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Lettre de Théophile à son frère

Théophile de Viau · 1624 · Baroque · 17e siècle
Ode
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Mon frère, mon dernier appui, Toi seul dont le secours me dure, Et qui seul trouves aujourd’hui Mon adversité longue et dure, Ami ferme, ardent, généreux, Que mon sort le plus malheureux Pique d’aventure à le suivre, Achève de me secourir: Il faudra qu’on me laisse vivre, Après m’avoir fait tant mourir. Quand les dangers où Dieu m’a mis Verront mon espérance morte, Quand mes juges et mes amis T’auront tous refusé la porte, Quand tu seras las de prier, Quand tu seras las de crier, Ayant bien balancé ma tête Entre mon salut et ma mort, Il faut enfin que la tempête M’ouvre le sépulcre ou le port. Mais l’heure, qui la peut savoir? Nos malheurs ont certaines courses Et des flots dont on ne peut voir Ni les limites ni les sources. Dieu seul connaît ce changement: Car l’esprit ni le jugement, Dont nous a pourvus la Nature, Quoique l’on veuille présumer, N’entend non plus notre aventure Que le secret flux de la mer. Je sais bien que tous les vivants, Eussent-ils juré ma ruine, N’aideront point mes poursuivants, Malgré la volonté divine; Tous leurs efforts sans son aveu Ne sauraient m’ôter un cheveu, Si le Ciel ne les autorise: Ils nous menacent seulement, Eux ni nous de leur entreprise Ne savons pas l’événement. Cependant je suis abattu, Mon courage se laisse mordre, Et d’heure en heure ma vertu Laisse tous mes sens en désordre; La raison avec ses discours, Au lieu de me donner secours, Est importune à ma faiblesse, Et les pointes de la douleur, Même alors que rien ne me blesse, Me changent et voix et couleur. Mon sens noirci d’un long effroi Ne se plaît qu’en ce qui l’attriste, Et le seul désespoir chez moi Ne trouve rien qui lui résiste; La nuit mon somme interrompu, Tiré d’un sang tout corrompu, Me met tant de frayeurs dans l’âme Que je n’ose bouger mes bras De peur de trouver de la flamme Et des serpents parmi mes draps. Au matin mon premier objet, C’est la colère insatiable Et le long et cruel projet Dont m’attaquent les fils du Diable; Et peut-être ces noirs Lutins, Que la haine de mes destins A trouvés si prompts à me nuire, Vaincus par des Démons meilleurs, Perdent le soin de me détruire, Et soufflent leur tempête ailleurs. Peut-être comme les voleurs Sont quelquefois lassés de crimes, Les ministres de mes malheurs Sont las de déchiffrer mes rimes: Quelque reste d’humanité, Voyant l’injuste impunité Dont on flatte la calomnie, Peut-être leur bat dans le sein, Et s’oppose à leur félonie Dans un si barbare dessein. Mais quand il faudrait que le Ciel Mêlât sa foudre à leur bruine, Et qu’ils auraient autant de fiel Qu’il leur en faut pour ma ruine, Attendant ce fatal succès, Pourquoi tant de fiévreux accès Me feront-ils pâlir la face, Et si souvent hors de propos, Avecque des sueurs de glace Me troubleront-ils le repos ? Quoique l’implacable courroux D’une si puissante partie Fasse gronder trente verrous Contre l’espoir de ma sortie, Et que ton ardente amitié, Par tous les soins de la pitié Que te peut fournir la nature Te rende en vain si diligent, Et ne donne qu’à l’aventure Tes pas, tes écrits et ton argent, J’espère toutefois au Ciel: Il fit que ce troupeau farouche, Tout prêt à dévorer Daniel, Ne trouva ni griffe ni bouche; C’est le même qui fit jadis Descendre un air de Paradis Dans l’air brûlant de la fournaise Où les Saints parmi les chaleurs Ne sentirent non