphyre De la mener à son amant, Qui respire insensiblement L’air des flammes qu’elle soupire. Echo dedans un si beau feu Jalouse que le Ciel la voie, Est invisible et parle peu De respect, de honte et de joie ; Ainsi mes esprits transportés Se trouvent tout déconcertés, Quand une beauté me regarde, Et mon discours le moins suspect Trouve toujours ou le respect, Ou la honte qui le retarde. Quand je vois partir les regards Des superbes yeux de Caliste, Qui sont autant de coups de dards, Où nulle qu’elle ne résiste, Le témoin le plus assuré, Qui de mon esprit égaré Montre la passion confuse, C’est que je ne saurais comment Le prier d’un mot seulement, Que sa voix ne me le refuse. Je suivrais l’importun désir, Qui m’en parle toujours dans l’âme, Et prendrais ici le loisir De parler un peu de ma flamme Mais l’entreprise du tableau, Qui par un cabinet si beau, Commence à promener la Muse, Me tient dans ce parc enchanté Où le Printemps le plus hâté, Toujours cinq ou six mois s’amuse. Quand le Ciel lassé d’endurer, Les insolences de Borée L’a contraint de se retirer, Loin de la campagne azurée Que les Zéphyres rappelés Des ruisseaux à demi gelés Ont rompu les écorces dures, Et d’un souffle vif et serein Du céleste palais d’airain, Ont chassé toutes les ordures. Les rayons du jour égarés, Parmi des ombres incertaines, Eparpillent leurs feux dorés Dessus l’azur de ces fontaines. Son or dedans l’eau confondu, Avecque ce cristal fondu, Mêle son teint et sa nature, Et sème son éclat mouvant, Comme la branche au gré du vent Efface et marque sa peinture. Zéphyre jaloux du Soleil, Qui paraît si beau sur les ondes, Traverse ainsi l’état vermeil De ces allées vagabondes ; Ainsi ces amoureux Zéphyrs De leurs nerfs qui sont leurs soupirs, Renforçant leurs secousses fraîches, Détournent toujours ce flambeau, Et pour cacher le front de l’eau Jettent au moins des feuilles sèches. L’eau qui fuit en les retardant Orgueilleuse de leur querelle Rit et s’échappe cependant Qu’ils sont à disputer pour elle, Et pour prix de tous leurs efforts, Laissant les âmes sur les bords, De cette fontaine superbe, Dissipent toutes leurs chaleurs A conserver l’état des fleurs, Et la molle fraîcheur de l’herbe. C’est où se couche Palémon, Qui triomphe de leur maîtresse, Et plein d’écume et de limon, Quand il veut reçoit sa caresse : Ainsi naguère deux Bergers Ont couru les sanglants dangers, Que l’honneur a mis à l’épée, Et par un malheur mutuel Laissent vainqueur de leur duel Un vilain qui plut à Napée. Ode VII Le plus superbe ameublement, Dont le séjour des Rois éclate, L’or semé prodigalement Sur la soie et sur l’écarlate, N’eurent jamais rien de pareil Aux teintures, dont le Soleil Couvre les petits flots de verre, Quelle couleur peut plaire mieux Que celle qui contraint les Cieux De faire l’amour avec la terre? Ce cabinet toujours couvert D’une large et haute tenture, Prend son ameublement tout vert Des propres mains de la nature, D’elle de qui le juste soin, Etend ses charités si loin, Et dont la richesse féconde, Paraît si claire en chaque lieu, Que la providence de Dieu L’établit pour nourrir le monde. Tous les blés elle les produit Le cep ne vit que de sa force, Elle en fait le pampre et le fruit, Et les racines et l’écorce, Elle donne le mouvement, Et le siège à chaque Élément, Et selon que Dieu l’autorise, Notre destin pend de ses mains, Et l’influence des humains, Ou leur nuit ou les favorise. Elle a mis toute sa bonté, Et son savoir et sa richesse, Et les trésors de sa beauté Sur le Duc et sur la Duchesse ; Elle a fait les heureux accords, Qui joignent leur âme et leur corps ; Bref, c’est elle aussi qui marie Les Zéphyres avec nos fleurs, Et qui fait de tant de couleurs Tous les ans leur tapisserie. Avec les naturels appas, Dont ce beau cabinet se pare, La musique ne manque pas D’y fournir ce qu’elle a de rare, Ces chantres si tôt éveillés, Qui dorment toujours habillés, Quand l’Aurore les vient semondre, Lui donnent un si doux salut, Que Saint-Amant avec son luth. Aurait peine de les confondre. Quand la Princesse y fait séjour, Ces oiseaux pensent que l’Aurore, A dessein d’y tenir sa cour, A quitté les rives du More. Un saint désir de l’approcher Les anime et les fait pencher Des branches qui lui font ombrage, Et devant ces