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Souverain qui régis l’influence des vers

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Souverain qui régis l’influence des vers Aussi bien que tu fais mouvoir tout l’univers, Âme de nos esprits qui dans notre naissance Inspiras un rayon de ta divine essence, Pourquoi ne m’as-tu fait les sentiments meilleurs? Pourquoi tes beaux trésors sont-ils coulés ailleurs? Je vois de toutes parts des écrivains sans nombre, Dont la grandeur a mis mon petit nom à l’ombre. Je n’ai qu’un pauvre fonds d’un médiocre esprit, Où je vais cultiver ce que le Ciel m’apprit; Des tristes sons rimeurs, d’un style qui se traîne, Epuisent tous les jours ma languissante veine. Si j’avais la vigueur de ces fameux Latins, Ou l’esprit de celui qui força les destins, Qui vit à ses chansons les Parques désarmées Et de tous les damnés les tortures charmées, Quand pour l’amour de lui le Prince des Enfers Laissa vivre Eurydice et la tira des fers; Ou si c’est trop d’avoir ces merveilleux génies, Qu’à notre siècle infâme à bon droit tu dénies, Je me contenterais d’égaler en mon art La douceur de Malherbe ou l’ardeur de Ronsard, Et mille autres encore, à qui je fais hommage, Et de qui je ne suis que l’ombre et que l’image, Je donnerais ma plume à ces soins violents, À peindre ces sanglots et ces désirs brûlants, Que depuis peu de jours quelque démon allume Dans mon sang, où l’amour se plaît et me consume. Si mes vers retenaient encore la ferveur Qui les fit autrefois naître pour la faveur, Et tant d’écrits perdus que pour chanter leur flamme, Mille de mes amis m’ont arraché de l’âme O Cloris qui te sais si bien faire adorer, Qui l’âme par les yeux m’as pu si bien tirer, Beauté que désormais je nommerai mon ange, Je les consacrerais sans doute à ta louange; J’ai si peur que ma muse ait perdu ses appas A flatter vainement ceux que je n’aime pas, Que ma plus belle ardeur aujourd’hui se retire, M’étant si nécessaire à ce nouveau martyre, Et qu’au meilleur besoin mes esprits finissants Ne me fournissent plus que des vers languissants. Mon esprit épuisé dans des travaux funestes, N’aura pour ton sujet rien gardé que des restes. Cloris, je le confesse, et qu’en ce beau dessein Mon ardeur s’amortit dans mon timide sein; Mais le feu de l’amour qui s’est rendu le maître De tous mes sentiments la peut faire renaître, Et sa douce fureur par un trait de tes yeux, Peut rendre à mon esprit ce qu’il avait de mieux. Ainsi sur cet espoir dont ta beauté me flatte, Ta beauté dont le feu par tous moyens éclate, Encore mon esprit ose se faire fort De sauver ton mérite et mon nom de la mort. Je conçois un poème en l’ardeur qui me pique, De ce vaste dessein qu’on appelle héroïque. Je sais que les Français n’ont pas encore appris De pousser dans ces champs leurs délicats esprits; Je me vais engager à ce pénible ouvrage, Car tu m’en fourniras la force et le courage. Si je suis le premier à ce divin effort, Ce n’est à mon avis que le plaisir du sort, Qui voulant que premier cette œuvre j’écrivisse, Voulut que le premier cette beauté je visse, Et que dans tes appas je prisse une chaleur, Où les sœurs d’Apollon n’ont rien donné du leur, Où rien que ton objet ma passion n’allume, Où je n’ai que ta main pour conduire ma plume. O Dieux, pourrai-je bien sans vous fâcher un peu, Suivre les mouvements de mon aveugle feu? Déjà comme l’amour m’engage à la furie, Je crois que l’adorer n’est pas idolâtrie; Dussé-je dépiter votre divin courroux, Tout ce que j’en veux dire est au-dessous de vous; S’il vous plaît que le monde uniquement vous aime, Si vous voulez purger la terre du blasphème, Faire que les mortels rendent la liberté De leurs désirs pervers à votre volonté, Sans les épouvanter de l’éclat du tonnerre, Changez-vous en Cloris et venez sur la terre. Alors de votre amour ils seront tous ravis, Alors absolument vous en serez servis. Il est vrai que tout cède à l’amoureuse peine, Que Pâris et sa ville ont brûlé pour Hélène, Et les antiquités font voir aux curieux Que l’Aube mit Tithon dans le siège des Dieux; Et de tant de beautés qui furent les maîtresses De l’aîné de Saturne on en fait des Déesses, Qui n’ont été pourtant, non plus que leur amant, Que le triste butin d’un mortel monument. Mais d’autant que l’amour est le bien de la vie Qui seul ne peut jamais éteindre son envie, Qui toujours dans la peine espère le plaisir, Qui dans la résistance augmente le désir, Et que les corps humains de cette douce flamme Suivent jusqu’à la fin les derniers traits de l’âme, On a cru de l’amour qu’il était immortel, Et qu’aussi son sujet ne peut être