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Le poème de la prison

Charles d'Orléans · None · 15e siècle
«
Ou temps passé, quant Nature me fist En ce monde venir, elle me mist Premierement tout en la gouvernance D’une Dame qu’on appelloit Enfance, En lui faisant estroit commandement De me nourrir et garder tendrement. Sans point souffrir Soing ou Merencolie Aucunement me tenir compaignie ; Dont elle fist loyaument son devoir. Remercier l’en doy, pour dire voir. En cest estat, par un temps me nourry ; Et après ce, quant je fu enforcy, Un messagier, qui Aage s’appella, Une lettre de créance bailla A Enfance, de par Dame Nature, Et si lui dist que plus la nourriture De moy n’auroit et que Dame Jeunesse Me nourriroit et seroit ma maistresse. Ainsi du tout Enfance delaissay Et avecques Jeunesse m’en alay. Quant Jeunesse me tint en sa maison, Un peu avant la nouvelle saison, En ma chambre s’en vint un bien matin Et m’esveilla, le jour saint Valentin, En me disant : « Tu dors trop longuement, Esveille toy et aprestes briefment, Car je te veuil avecques moy mener Vers un seigneur dont te fault acointer, Lequel me tient sa servante treschière. Il nous fera, sans faillir, bonne chière. » Je respondy : « Maistresse gracieuse, De lye cœur et voulenté joyeuse Vostre vouloir suy content d’acomplir. Mais humblement je vous veuil requerir Qu’il vous plaise le nom de moy nommer De ce seigneur dont je vous oy parler. Car s’ainsi est que sienne vous tenés, Sien estre veuil, se le me commandés, Et en tous faiz vous savez que desire Vous ensuir, sans en riens contredire. — Puis qu’ainsy est, dist elle, mon enfant, Que de savoir son nom desirez tant. Sachiez de vray que c’est le Dieu d’Amours Que j’ai servy et serviray tousjours, Car de pieçà suy de sa retenue, Et de ses gens et de lui bien congneue. Oncques ne vis maison, jour de ta vie, De plaisans gens si largement remplie ; Je te feray avoir d’eulx accointance, Là trouverons de tous biens habondance. » Du Dieu d’Amours quant parler je l’oy, Aucunement me trouvay esbahy ; Pource lui dis : « Maistresse, je vous prie Pour le présent que je n’y voise mie, Car j’ay oy à plusieurs raconter Les maulx qu’Amour leur a fait endurer. En son dangier bouter ne m’oseroye, Car ses tourmens endurer ne pourroye : Trop jeune suy pour porter si grant fais. Il vault trop mieulx que je me tiengne en pais. — Fy, dist elle, par Dieu tu ne vaulx riens ; Tu ne congnois l’onneur et les grans biens Que peus avoir, si tu es amoureux. Tu as oy parler les maleureux, Non pas amans qui congnoissent qu’est joye ; Car raconter au long ne te sauroye Les biens qu’Amour scet aux siens departir. Essaye les, puis tu pourras choisir Se tu les veulx ou avoir ou laissier ; Contre vouloir nul n’est contraint d’amer. » Bien me revint son gracieux langaige Et tost muay mon propos et couraige, Quant j’entendy que nul ne contraindroit Mon cueur d’amer fors ainsy qu’il vouldroit Si lui ay dit : « Se vous me promettés, Ma Maistresse, que point n’obligerés Mon cueur ne moy, contre nostre plaisir, Pour ceste fois, je vous veuil obéir Et à present vous suivray, ceste voye ; Je prie à Dieu qu’à honneur m’y convoye. — Ne te doubtes, se dist elle, de moy, Je te prometz et jure, par ma foy, Par moy ton cueur jà forcé ne sera, Mais garde soy qui garder se pourra ; Car je pense que jà n’aura povoir De se garder, mais changera vouloir, Quant Plaisance lui monstrera à l’ueil Gente beaulté plaine de doulx acueil, Jeune, saichant et de manière lye Et de tous biens à droit souhait garnie. » Sans plus parler, sailli hors de mon lit, Quant promis m’eust ce que devant est dit ; Et m’aprestay le plus joliement Que peu faire, par son commandement. Car jeunes gens qui désirent honneur, Quant véoir vont aucun royal seigneur, Ilz se doivent mettre de leur puissance En bon array, car cela les avance Et si les fait estre prisiez des