plus la braise Que s’ils eussent foulé des fleurs. Mon Dieu, mon souverain recours Peut s’opposer à mes misères, Car ses bras ne sont pas plus courts Qu’ils étaient au temps de nos Pères; Pour être si prêt à mourir, Dieu ne me peut pas moins guérir: C’est des afflictions extrêmes Qu’il tire la prospérité, Comme les fortunes suprêmes Souvent le trouvent irrité. Tel de qui l’orgueilleux destin Brave la misère et l’envie N’a peut-être plus qu’un matin Ni de volupté, ni de vie. La Fortune qui n’a point d’yeux Devant tous les flambeaux des Cieux Nous peut porter dans une fosse; Elle va haut, mais que sait-on S’il fait plus sûr dans sa carrosse Que dans celle de Phaéton? Le plus brave de tous les Rois Dressant un appareil de guerre Qui devait imposer des lois A tous les peuples de la terre, Entre les bras de ses sujets Assuré de tous les objets Comme de ses meilleurs gardes, Se vit frapper mortellement D’un coup à qui cent hallebardes Prenaient garde inutilement. En quelle plage des mortels Ne peut le vent crever la Terre? En quel Palais et quels Autels Ne se peut glisser le tonnerre? Quels vaisseaux et quels matelots Sont toujours assurés des flots? Quelquefois des Villes entières Par un horrible changement Ont rencontré leurs Cimetières En la place du fondement. Le sort qui va toujours de nuit Enivré d’orgueil et de joie, Quoiqu’il soit sagement conduit, Garde malaisément sa voie. Ah! que les souverains décrets Ont toujours demeuré secrets À la subtilité de l’homme! Dieu seul connaît l’état humain, Il sait ce qu’aujourd’hui nous sommes, Et ce que nous serons demain. Or selon l’ordinaire cours Qu’il fait observer à Nature, L’Astre qui préside à mes jours S’en va changer mon aventure; Mes yeux sont épuisés de pleurs, Mes esprits, usés des malheurs Vivent d’un sang gelé de craintes, La nuit trouve enfin la clarté, Et l’excès de tant de contraintes Me présage ma liberté. Quelque lac qui me soit tendu Par de si subtils adversaires, Encore n’ai-je point perdu L’espérance de voir Boussères. Encore un coup le Dieu du jour Tout devant moi fera sa cour Aux rives de notre héritage, Et je verrai ses cheveux blonds, Du même or qui luit sur le Tage Dorer l’argent de nos sablons. Je verrai ces bois verdissants, Où nos îles et l’herbe fraîche Servent aux troupeaux mugissants Et de promenoir et de crèche; L’Aurore y trouve à son retour L’herbe qu’ils ont mangé le jour; Je verrai l’eau qui les abreuve, Et j’orrai plaindre les graviers, Et répartir l’Écho du fleuve Aux injures des mariniers. Le pêcheur en se morfondant Passe la nuit dans ce rivage Qu’il croît être plus abondant Que les bords de la mer sauvage; Il vend si peu ce qu’il a pris, Qu’un teston est souvent le prix Dont il laisse vider sa nasse, Et la quantité du poisson Déchire parfois la tirasse, Et n’en paye pas la façon. S’il plaît à la bonté des Cieux Encore une fois à ma vie, Je paîtrai ma dent et mes yeux Du rouge éclat de la Pavie; Encore ce brugnon muscat Dont le pourpre est plus délicat Que le teint uni de Caliste, Me fera d’un œil ménager Etudier dessus la piste Qui me l’est venu ravager. Je cueillerai ces Abricots, Les Fraises à couleur de flamme, Où nos Bergers font des écots Qui seraient ici bons aux Dames, Et ces Figues et ces Melons, Dont la bouche des Aquilons N’a jamais su baiser l’écorce, Et ces jaunes Muscats si chers Que jamais la grêle ne force Dans l’asile de nos Rochers. Je verrai sur nos Grenadiers Leurs rouges pommes entrouvertes Où le Ciel comme à ses lauriers Garde toujours des feuilles