que tel. Ainsi ces dieux païens furent ce que nous sommes, Ainsi les vrais amants seront plus que les hommes. Pour moi qui n’ai souffert que d’un jour seulement; Je n’ose m’assurer de passer pour amant; Je ne sais si l’Amour me croit de son empire, Depuis si peu de temps qu’il voit que je soupire; Il faut bien que ce soit un objet violent, Pour me donner sitôt un désir si brûlant, Ou que mon âme soit d’une matière aisée Et d’une humeur bien prompte à se voir embrasée. Ce feu brûle si vite à force qu’il me plaît Qu’à peine ai-je loisir de regarder qu’il est. Les dieux qui peuvent tout avec les Destinées, S’aident de mille maux et de beaucoup d’années, Et faut que des soleils l’un l’autre se suivant A force d’éclairer éteignent les vivants, Qu’un siècle ce flambeau passe sur notre vie, Et Cloris d’un trait d’œil me l’a déjà ravie. Mes sens enveloppés dans un profond sommeil, Ne savent plus que c’est des clartés du soleil; Mes premiers sentiments sont dans la sépulture; Ton amour, ô Cloris, a changé ma nature; L’éclat des diamants ni du plus beau métal, Bacchus, tout dieu qu’il est, riant dans le cristal, Au prix de tes regards n’ont point trouvé la voie Qui conduit dans mon âme une parfaite joie. Si le sort me donnait la qualité de roi, Si les plus chers plaisirs s’adressaient tous à moi, Si j’étais empereur de la terre et de l’onde, Si de ma propre main j’avais bâti le monde, Et comme le Soleil de mes regards produit Tout ce que l’univers a de fleur et de fruit, Si cela m’arrivait je n’aurais pas tant d’aise Ni tant de vanité que si Cloris me baise; Mais j’entends d’un baiser où le cœur puisse aller Avec les mouvements des yeux et du parler, Que son âme sans peine avec moi s’entretienne, Et que sa volonté seconde un peu la mienne. Amants qui vous piquez vers un objet forcé, Qui ne savez que c’est d’un baiser bien pressé, Qui ne trouvez l’amour que dans la tyrannie Et n’aimez les faveurs qu’en tant qu’on vous les nie, Que vous êtes heureux en vos lâches désirs, Puisque même vos maux font naître vos plaisirs! Pour moi, chère Cloris, je n’en suis pas de même; Je ne saurais aimer si je ne vois qu’on m’aime, Et si peu qu’on refuse à ma sainte amitié, Je sens que mon ardeur décroît de la moitié. J’entends que le salaire égale mon service; Je pense qu’autrement la constance est un vice, Qu’Amour hait ces esprits qui lui sont trop dévots, Et que la patience est la vertu des sots; Ce que je dis, Cloris, avec plus d’assurance D’autant que je te vois flatter mon espérance, Et que pour nous tenir dans cet heureux lien, Je vois déjà d’accord ton esprit et le mien. Aimons-nous, je te prie, et, lorsque mon visage Te voudra rebuter, ou mon poil, ou mon âge, Regarde en mon esprit où j’ai mis ton tableau; Lors tu verras en moi quelque chose de beau: Tu te verras logée en un petit empire Où l’esprit de l’amour avec moi soupire; Il se tient glorieux de recevoir ta loi, Et semble qu’il poursuit même dessein que moi. Si je vais dans tes yeux il y va prendre place; Je ne vois là-dedans que ses traits et ma face. Je doute s’il y fait ou mon bien ou mon mal, Et ne sais plus s’il est mon maître ou mon rival. Je connais bien l’Amour, je sais qu’il est perfide, Et si, pour le chasser, je suis un peu timide, Je lui ferai toujours un traitement humain, Puisque je l’ai reçu d’une si bonne main, Puisque c’est toi, Cloris, après l’avoir fait naître, Qui l’as mis dans mon âme où ton œil est le maître, Où tu vis absolue en tes commandements, Où ton vouloir préside à tous mes sentiments. C’est par toi que ces vers d’une veine animée, S’en vont à ma faveur flatter ta Renommée; Mais je dirai partout que tes seules beautés Ont été le démon qui me les a dictés; Et tant que tes regards luiront à ma pensée, Sans ouvrir une veine aucunement forcée, Ma muse se promet de mériter un jour Que ses vers soient nommés les fruits de ton amour. Autant que ton humeur aime la poésie, Je te prie; ô Cloris, aide à ma frénésie, Et puisque je m’engage à ce divin projet, Ne te lasse jamais de me servir d’objet. Aujourd’hui donne-moi tes beaux cheveux à peindre, Tu verras une plume au Pactole se teindre Et d’une lettre d’or graver, selon mes vœux, Mon âme entrelacée avecque tes cheveux. Je ne veux point laisser ma passion oisive, Ma veine est pour Cloris et sans fonds et sans rive; Demain je décrirai ses yeux et ce beau front; Pour elle mon génie est abondant et prompt, Et pour voir que ma veine en ce sujet tarisse, Il faudra voir plutôt que sa beauté périsse, Que mes yeux dans ses yeux ne trouvent plus d’amour, C’est-à-dire il faut voir périr l’astre du jour. Car je ne pense point que ses