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Mon âme est triste et ma face abattue...

Théophile de Viau · None · Baroque · 17e siècle
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Mon âme est triste et ma face abattue ; Je n’en puis plus, ta disgrâce me tue. Crois que je t’aime, et que, pour te fâcher, J’ai ton plaisir et mon repos trop cher. Que si je viens jamais à te déplaire Je ne veux point que le soleil m’éclaire, Et si les Dieux ont si peu de pitié Que de m’ôter un jour ton amitié, Il ne faut point d’autre coup de tonnerre Pour me bannir du ciel et de la terre. Hier, pressé bien fort de ma douleur, En soupirant mon innocent malheur, Je suppliais Lysandre de te dire Que ton courroux au désespoir me tire, Et si bientôt il ne s’en va cesser, Tu n’auras plus à qui te courroucer : Car mon esprit, consommé de ta haine, Ne peut souffrir davantage de peine. Sans plus de mal, je connais bien pourquoi Ton doux regard s’est détourné de moi, Et que ma faute est assez pardonnable, Ou tu rendras ton amitié coupable. Vois donc, de grâce, avant que te venger, Que ton amour, ou mon crime, est léger ; Que j’ai du droit assez pour me défendre Si tu ne prends plaisir de me reprendre : Car en tel cas je me veux accuser Et mon pardon moi-même refuser ; Je dirai tout pour flatter ta colère : J’ai, si tu veux, assassiné mon père, Médit des dieux, empoisonné l’autel ; J’ai plus failli que ne peut un mortel. Mais si jamais tu me donnais licence De te presser à bien voir mon offense, Je jugerais que je suis trop puni Pour un moment de ta grâce banni. Lorsque le ciel de tes faveurs me prive, Comment crois-tu, mon ange, que je vive? Ce qui me plaît de tous côtés me fuit, En toutes parts tout me choque et me nuit ; Je ne vois rien que des objets funèbres ; Comme mes yeux, mon âme est en ténèbres ; Mon âme porte un vêtement de deuil ; Tous mes esprits sont comme en un cercueil. Lors ma mémoire est toute ensevelie, Mon jugement suit ma mélancolie. Tantôt je prends le soir pour le matin, Tantôt je prends le grec pour le latin ; Soit vers ou prose, à quoi que je travaille, Je ne puis rien imaginer qui vaille. Prends en pitié, redonne la clarté À mon esprit, rends-lui la liberté. Que me veux-tu? je confesse mon crime ; J’ai mérité que le foudre m’abîme. Puisqu’il te plaît, je t’ai manqué de foi ; Je me repens, et je ne sais pourquoi. Il est bien vrai qu’aux yeux du populaire Ce que j’ai fait paraîtra téméraire, Et, me traitant comme un esprit abject, Ce long courroux semble avoir du sujet. Mais si tu veux considérer encore Ce que je suis, à quel point je t’honore, À quel degré mon amitié s’étend, Ce souvenir ne t’ennuiera pas tant. Je ne veux point m’aider de mon mérite Pour excuser ma faute qui t’irrite, Ni, mendiant un étranger appui, Devoir ma paix à la fureur d’autrui. Il ne faut point qu’autre que moi te trace Honteusement un retour à ta grâce. Si c’est Lysandre à qui je dois ce bien, Mon repentir ne m’a servi de rien ; Si c’est lui seul pour qui tu me pardonnes, C’est désormais à lui que tu me donnes, Et que tu veux laisser à sa merci De me sauver et de me perdre aussi. Mais s’il te reste encore quelque flamme Des beaux désirs que je t’ai vu dans l’âme, Si tu n’as point perdu cette bonté, Si tu n’as point changé de volonté, Je suis certain que tu seras bien aise Qu’autre que toi ton cœur ne me rapaise, Et je serais marri qu’autre que nous Eût jamais su ma faute et ton courroux. Tu me diras que ta haine était feinte, Qu’en ce dépit ton âme était contrainte, Que tu voulais éprouver seulement Si ton courroux me pressait mollement, Si le refus de ta douce caresse M’obligerait à changer de maîtresse. Lors, par le ciel, par l’honneur de ton nom, Par tes beaux yeux, je jurerai que non ; Que l’amitié de tous les rois du monde, Tous les présents de la terre et de l’onde, L’amour du ciel, la crainte des enfers, Ne me sauraient faire quitter mes fers, Ne me sauraient arracher du courage Ce bel esprit et ce divin visage. Comme les cœurs se plaisent à l’amour, Comme les yeux sont aises d’un beau jour, Comme un printemps tout l’univers recrée, Ainsi l’éclat de ta beauté m’agrée. L’eau de la Seine arrêtera son flux, Le temps mourra, le ciel ne sera plus, Et l’univers aura changé de face, Auparavant que cette humeur me passe.

Notes

Note : Je présente ici la ponctuation de l'édition de 1856. Cette édition donne aux vers 49 et 54 : "Soit vers, soit prose, à quoique je travaille" et "la foudre" au lieu de "le foudre". Lien vers l'édition de 1628 : https://archive.org/details/lesoevvre00viau/page/248/mode/2up

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