gens, Quant on les voit netz, gracieux et gens. Tantost après tous deux nous en alasmes Et si longtemps ensemble cheminasmes Que venismes au plus près d’un manoir Trop bel assis et plaisant à véoir. Lors Jeunesse me dist : « Cy est la place Où Amour tient sa court et se soulace. Que t’en semble, n’est elle pas tresbelle ? » Je respondy : « Oncque mais ne vy telle. » Ainsi parlans approchasmes la porte, Qui à véoir fut tresplaisant et forte. Lors Jeunesse si hucha le portier, Et lui a dit : « J’ay cy un estrangier, Avecques moy entrer nous fault léans ; On l’appelle Charles, duc d’Orléans. » Sans nul delay le portier nous ouvry, Dedens nous mist et puis nous respondy : « Tous deux estes cyens les bien venuz ; Aler m’en veuil, s’il vous plaist, vers Venus Et Cupido, si leur raconteray Qu’estes venuz et céans mis vous ay. » Ce portier fu appellé Compaignie Qui nous receu de manière si lye. De nous party, à Amour s’en ala. Briefment après, devers nous retourna Et amena Bel Acueil et Plaisance Qui de l’ostel avoient l’ordonnance. Lors, quant de nous approuchier je les vy, Couleur changay et de cueur tressailly. Jeunesse dist : « De riens ne t’esbahys, Soyes courtois et en faiz et en dys. » Jeunesse tost se tira devers eulx, Après elle m’en alay tout honteulx, Car jeunes gens perdent tost contenance Quant en lieu sont où n’ont point d’acointance Si lui ont dit : « Bien soyez vous venue. » Puis par la main l’ont liement tenue. Elle leur dit : « De cueur vous en mercy ; J’ay amené céans cest enfant cy, Pour lui monstrer le tresroyal estat Du dieu d’Amours et son joyeulx esbat. » Vers moy vindrent me prenant par la main, Et me dirent : « Nostre Roy souverain Le Dieu d’Amours vous prie que venés Par devers lui, et bien venu serés. » Je respondy humblement : « Je mercie Amour et vous de vostre courtoisie ; De bon vouloir iray par devers lui, Pource je suy venu cy au jourduy, Car Jeunesse m’a dit que le verray En son estat et gracieux array. » Bel Acueil print Jeunesse par le bras, Et Plaisance si ne m’oublia pas, Mais me pria qu’avec elle venisse Et tout le jour près d’elle me tenisse. Si alasmes en ce point jusqu’au lieu Là où estoit des amoureux le Dieu. Entour de lui son peuple s’esbatoit, Dançant, chantant, et maint esbat faisoit. Tous à genoulz nous meismes humblement, Et Jeunesse parla premièrement Disant : « Treshault et noble puissant Prince, À qui subgiet est chascune province Et que je doy servir et honnourer De mon povoir, je vous viens presenter Ce jeune filz qui en moy a fiance, Qui est sailly de la maison de France, Creu ou jardin semé de fleurs de lys, Combien que j’ay loyaument lui promis Qu’en riens qui soit je ne le lyeray, Mais à son gré son cueur gouverneray. » Amour respond : « Il est le bien venu ; Ou temps passé j’ay son père congneu, Plusieurs autres aussi de son lignage Ont maintesfois esté en mon servage, Parquoy tenu suy plus de lui bien faire, S’il veult après son lignage retraire. Vien çà, dist il, mon filz, que penses tu ? Fus tu oncques de ma darde feru ? Je croy que non, car ainsi le me semble ; Vien près de moy, si parlerons ensemble. » De cueur tremblant près de lui m’aprochay, Si lui ay dit : « Sire, quant j’acorday À Jeunesse de venir devers vous, Elle me dist que vous estiez sur tous Si trescourtois que chacun desiroit De vous hanter, qui bien vous congnoissoit ; Je vous supply que je vous treuve tel. Estrangier suy venu en vostre hostel, Honte seroit à vostre grant noblesse Se fait m’estoit céans mal ou rudesse. — Par moy contraint, dist Amour, ne seras Mais de céans jamais ne partiras Que ne soies ès las amoureux pris. Je m’en fais fort ; se bien l’ay entrepris. Souvent mercy me vendras demander Et humblement ton fait recommander ; Mais lors sera ma grâce de toy loing ; Car, à bon droit, te fauldray au besoing, Et si feray vers toy le dangereux, Comme tu fais d’estre vray amoureux. Venez