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La solitude

Théophile de Viau · 1620 · Baroque · 17e siècle
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Dans ce val solitaire et sombre, Le cerf qui brame au bruit de l’eau, Penchant ses yeux dans un ruisseau, S’amuse à regarder son ombre. De cette source une Naïade Tous les soirs ouvre le portal De sa demeure de cristal Et nous chante une sérénade. Les Nymphes que la chasse attire À l’ombrage de ces forêts, Cherchent des cabinets secrets, Loin de l’embûche du Satyre. Jadis au pied de ce grand chêne, Presque aussi vieux que le Soleil, Bacchus, l’Amour et le Sommeil, Firent la fosse de Silène. Un froid et ténébreux silence Dort à l’ombre de ces ormeaux, Et les vents battent les rameaux D’une amoureuse violence. L’esprit plus retenu s’engage Au plaisir de ce doux séjour, Où Philomèle nuit et jour Renouvelle un piteux langage. L’orfraie et le hibou s’y perche, Ici vivent les loups-garous, Jamais la justice en courroux Ici de criminels ne cherche. Ici l’Amour fait ses études, Vénus y dresse des Autels, Et les visites des mortels Ne troublent point ces solitudes. Cette forêt n’est point profane, Ce ne fut point sans la fâcher Qu’Amour y vint jadis cacher Le berger qu’enseignait Diane. Amour pouvait par innocence Comme enfant tendre ici des rets, Et comme Reine des forêts, Diane avait cette licence. Cupidon d’une douce flamme, Ouvrant la nuit de ce vallon, Mit devant les yeux d’Apollon Le garçon qu’il avait dans l’âme. À l’ombrage de ce bois sombre Hyacinthe se retira, Et depuis le Soleil jura Qu’il serait ennemi de l’ombre. Tout auprès le jaloux Borée Pressé d’un amoureux tourment, Fut la mort de ce jeune Amant, Encore par lui soupirée. Sainte forêt ma confidente, Je jure par le Dieu du jour, Que je n’aurai jamais amour, Qui ne te soit toute évidente. Mon ange ira par cet ombrage, Le Soleil le voyant venir, Ressentira du souvenir L’accès de sa première rage. Corinne, je te prie, approche, Couchons-nous sur ce tapis vert, Et pour être mieux à couvert, Entrons au creux de cette roche. Ouvre tes yeux, je te supplie, Mille Amours logent là-dedans, Et de leurs petits traits ardents, Ta prunelle est toute remplie. Amour de tes regards soupire, Et ton esclave devenu, Se voit lui-même retenu Dans les liens de son Empire. Ô beauté sans doute immortelle, Où les Dieux trouvent des appas, Par vos yeux je ne croyais pas Que vous fussiez du tout si belle ! Qui voudrait faire une peinture, Qui pût ses traits représenter, Il faudrait bien mieux inventer Que ne fera jamais Nature. Tout un siècle les Destinées Travaillèrent après ses yeux, Et je crois que pour faire mieux Le temps n’a point assez d’années. D’une fierté pleine d’amorce, Ce beau visage a des regards, Qui jettent des feux et des dards, Dont les Dieux aimeraient la force. Que ton teint est de bonne grâce ! Qu’il est blanc, et qu’il est vermeil ! Il est plus net que le soleil, Et plus uni que de la glace. Mon Dieu que tes cheveux me plaisent, Ils s’ébattent dessus ton front, Et les voyants beaux comme ils sont, Je suis jaloux quand ils te baisent. Belle bouche d’ambre et de rose, Ton entretien est déplaisant, Si tu ne dis en me baisant Qu’aimer est une belle chose. D’un air plein d’amoureuse flamme, Aux accents de ta douce voix, Je vois les fleuves et les bois S’embraser comme a fait mon âme. Si tu mouilles tes doigts d’ivoire Dans le cristal de ce ruisseau, Le Dieu qui loge dans cette eau Aimera s’il en ose boire. Présente-lui ta face nue, Tes yeux avecque l’eau riront, Et dans ce miroir écriront Que Vénus est ici venue. Si bien elle y sera dépeinte, Les Faunes s’en enflammeront, Et de tes yeux qu’ils aimeront, Ne sauront découvrir la feinte. Entends ce Dieu qui te convie À passer dans son élément, Ois qu’il soupire bellement Sa liberté déjà ravie. Trouble-lui cette fantaisie, Détourne-toi de ce miroir, Tu le mettras au désespoir, Et m’ôteras la jalousie. Vois-tu ce tronc et cette pierre ? Je crois qu’ils prennent garde à nous, Et mon amour devient jaloux De ce myrte et de ce lierre. Sus, ma Corinne, que je cueille Tes baisers du matin au soir ! Vois comment pour nous faire asseoir Ce myrte a laissé choir sa feuille. Ois le pinson et la linotte Sur la branche de ce rosier, Vois branler leur petit gosier, Ois comme ils ont changé de note. Approche, approche, ma Dryade ! Ici murmureront les eaux, Ici les amoureux oiseaux Chanteront une sérénade. Prête-moi ton sein pour y boire Des odeurs qui m’embaumeront ; Ainsi mes sens se pâmeront Dans les lacs de tes bras d’ivoire. Je baignerai mes mains folâtres Dans les ondes de tes cheveux, Et ta beauté prendra les vœux De mes œillades idolâtres. Ne crains rien, Cupidon nous garde. Mon petit Ange, es-tu pas mien ? Ah ! je vois que tu m’aimes bien : Tu rougis quand je te regarde. Dieux ! que cette façon timide Est puissante sur mes esprits ! Renaud ne fut pas mieux épris Par les charmes de son Armide. Ma Corinne, que je t’embrasse ! Personne ne nous voit qu’Amour ; Vois que même les yeux du jour Ne trouvent point ici de place. Les vents qui ne se peuvent taire Ne peuvent écouter aussi, Et ce que nous ferons ici Leur est un inconnu mystère.

Notes

Recueil: Œuvres (1621). Le titre n'apparaît que dans l'édition de 1622. Première publication dans "Le second livre des délices de la poésie française" en 1620.

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