divinités Leurs innocentes libertés Ne craignent rien qui les outrage. Leurs cœurs se laissent dérober, Insensiblement ils s’oublient, Et des rameaux qu’ils font courber Quelquefois leurs pieds se délient, Leur petit corps précipité Se fie en la légèreté De la plume qui le retarde, Ils planent sur les ailerons Et volent aux environs De Sylvie qui les regarde. Quand elle écoute leurs chansons, Leur vaine gloire s’étudie, A réciter quelques leçons, De leur plus douce mélodie, Chacun d’eux se trouve ravi Ils étalent tous à l’envi Leur trésor caché sous la plume, Et ces remèdes si plaisants Qui des soucis les plus cuisants Détrempent toute l’amertume. Comme les chantres quelquefois, D’une complaisance ignorante, Mignardant et l’œil et la voix Devant les beaux yeux d’Amarante, Leur plaisir et leur vanité, Fait qu’avec importunité, Ils nous prodiguent leurs merveilles, Et qu’ils chantent si longuement, Que leur concert le plus charmant Lasse l’esprit et les oreilles. Ainsi l’entretien d’un rimeur, Enflé des arts et des sciences, Lorsqu’il se trouve en bonne humeur Vient à bout de nos patiences Et sans qu’on puisse rebuter Cet instinct de persécuter, Que leur inspire le Génie, Il faut à force de parler, Que leur poumon las de souffler Fasse paix à la compagnie, Ainsi ces oiseaux s’attachant, Au dessein de plaire à Sylvie, Dans les longs efforts de leurs chants Semblent vouloir laisser la vie Leur gosier sans cesse mouvant, Etourdit les eaux et le vent Et vaincu de sa violence, Quoiqu’il veuille se retenir Il peut à peine revenir A la liberté du silence. Comme ils tâchent à qui mieux mieux, De faire agréer leur hommage Leur zèle rend presque odieux Le tumulte de leur ramage, Leur bruit est ce bruit de Paris Lorsqu’une voix de tant de cris Bénit le Roi parmi les rues, Qu’on le fâche en le bénissant, Et l’air éclate d’un accent Qui semble avoir crevé les nues. Ode VIII Sur tous le Rossignol outré, Dans son âme encore altérée, N’a jamais pu dire à son gré Les affronts que lui fit Térée Ses poumons sans cesse enflammés, Sont ses vieux soupirs ranimés Et ce peu d’esprit qui lui reste N’est qu’un souvenir éternel, De maudire son criminel, Et l’appeler toujours inceste. Ce petit oiseau tout penché Où la Princesse se présente, Craint d’avoir le gosier bouché, Le bec clos, la langue pesante, Et cependant qu’il peut jouir Du bonheur de se faire ouïr, Lui raconte son aventure, Et gazouille soir et matin Sur les caprices du destin Qui lui fit changer de Nature. Il a de si divers accès Dans le long récit de sa honte, Qu’on aura fini mon procès Quand il aura fini son conte : Les morts gisants sous Pélion Toutes les cendres d’Ilion N’ont point donné tant de matière, De faire des plaintes aux Cieux Que cet oiseau malicieux En vomit sur son Cimetière. Ce plaisir reste à son malheur Que sa voix qui daigne le suivre, Afin de venger sa douleur La fait continuer de vivre, Il ne fait pas bon irriter Celui qui sait si bien chanter : Car l’artifice de l’envie Ne saurait trouver un tombeau, D’où son esprit toujours plus beau Ne revienne encore à la vie. La cendre de son monument Malgré les races ennemies, Fait revivre éternellement Son mérite et leurs infamies, Les vers flatteurs et médisants Trouvent toujours des partisans : Le pinceau d’un faiseur de rimes, S’il est adroit aux fictions, Aux plus sincères actions Sait donner la couleur des crimes. Dieux que c’est un contentement Bien doux à la raison humaine, Que d’exhaler si doucement La douleur que nous fait la haine : Un brutal qu’on va poursuivant Dans des soupirs d’air et de vent, Cherche une honteuse allégeance, Mais la douleur des bons esprits Qui laisse des soupirs écrits Guérit avecque la vengeance. Aujourd’hui dans les durs soucis Du malheur qui me bat sans cesse, Si mes sens n’étaient adoucis Par le respect de la Princesse : J’écrirais avecque du fiel Les adversités dont le Ciel Souffre que les méchants me troublent, Et quand mes maux m’accableraient, Mes injures redoubleraient Comme leurs cruautés redoublent. Peut-être les sanglants auteurs De tant et de si longs outrages, Ces infâmes persécuteurs Verront mourir leurs vieilles rages, Et si ma fortune à son tour Permet que je me venge un jour : N’ai-je point une encre assez noire Et dans ma plume assez de traits, Pour