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Désespoirs amoureux

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Eloigné de vos yeux, où j’ai laissé mon âme, Je n’ai de sentiment que celui du malheur, Et, sans un peu d’espoir qui luit parmi ma flamme, Mon trépas eût été ma dernière douleur. Plût au Ciel qu’aujourd’hui la terre eût quitté l’onde, Que les rais du soleil fussent absents des Cieux, Que tous les éléments eussent quitté le monde, Et que je n’eusse pas abandonné vos yeux. Un arbre que le vent emporte à ses racines, Une ville qui voit démolir son rempart, Le faîte d’une tour qui tombe en ses ruines, N’ont rien de comparable à ce sanglant départ. Depuis, votre Damon ne sert plus que de nombre ; Mes sens de ma douleur s’en vont déjà ravis ; Je ne suis plus vivant, et passerais pour ombre Sinon que mes soupirs découvrent que je vis. Mon âme est dans les fers, mon sang est dans la flamme, Jamais malheur ne fut à mon malheur égal ; J’ai des vautours au sein, j’ai des serpents dans l’âme, Et vos traits, qui me font encore plus de mal. Errant depuis deux mois de province en province, Je traîne avecque moi la fortune et l’amour ; L’une oblige mes pas à courtiser mon prince, L’autre oblige mes sens à vous faire la cour. Des plus rares beautés en ce fâcheux voyage, Où jadis pour aimer les dieux fussent allés, M’ont assez prodigué les traits de leur visage ; Mais ce n’était qu’horreur à mes yeux désolés. Partout où loin de toi la fortune me traîne, Je jure par tes yeux que tout mon entretien N’est que d’entretenir ma vagabonde peine, Et qu’il me souvient moins de mon nom que du tien. En ma condition, d’où mille soins ne partent, L’entendement me laisse et tout conseil me fuit ; Tous autres pensements de mon âme s’écartent Au souvenir du tien, qui sans cesse me suit. Que ta fidélité se forme à mon exemple ; Fuis comme moi la presse, hais comme moi la cour; Ne fréquente jamais bal, promenoir ni temple, Et que nos déités ne soient rien que l’amour. Tout seul dedans ma chambre, où j’ai fait ton église, Ton image est mon Dieu, mes passions, ma foi ; Si pour me divertir Amour veut que je lise, Ce sont vers que lui-même a composé pour moi. Dans le trouble importun des soucis de la guerre, Chacun me voit chagrin, car il semble, à me voir, Que je fais des projets pour conquérir la terre, Et mes hauts desseins ne sont que de t’avoir.

Notes

Note: Je présente ici la ponctuation de l'édition de 1856. Lien de l'édition de 1628 : https://archive.org/details/lesoevvre00viau/page/200/mode/2up

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