vertes; Je verrai ce touffu Jasmin Qui fait ombre à tout le chemin D’une assez spacieuse allée, Et la parfume d’une fleur Qui conserve dans la gelée Son odorat et sa couleur. Je reverrai fleurir nos prés, Je leur verrai couper les herbes, Je verrai quelque temps après Le paysan couché sur les gerbes; Et comme ce climat divin Nous est très libéral de vin, Après avoir rempli la grange, Je verrai du matin au soir Comme les flots de la vendange Ecumeront dans le pressoir. Là d’un esprit laborieux L’infatigable Bellegarde, De la voix, des mains et des yeux, À tout le revenu prend garde; Il connaît d’un exact soin Ce que les prés rendent de foin, Ce que nos troupeaux ont de laine, Et sait mieux que les vieux paysans Ce que la montagne et la plaine Nous peuvent donner tous les ans. Nous cueillerons tout à moitié, Comme nous avons fait encore, Ignorants de l’inimitié Dont une race se dévore, Et frères et sœurs et neveux, De mêmes soins, de mêmes vœux, Flattant une si douce terre, Nous y trouverons trop de quoi, Y dût l’orage de la guerre Ramener le canon du Roi. Si je passais dans ce loisir Encore autant que j’ai de vie, Le comble d’un si cher plaisir Bornerait toute mon envie; Il faut qu’un jour ma liberté Se lâche en cette volupté: Je n’ai plus de regret au Louvre: Ayant vécu dans ces douceurs, Que la même terre me couvre Qui couvre mes prédécesseurs. Ce sont les droits que mon pays A mérités de ma naissance, Et mon sort les aurait trahis Si la mort m’arrivait en France; Non, non, quelque cruel complot Qui de la Garonne et du Lot Veuille éloigner ma sépulture, Je ne dois point en autre lieu Rendre mon corps à la nature, Ni résigner mon âme à Dieu. L’espérance ne confond point, Mes maux ont trop de véhémence, Mes travaux sont au dernier point, Il faut que mon repos commence; Quelle vengeance n’a point pris Le plus fier de tous ces esprits Qui s’irritent de ma constance! Ils m’ont vu lâchement soumis Contrefaire une repentance De ce que je n’ai point commis. Ah! que les cris d’un innocent, Quelques longs maux qui les exercent, Trouvent malaisément l’accent Dont ces âmes de fer se percent! Leur rage dure un an sur moi Sans trouver ni raison ni loi, Qui l’apaise ou qui lui résiste; Le plus juste et le plus Chrétien Croit que sa charité m’assiste Si sa haine ne me fait rien. L’énorme suite de malheurs! Dois-je donc aux races meurtrières Tant de fièvres et tant de pleurs, Tant de respects, tant de prières, Pour passer mes nuits sans sommeil, Sans feu, sans air et sans Soleil, Et pour mordre ici les murailles, N’ai-je encore souffert qu’en vain? Me dois-je arracher les entrailles Pour soûler leur dernière faim? Parjures infracteurs des lois, Corrupteurs des plus belles âmes, Effroyables meurtriers des Rois, Ouvriers de couteaux et de flammes, Pâles Prophètes de tombeaux, Fantômes, Loups-garous, Corbeaux, Horrible et venimeuse engeance, Malgré vous race des enfers, À la fin j’aurai la vengeance De l’injuste affront de mes fers. Derechef, mon dernier appui, Toi seul dont le secours me dure, Et qui seul trouves aujourd’hui Mon adversité longue et dure, Rare frère, ami généreux, Que mon sort le plus malheureux Pique davantage à le suivre, Achève de me secourir: Il faudra qu’on me laisse vivre, Après m’avoir fait tant mourir.

Notes

Recueil: Recueil des pièces faites par Théophile depuis sa prise jusques à présent (1625). Note: Ode composée peu de temps après la Maison de Sylvie, dans la deuxième moitié de 1624.

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