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A feu monsieur de Lozières

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
Ode
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Mon Dieu, que la franchise est rare ! Qu’on trouve peu d’honnêtes gens ! Que la Fortune et ses régents Sont pour moi d’une humeur avare ! Lozières, personne que toi, Dans les troubles où je me vois, Ne me montre un œil favorable ; Tout ne me fait qu’empêchement, Et l’ami le plus secourable Ne m’assiste que lâchement. Si j’étais un homme de fange Ou d’un esprit injurieux, Qui ne portât jamais les yeux Sur le sujet d’une louange, Ou qu’on m’eût vu désobliger Ceux qui me veulent affliger, Je ne serais point pardonnable ; J’approuverais mes ennemis, Et trouverais irraisonnable Le secours que tu m’as promis. Mais jamais encore l’envie D’écrire un pasquin ne me prit, Et tout le soin de mon esprit Ne tend qu’à l’aise de ma vie. J’aime bien mieux ne dire mot Du plus infâme et du plus sot, Et me sauver dans le silence, Que d’exposer mal à propos À l’effort d’une violence Ma renommée et mon repos. Ô destin, que tes lois sont dures ! L’innocence ne sert de rien. Que le sort d’un homme de bien À de cruelles aventures ! Ce grand Duc redouté de tous, Dont je ne souffre le courroux Pour aucun crime que je sache, Me menace d’un châtiment Contre qui l’âme la plus lâche Frémirait de ressentiment. Il est bien aisé de me nuire, Car je ne puis m’assujettir Au souci de me garantir, Quoi qu’on fasse pour me détruire. Je sais bien qu’un astre puissant, À tous ses vœux obéissant, Force les plus fiers à lui plaire, Et que c’est plus de dépiter La menace de sa colère Que le foudre de Jupiter. Mais que la flamme du tonnerre Vienne éclater à mon trépas, Et le ciel fasse sous mes pas Crever la masse de la terre, Mon esprit sans étonnement S’apprête à son dernier moment ; Plus je sens approcher le terme, Plus je désire aller au port, Et toujours d’un visage ferme Je regarde venir la mort. Ainsi, quoique ce fier courage Menace mon faible destin, Sans être poltron ni mutin Je verrai fondre cet orage, Et conjurer ton amitié De n’avoir ni soin ni pitié, Quelque malheur qui m’importune. Dieu nous blesse et nous sait guérir, Et les hommes ni la fortune, Ne nous font vivre ni mourir.

Notes

Note: Je présente ici la ponctuation de l'édition de 1856.

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