les peindre dans ces portraits Qui font horreur à la mémoire ? Mais ici mes vers glorieux D’un objet plus beau que les Anges, Laissent ce soin injurieux Pour s’occuper à des louanges, Puisque l’horreur de la prison Nous laisse encore la raison ; Muses, laissons passer l’orage Donnons plutôt notre entretien, A louer qui nous fait du bien Qu’à maudire qui nous outrage. Et mon esprit voluptueux Souvent pardonne par faiblesse, Et comme font les vertueux Ne s’aigrit que quand on le blesse,, Encore dans ces lieux d’horreur Je ne sais quelle molle erreur Parmi tous ces objets funèbres Me tire toujours au plaisir, Et mon œil qui suit mon désir Voit Chantilly dans ces ténèbres. Au travers de ma noire tour Mon âme a des rayons qui percent, Dans ce parc que les yeux du jour Si difficilement traversent, Mes sens en ont tout le tableau, Je sens les fleurs au bord de l’eau, Je prends le frais qui les humecte, La Princesse s’y vient asseoir Je vois comme elle y va le soir Que le jour fuit et la respecte. Les oiseaux n’y font plus de bruit Le seul roi de leur harmonie, Qui touche un luth en pleine nuit Demeure en notre compagnie; Et laissant ses vieilles douleurs Dans la lumière et les chaleurs Que la fuite du jour emporte, Il concerte si sagement Qu’il semble que le jugement Lui forme des airs de la sorte. Ode IX « Moi qui chante soir et matin Dans le cabinet de l’Aurore, Où je vois ce riche butin Qu’elle prend au rivage More, L’or, les perles, et les rubis Dont ses flammes et ses habits, Ont jadis marqué la Cigale, Et tout ce superbe appareil Qu’elle dérobait au Soleil Pour se faire aimer à Céphale, Je vis un jour ensevelis Devant la Reine d’Amathonte, Tous les œillets et tous les lys Que la terre cachait de honte, Car je chantai l’hymne du prix Qui fit voir que devant Cypris Toute autre beauté comparée, Si peu les siennes égalait, Qu’un enfant connut qu’il fallait Lui donner la pomme dorée. Tous les jours la Reine des bois Devant mes yeux passe et repasse, Et souvent pour ouïr ma voix Se détourne un peu de la chasse, Souvent qu’elle se va baigner Où rien ne l’ose accompagner Que ses Dryades vagabondes, J’ai tout seul cette privauté De voir l’éclat de sa beauté Dans l’habit de l’air et de l’onde. Mais j’atteste l’air et les Cieux Dont je tiens la voix et la vie, Que mon jugement et mes yeux Aiment mieux mille fois Sylvie, Un de ses regards seulement Qui partent si nonchalamment, Donne à mes chansons tant d’amorce Et de si douces vanités, Que les autres divinités N’en jouissent plus que de force. Si mes airs cent fois récités Comme l’ambition me presse, Mêlent tant de diversités Aux chansons que je vous adresse, C’est que ma voix cherche des traits, Pour un chacun de vos attraits : Mais c’est en vain qu’elle se pique De satisfaire à tous vœux, Car le moindre de vos cheveux Peut tarir toute ma musique. Quand ma voix qui peut tout ravir Réussirait à vous complaire, Le soin que j’ai de vous servir Tâche en vain de me satisfaire, Je crois que mes airs innocents Au lieu d’avoir flatté vos sens, Leur ont donné de la tristesse Et que mes accents enroués Au lieu de les avoir loués : Ont choqué leur délicatesse. Quand la nuit vous ôte d’ici Et que ses ombres coutumières, Laissent ce cabinet noirci De l’absence de vos lumières, Aussitôt j’ois que le Zéphyr Me demande avec un soupir Ce que vous êtes devenue : Et l’eau me dit en murmurant Que je ne suis qu’un ignorant De vous avoir si peu tenue. O Zéphyres! ô chères eaux Ne m’en imputez point l’injure, J’ai chanté tous les airs nouveaux Que m’apprit autrefois Mercure : Mais que ma voix dorénavant N’approche ni ruisseau ni vent, Que l’air ne porte plus mes ailes, Si dans le printemps avenir Je n’ai de quoi l’entretenir De dix mille chansons nouvelles. » Ainsi finit ses tons charmeurs L’oiseau dont le gosier mobile, Souffle toujours à nos humeurs De quoi faire mourir la bile, Et brûlant après son dessein Il ramasse dedans son sein Le doux charme des voix humaines, La musique des instruments Et les paisibles roulements Du beau cristal de nos fontaines. Comme en la terre et par le Ciel De petites mouches errantes, Mêlent pour composer leur miel Mille matières différentes, Formant ses airs qui sont ses fruits, L’oiseau digère mille bruits En une seule mélodie, Et selon le temps