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A Cloris - Ode

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
Ode
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Aussi franc d’amour que d’envie, Je vivais, loin de vos beautés, Dans les plus douces libertés Que la raison donne à la vie. Mais les regards impérieux Qu’Amour tire de vos beaux yeux M’ont bien fait changer de nature. Ah ! que les violents désirs Que me donna cette aventure Furent traîtres à mes plaisirs ! Le doux éclat de ce visage, Qui paraissait sans cruauté, Et des ruses d’une beauté Me semblait ignorer l’usage, Me surprit d’un si doux malheur Et m’affligea d’une douleur Si plaisante à ma frénésie, Que dès lors j’aimai ma prison, Et délivrai ma fantaisie De l’empire de ma raison. Contre ce coup inévitable, Qui me mit l’amour dans le sein, Je ne sais prendre aucun dessein Ni facile, ni profitable. Embrasé d’un feu qui me suit Partout où le soleil me luit, Je passe les monts Pyrénées, Où les neiges, que l’œil du jour Et les foudres ont épargnées, Fondent au feu de mon amour. Sur ces rivages où Neptune Fait tant d’écume et tant de bruit, Et souvent d’un vaisseau détruit Fait sacrifice à la fortune, J’invoque les ondes et l’air ; Mais, au lieu de me consoler, Les flots grondent à mon martyre, Mes soupirs vont avec le vent, Et mon pauvre esprit se retire Aussi triste qu’auparavant. Mes langueurs, mes douces furies, Quel sort, quel Dieu, quel élément, Nous ôtera l’aveuglement De vos charmantes rêveries ? La froide horreur de ces forêts, L’humidité de ces marais, Cette effroyable solitude, Dont le Soleil avec des pleurs Provoque en vain l’ingratitude, Que font-elles à mes douleurs ? Grands déserts, sablons infertiles, Où rien que moi n’ose venir, Combien me devez-vous tenir, Dans ces campagnes inutiles ? Chauds regards, amoureux baisers, Que vous êtes, dans ces déserts, Bien sensibles à ma mémoire ! Philis, que ce bonheur m’est doux, Et que je trouve de la gloire À me ressouvenir de vous ! Enfin je crois que la tempête Me permettra d’ouvrir les yeux, Et que l’inimitié des cieux Me laissera lever la tête ; Après tous ces maux achevés, Les faveurs que vous réservez À ma longue persévérance, Reprocheront à mon ennui D’avoir cru que mon espérance Me quitterait plus tôt que lui. Au retour de ce long voyage, La terre, en faveur de Philis, D’œillets, de roses et de lys, Sèmera par tout mon passage. Ces grands pins, devenus plus beaux, Joignant du faîte les flambeaux Dont la voûte du ciel se pare, Iront aux astres s’enquérir Si quelque autre bien s’accompare À celui que je vais quérir. Ce jour sera filé de soie ; Le soleil, partout où j’irai, Laissera, quand je passerai, Des ombrages dessus ma voie ; Les Dieux, à mon sort complaisants, Me combleront de leurs présents ; J’aurai tout mon soûl d’ambroisie, Les déesses me viendront voir, Au moins si votre courtoisie Leur veut permettre ce devoir. Cette triste nuit achevée, Mon amour quittera le deuil, Si les ténèbres du cercueil Ne préviennent mon arrivée. À l’aise du premier abord, Lorsque tous nos destins d’accord Permettront que je vous revoie, Si je n’ai pour me secourir Des remèdes contre ma joie, Je dois bien craindre de mourir. Je sais qu’à la faveur première Que vos regards me jetteront, Mes esprits ravis quitteront Le doux objet de la lumière ; C’est tout un, j’aime bien mon sort, Car les cruautés de la mort N’ont point de si cruelle gêne Que des rois ne voulussent bien Se trouver en la même peine Pour un même honneur que le mien. Cloris, ma franchise est perdue ; Mais quand, pour guérir mon ennui, Quelque Dieu me l’aurait rendue, Mon âme se plaindrait