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Contre l'hiver

Théophile de Viau · 1619 · Baroque · 17e siècle
Ode
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Plein de colère et de raison Contre toi barbare saison Je prépare une rude guerre, Malgré les lois de l’Univers, Qui de la glace des hivers Chassent les flammes du tonnerre : Aujourd’hui l’ire de mes vers Des foudres contre toi desserre. Je veux que la postérité Au rapport de la vérité Juge ton crime par ma haine, Les Dieux qui savent mon malheur Connaissent qu’il y va du leur, D’une passion humaine, Participant à ma douleur Promettent d’alléger ma peine. La Parque retranchant le cours De tes Soleils bien que si courts, Rien que nuit sur toi ne dévide ; Puisses-tu perdre tes habits, Et ce qu’au parc de nos brebis Peut souhaiter le loup avide T’arrive, et tous les maux d’Ibis Comme le souhaitait Ovide. Cérès ne voit point sans fureur Les misères du laboureur, Que ta froidure a fait résoudre À brûler même les forêts ; Les champs ne sont que des marais, L’été n’espère plus de moudre Le revenu de ses guérets, Car il n’y trouvera que poudre. Tous nos arbres sont dépouillés, Nos promenoirs sont tout mouillés, L’émail de nos beau parterre A perdu ses vives couleurs, La gelée a tué les fleurs, L’air est malade d’un caterre, Et l’œil du Ciel noyé de pleurs Ne sait plus regarder la terre. La nacelle attendant le flux Des ondes qui ne courent plus, Oisive au port est retenue ; La tortue et les limaçons Jeûnent perclus sous les glaçons ; L’oiseau sur une branche nue Attend pour dire ses chansons Que la feuille soit revenue. Le Héron quand il veut pêcher, Trouvant l’eau toute de rocher, Se paît du vent et de sa plume, Il se cache dans les roseaux, Et contemple au bord des ruisseaux, La bise contre sa coutume, Souffler la neige sur les eaux, Où bouillait autrefois l’écume. Les poissons dorment assurés, D’un mur de glace remparés, Francs de tous les dangers du monde, Fors que de toi tant seulement, Qui restreins leur moite élément, Jusqu’à la goutte plus profonde, Et les laisses sans mouvement, Enchâssés en l’argent de l’onde. Tous les vents brisent leurs liens, Et dans les creux éoliens, Rien n’est resté que le Zéphyre, Qui tient les œillets et les lis Dans ses poumons ensevelis, Et triste en la prison soupire Pour les membres de sa Phyllis Que la tempête lui déchire. Aujourd’hui mille matelots, Où ta fureur combat les flots, Défaillis d’art et de courage, En l’aventure de tes eaux, Ne rencontrent que des tombeaux, Car tous les astres de l’orage, Irrités contre leurs vaisseaux, Les abandonnent au naufrage ; Mais tous ces maux que je décris Ne me font point jeter des cris, Car eusses-tu porté l’abîme Jusques où nous levons les yeux, Et d’un débord prodigieux Trempé le Ciel jusqu’à la cime, Au lieu de t’être injurieux, Hiver je louerais ton crime. Hélas ! le gouffre des malheurs, D’où je puise l’eau de mes pleurs, Prend bien d’ailleurs son origine : Mon désespoir dont tu te ris, C’est la douleur de ma Cloris, Qui rend toute la Cour chagrine ; Les Dieux qui tous en sont marris Jurent ensemble ta ruine. Ce beau corps ne dispose plus De ses sens dont il est perclus Par la froideur qui les assiège : Épargne, Hiver, tant de beauté, Remets sa voix en liberté, Fais que cette douleur s’allège, Et pleurant de ta cruauté, Fais distiller toute la neige. Qu’elle ne touche de si près L’ombre noire de tes Cyprès, Car si tu menaçais sa tête, Le Laurier que tu tiens si cher, Et que l’éclair n’ose toucher Serait sujet à la tempête, Et les Dieux lui feraient sécher La racine comme le faîte. Mais si ta crainte ou ta pitié Veut fléchir mon inimitié, Sois-lui plus doux que de coutume, Ronge nos vignes de muscats, Dont les Muses font tant de cas, Mais à la faveur de ma plume, Dans ses membres si délicats Ne ramène jamais le rhume. Promène tes froids Aquilons Par la campagne des Gélons, Grêle dessus les monts de Thrace : Mais si jamais tu réprimas La violence des frimas Et la dureté de ta glace Sur les plus tempérés climats, Le sien toujours ait cette grâce. Sa maison comme le saint lieu Consacré par le nom de Dieu : Rien que pluie d’or ne possède ! Ta neige fonde sur son toit Un sacré Nectar qui ne soit Ni brûlant, ni glacé, ni tiède, Mais tel que Jupiter le boit Dans la coupe de Ganymède. Si tu m’accordes ce bonheur, Par cet œil que j’ai fait Seigneur D’une âme à l’aimer obstinée, Je jure que le ciel lira Ton nom qu’on n’ensevelira Qu’au tombeau de la destinée, Et par moi ta louange ira Plus loin que la dernière année.

Notes

Recueil: Œuvres (1621). Première publication dans "Le Cabinet des Muses, ou nouveau recueil des plus beaux vers de ce temps" en 1619. Caterre = catarrhe

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