avant, dist il, Plaisant Beauté, Je vous requier que, sur la loyauté Que me devez, le venez assaillir ; Ne le laissiez reposer ne dormir, Ne nuit, ne jour, s’il ne me fait hommage. Aprivoisiez ce compaignon sauvage. Ou temps passé vous conqueistes Sampson Le fort, aussi le saige Salemon. Si cest enfant surmonter ne savez, Vostre renom du tout perdu avez » Beauté lors vint, de costé moy s’assist, Ung peu se teut, puis doulcement m’a dit ; « Amy, certes, je me donne merveille Que tu ne veulx pas que l’en te conseille ; Au fort saches que tu ne peuz choisir ; Il te convient à Amour obéir. » Mes yeulx prindrent fort à la regarder, Plus longuement ne les en peu garder. Quant Beauté vit que je la regardoye, Tost par mes yeulx un dard au cueur m’envoye. Quant dedens fu, mon cueur vint esveiller Et tellement le print à catoillier Que je senty que trop ioit de joye. Il me despleut qu’en ce point le sentoye. Si commençay mes yeulx fort à tenser, Et envoyay vers mon cueur un penser, En lui priant qu’il giettast hors ce dard. Helas ! helas ! g’y envoiay trop tard, Car quant Penser arriva vers mon cueur, Il le trouva jà pasmé de doulceur. Quand je le sceu, je dis par desconfort : Je hé ma vie et désire ma mort ! Je hé mes yeulx, car par eux suy deceu ! Je hé mon cueur qu’ay nicement perdu ! Je hé ce dard qui ainsi mon cueur blesse ! Venez avant, partués moy, Destresse, Car mieulx me vault tout à un cop morir Que longuement en desaise languir. Je congnois bien, mon cueur est pris ès las Du dieu d’Amours, par vous. Beauté, helas ! Adonc je cheu aux piez d’Amours malade, Et semblay mort, tant euz la coleur fade. Il m’apperceu, si commença à rire Disant : « Enfant, tu as besoing d’un mire ; Il semble bien par ta face palie Que tu seuffres tresdure maladie ; Je cuidoye que tu fusses si fort Qu’il ne fust riens qui te peust faire tort ; Et maintenant, ainsi soudainement, Tu es vaincu par Beauté seulement. Où est ton cueur par le présent alé ? Ton grant orgueil est bientost ravalé : Il m’est advis tu deusses avoir honte, Si de legier, quant Beauté te surmonte Et à mes piez t’a abatu à terre. Revenge toy, se tu vaulx riens pour guerre ; Ou à elie il vault mieulx de toy rendre, Se tu ne scez autrement te deffendre ; Car de deux maulx, puisque tu peuz eslire, C’est le meilleur que preignes le moins pire. » Ainsi de moy fort Amour se mocquoit, Mais non pourtant de ce ne me challoit, Car de douleur je estoie si enclos Que je ne tins compte de tous ses mos. Quant Jeunesse vit que point ne parloye, Car tout advis et sens perdu avoye, Pour moy parla et au dieu d’Amours dist : « Sire, vueillez qu’il ait aucun respit. » Amour respont : « Jamais respit n’aura Jusques atant que rendu se sera. » Beauté mist lors en son giron ma teste Et si m’a dit : « De main mise t’arreste, Rens toy à moy, et tu feras que sage, Et à Amours va faire ton hommage. » Je respondy : « Ma Dame, je le vueil, Je me soubzmetz du tout à vostre vueil ; Au Dieu d’Amours et à vous je me rens. Mon povre cueur à mort féru je sens, Vueillez avoir pitié de ma tristesse, Jeune, gente, nompareille Princesse. » Quant je me fu ainsi rendu à elle : « Je maintendray, dist elle, ta querelle Envers Amour, et tant pourchasseray Qu’en sa grâce recevoir te feray. » À brief parler et sans faire long compte, Au Dieu d’Amours mon fait au vray raconte, Et lui a dit : « Sire, je l’ay conquis, Il s’est à vous et à moy tout soubzmis, Vueillez avoir de sa doleur mercy. Puisque vostre se tient, et mien aussi. S’il a meffait vers vous, il s’en repent, Et se soubzmet en vostre jugement. Puisqu’il se veult à vous abandonner, Legierement lui devez pardonner ; Chascun seigneur qui est plain de noblesse Doit departir mercy à grant largesse. De vous servir sera plus obligié, Se franchement son mal est allegié ; Et si mettra paine de desservir Voz grans biensfais, par loyaument servir, » Amour