de lui. Toute la force et l’industrie Que j’opposais à la furie De mes travaux trop rigoureux A fait des efforts inutiles, Car mes sentiments indociles En deviennent plus amoureux. Ce qui peut finir ma souffrance Et recommencer mon plaisir S’éloigne de mon espérance Aussi bien que de mon désir ; Les destins, et le ciel lui-même, Qui reconnaissent comme j’aime Au seul objet de mes douleurs, Ne me présentent point leur aide, Car ils savent que tout remède Est plus faible que mes langueurs. Je connais bien que l’œil d’un ange Que le ciel ne gouverne pas, Et qui tient à peu de louange Qu’Amour brûle de ses appas, S’il veut un jour, à ma prière, Jeter l’éclat de sa lumière À l’avantage de mes vœux, Fera naître au sort qui m’irrite Plus de bien que je ne mérite, Et plus d’honneur que je ne veux. Tandis que ma flame, ou ma rage, Attendait après sa beauté, Un faux et criminel ombrage Embarrasse sa volonté ; Ce feint honneur, cette fumée Vient étonner sa renommée De l’impudence des mortels. Cloris, perdez cette faiblesse : Si vous ne vivez en déesse, De quoi vous servent mes autels ? Le plus audacieux courage Devant vous ne fait que trembler ; Qui voit votre divin visage N’est plus capable de parler ; Vos yeux gouvernent les pensées Des âmes les plus insensées Et les bornent de toutes parts, Et la plus aigre médisance N’est qu’honneur et que complaisance Aux attraits de vos doux regards. Moi, qui suis devenu perfide Contre les Dieux que j’adorais, Et dont l’âme n’a plus de guide Si non l’empire de vos lois, Je vous crois parfaite et divine, Et mon jugement s’imagine Que les faits des plus odieux, Lorsque vous leur donnez licence, Sont plus justes que l’innocence Et que la sainteté des Dieux. Mais, quand des âmes indiscrètes S’amuseraient à discourir De nos flammes les plus secrètes, Elles ne doivent pas mourir. Ô Dieux ! qui fîtes les abîmes Pour la punition des crimes, Je renonce à votre pitié Et vous appelle à mon supplice, Si jamais mon âme est complice De la fin de notre amitié. Chère Cloris, je vous conjure Par les nœuds dont vous m’arrêtez, Ne vous troublez point de l’injure, Des faux bruits que vous redoutez ; Comme vous j’en ay des atteintes, Et mille violentes craintes Me persécutent nuit et jour. Je crois que les dieux et les hommes, Dedans le climat où nous sommes, Ne parlent que de notre amour. Je suis plus craintif que vous n’êtes, Et crains que les destins jaloux Ne donnent un langage aux bêtes Pour leur faire parler de nous. Une ombre, un rocher, un zéphire, Parlent tout haut de mon martyre, Et, quand les foudres murmurants Menacent les péchés du monde, Je crois que le tonnerre gronde Du service que je vous rends. Mais, quoique le ciel et la terre Troublassent nos contentements Et nous fissent souffrir la guerre Des astres et des éléments, Il faut rire de leurs malices, Et dans un fleuve de délices Noyer les soins injurieux Qui privent nos jeunes années Des douceurs que les destinées Ne permettent jamais aux vieux.

Notes

Note: Ce poème est parfois écourté et intitulé, sur les autres sites de poésie, "A Philis"; probablement à cause de la présence de ce nom dans la première partie du poème. Au vers 99, l'édition de 1856 propose "la joie" au lieu de "ma joie" que je garde ici comme dans l'édition de 1628. Je présente ici la ponctuation de l'édition de 1856. Lien de l'édition de 1628: https://archive.org/details/lesoevvre00viau/page/178/mode/2up Lien de l'édition de 1621 (selon Gallica): https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k87120570/f343.item.r=%C5%92uvres%20%20du%20sieur%20Theophile.zoom

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