attraits succombent Sous l’injure des ans tant que les cieux ne tombent, Ils se renforceront au lieu de défaillir, Comme l’or s’embellit à force de vieillir, Et comme le soleil, à qui le vieil usage N’a point ôté l’ardeur ni changé le visage. Toutefois il n’importe à mon contentement Que mon Soleil éclaire ou meure promptement, Puisque déjà ma vie à demi consommée, Ne se peut assurer d’être longtemps aimée, Que je dois défaillir à ce divin flambeau, Et perdre avecque moi sa mémoire au tombeau. Mais tandis que le Ciel me souffrira de vivre Et que le trait d’Amour me daignera poursuivre, Je me veux consumer dans ce plaisir charmant Et me résous de vivre et mourir en aimant. Je sais bien que Cloris ne me veut pas contraindre Au soin perpétuel de servir et de craindre; Qu’elle a des mouvements sujets à la pitié, Et qu’au moins sa raison songe à mon amitié. Cloris, si je venais, aveuglé de tes charmes, Le cœur tout en soupirs et les yeux tous en larmes, Demander instamment un amoureux plaisir, Je crois que ton amour m’en laisserait choisir. Maintenant que le ciel dépouille les nuages, Que le front du printemps menace les orages, Que les champs comme toi paraissent embellis De quantité d’œillets, de roses et de lys, Que tout est sur la terre, et qu’une humeur féconde Qu’attire le Soleil, fait rajeunir le monde, Comme si j’avais part à la faveur des cieux, Qui redonne l’enfance à ces bocages vieux, Et que ce renouveau qui rend tout agréable, Me rendît à tes yeux plus jeune et plus aimable, Je te veux conjurer avec des vœux discrets De passer avec moi quelques moment secrets. Nous irons dans des bois sous des feuillages sombres Où jamais le Soleil n’a su forcer les ombres; Personne là-dedans n’entendra nos amours: Car je veux que les vents respectent nos discours Et que chaque ruisseau plus vitement s’enfuie De devant tes regards de peur qu’il ne t’ennuie. Maintenant que le Roi s’éloigne de Paris, Suivi de tant de gens au carnage nourris, Qui dans ce chauds climats vont requérir les restes Du danger des combats et de celui des pestes, Il faut que je le suive, et Dieu, sans me punir, Cloris, ne te saurait empêcher d’y venir. Si tu fais ce voyage, (et mon amour te prie D’y ramener tes yeux, car c’est là ma patrie, C’est où les rais du jour daignèrent dévaler Pour faire vivre un cœur que tu devais brûler.) Là tu verras un fonds où le paysan moissonne Mes petits revenus sur le bord de Garonne, Le fleuve de Garonne où de petits ruisseaux Au travers de mes prés, vont apporter leurs eaux, Où des saules épais leurs rameaux verts abaissent Pleins d’ombre et de fraîcheur, sur mes troupeaux qui paissent. Cloris, si tu venais dans ce petit logis, Combien qu’à te l’offrir de si loin je rougis, Si cette occasion permet que tu l’approches, Tu le verras assis entre un fleuve et des roches, Où sans doute il fallait que l’amour habitât Avant que pour le ciel la terre il ne quittât. Dans ce petit espace une assez bonne terre, Si je la puis sauver du butin de la guerre, Nous fournira des fruits aussi délicieux Qui sauraient contenter ou ton goût ou tes yeux. Mais afin que mon bien d’aucun fard ne se voile, Mes plats y sont d’étain et mes rideaux de toile; Un petit pavillon dont le vieux bâtiment Fut maçonné de brique et de mauvais ciment, Montre assez qu’il n’est pas orgueilleux de nos titres; Ses chambres n’ont plancher, toit, ni portes, ni vitres, Par où les vents d’hiver, s’introduisant un peu, Ne puissent venir voir si nous avons du feu. Je ne veux point mentir, et quand le sort avare, Qui me traite si mal m’eût été plus barbare Et qu’il m’eût fait sortir d’un sang moins reconnu, Je te confesserais d’où je serais venu, Que j’ai bien plus de peine à découvrir ma face Devant tes yeux si beaux qu’à te montrer ma race. Dans l’état où je suis j’ai bien plus de raison De te faire agréer mes yeux que ma maison. Je jure les rayons dont ta beauté m’éclaire Que le but de mon âme est le soin de te plaire, Et que j’aime si fort ta vue et tes propos Qu’à ton sujet la nuit est pour moi sans repos, Et sans faire l’amant à la façon commune, Sans accuser pour toi le ciel ni la fortune, Sans me plaindre si fort j’ai ce coup, plus profond Que les autres mortels, j’aime mieux qu’ils ne font; Et si ton cœur n’en tire une preuve assez bonne, De ces vers insensés que mon amour te donne, Pour m’en justifier à tes yeux adorés, Je répandrai le sang d’où je les ai tirés, Si ton humeur était de me le voir répandre, Et qu’autrement ton cœur ne me voulût entendre.

Notes

Recueil: Œuvres complètes de Théophile, édition de 1855.

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