respont : « Beauté, si sagement Avez parlé et raisonnablement Que pardonner lui vueil la malvueillance Qu’ay eu vers lui, car par oultrecuidance Me courrouça quant, comme foul et nice, Il refusa d’entrer à mon service ; Faittes de lui ainsi que vous vouldrés, Content me tiens de ce que vous ferés, Tout le soubzmetz à vostre voulenté, Sauve, sans plus, ma souveraineté. » Beauté respont : « Sire, c’est bien raison Par dessus tous et sans comparaison, Que pour seigneur et souverain vous tiengne, Et ligement vostre subgiet deviengne. Premierement devant vous jurera Que loyaument de cueur vous servira, Sans espargnier, soit de jours ou de nuis, Paine, soussy, dueil, courroux ou ennuis ; Et souffrera sans point se repentir, Les maulx qu’amans ont souvent à souffrir. Il jurera aussi secondement Qu’en ung seul lieu amera fermement, Sans point quérir ou desirer le change ; Car, sans faillir, ce seroit trop estrange Que bien servir peust un cueur en mains lieux, Combien qu’aucuns cueurs ne demandent mieulx Que de servir du tout à la volée, Et qu’ilz ayent d’amer la renommée ; Mais au derrain ilz s’en treuvent punis Par Loyauté dont ilz sont ennemis. En oultre plus promettra tiercement Que vos conseulx tendra secrettement, Et gardera de mal parler sa bouche. Noble Prince, ce point cy fort vous touche Car mains amans, par leurs nices parolles, Par sotz regars et contenances folles, Ont fait parler souvent les mesdisans, Parquoy grevez ont esté voz servans, Et ont receu souventesfoiz grant perte Contre raison et sans nulle desserte. Avecques ce, il vous fera serment Que s’il reçoit aucun avancement En vous servant, qu’il n’en fera ventance. Cestui meffait dessert trop grant vengeance, Car quant Dames veulent avoir pitié De leurs servans, leur monstrant amitié, Et de bon cueur aucun reconfort donnent, En ce faisant leurs honneurs abandonnent, Soubz fiance de trouver leurs amans Secrez, ainsi qu’en font les convenans. Ces quatre poins qu’ay cy devant nommez À tous amans doivent estre gardez, Qui à honneur et avancement tirent Et leurs amours à fin mener desirent. Six autres pointz aussi accordera, Mais par serment point ne les promettra. Car nul amant estre contraint ne doit De les garder, se son prouffit n’y voit ; Mais se faire veult, après bon conseil, À les garder doit mettre son traveil. Le premier est qu’il se tiengne jolis, Car les dames le tiennent à grant pris. Le second est que trescourtoisement Soy maintendra et gracieusement. Le tiers point est que, selon sa puissance, Querra honneur et poursuivra vaillance. Le quatriesme qu’il soit plain de largesse, Car c’est chose qui avance noblesse. Le cinquiesme qu’il suivra compaignie Amant honneur et fuiant villenie. Le sixiesme point et le derrenier Est qu’il sera diligent escollier, En aprenant tous les gracieux tours, À son povoir, qui servent en amours, C’est assavoir à chanter et dansser, Faire chançons et balades rimer, Et tous autres joyeux esbatemens. Ce sont ycy les dix commandemens, Vray Dieu d’Amours, que je feray jurer À cest enfant, s’il vous plaist l’apeller. » Lors m’apella, et me fist les mains mettre Sur ung livre, en me faisant promettre Que feroye loyaument mon devoir Des points d’amours garder, à mon povoir ; Ce que je fis de bon vueil lyement. Adonc Amour a fait commandement À Bonne Foy, d’Amours chief secrétaire, De ma Lettre de retenue faire. Quant faitte fut, Loyaulté la scella Du scel d’Amours et la me délivra. Ainsi Amour me mist en son servage, Mais pour seurté retint mon cueur en gage, Pourquoy lui dis que vivre ne pourroye En cest estat, s’un autre cueur n’avoye. Il respondit : « Espoir, mon medicin, Te gardera de mort soir et matin, Jusques atant qu’auras en lieu du tien Le cueur d’une qui te tendra pour sien. Gardes tousjours ce que t’ay commandé, Et je t’auray pour bien recommandé. »
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