de sa voix Tous les ans le parc une fois Le reçoit et le congédie. Ode X Rossignol, c’est assez chanté Ce parc est désormais trop sombre, Je trouve Apollon rebuté D’écrire si longtemps à l’ombre, Ces lieux si beaux et si divers Méritent chacun tous les vers Que je dois à tout le volume Mais je sens croître mon sujet, Et toujours un plus grand objet Se vient présenter à ma plume. Je sais qu’un seul rayon du jour Mériterait toute ma peine, Et que ces étangs d’alentour Pourraient bien engloutir ma veine, Une goutte d’eau, une fleur, Chaque feuille et chaque couleur Dont nature a marqué ces marbres, Mérite tout un livre à part Aussi bien que chaque regard Dont Sylvie a touché ces arbres. Mais les Myrtes et les Lauriers De tant de beautés de sa race, Et de tant de fameux guerriers Me demandent déjà leur place, Saints rameaux de Mars et d’Amour, En quel si reculé séjour, Vous plaît-il que je vous apporte? C’est pour vous, immortels Rameaux Que j’abandonne ces ormeaux Et foule aux pieds leur feuille morte. Pour vous je laisse auprès de moi Une loge aujourd’hui déserte, Que jadis pour l’amour d’un Roi Ces arbres ont ainsi couverte Sous ce toit loin des Courtisans De qui les soupçons médisants N’ont jamais appris à se taire, Alcandre a mille fois goûté Ce qu’un Prince a de volupté Quand il trouve un lieu solitaire. Je dirais les secrets moments Des faveurs, des feintes malices, Dont le caprice des Amants Forme leur plainte et leurs délices : Mais si l’œil de Sylvie un jour De cette lecture d’Amour Avait surpris son innocence, Ma prison me serait trop peu, Lors faudrait-il dresser le feu Dont on veut punir ma licence. Suivant le vertueux sentier Où mon juste dessein m’attire, Je laisse à gauche ce quartier, Pour le Faune et pour le Satyre : Or quelque si pressant dessein Qui m’enflamme aujourd’hui le sein, Quelque vanité qui m’appelle, Ce serait un péché mortel Si je ne visitais l’Autel, Etant si près de la Chapelle. Que ces arbres sont bien ornés, Je suis ravi quand je contemple Que ces promenoirs sont bornés Des sacrés murs d’un petit Temple, Ici loge le Roi des Rois, C’est ce Dieu qui porta la Croix, Et qui fit à ces bois funèbres Attacher ses pieds et ses mains Pour délivrer tous les humains Du feu qui vit dans les ténèbres. Son Esprit par tout se mouvant, Fait tout vivre et mourir au monde, Il arrête et pousse le vent, Et le flux et reflux de l’onde ; Il ôte et donne le sommeil, Il montre et cache le Soleil, Notre force et notre industrie Sont de l’ouvrage de ses mains, Et c’est de lui que les humains Tiennent race, et biens et patrie. Il a fait le tout du néant, Tous les anges lui font hommage, Et le nain comme le Géant Porte sa glorieuse Image : Il fait au corps de l’Univers Et le sexe et l’âge divers ; Devant lui c’est une peinture Que le Ciel et chaque Élément, Il peut d’un trait d’œil seulement Effacer toute la Nature. Tous les siècles lui sont présents, Et sa grandeur non mesurée Fait des minutes et des ans, Même trace, et même durée, Son Esprit partout épandu, Jusqu’en nos âmes descendu, Voit naître toutes nos pensées, Même en dormant nos visions N’ont jamais eu d’illusions Qu’il n’ait auparavant tracées. Ici, Muses, à deux genoux, Implorons sa divine grâce, D’imprimer toujours devant nous Les marques d’une heureuse trace : C’est elle qui nous doit guider, Depuis celui qui vint fonder La première Croix dans la France, Jusqu’à sa race qui promet De la planter chez Mahomet, Avec la pointe de sa lance. C’est où mon esprit enchaîné Goûtera par un long étude L’aise que prend mon cœur bien né Quand il combat l’ingratitude, Et si j’ai bien loué les eaux, Les ombres, les fleurs, les oiseaux, Qui ne songent point à me plaire : Lysis qui songe à mon ennui Verra sur sa race et sur lui Ma reconnaissance exemplaire. Il faudrait que ce devancier, Le plus vieux que je veux produire, Eût bien enrouillé son acier Si je ne le faisais reluire : Mais les livres et les discours Ont si bien conservé le cours De cette véritable gloire, Que je ferai de mauvais vers, Si vos titres les plus couverts Ne font éclat en la mémoire.

Notes

La ponctuation présentée ici est celle de l'édition de 1624: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15255199/f11.item

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