«
Nous étions tous les deux dans le jardin où pousse
La violette au bord de l’eau,
Et, la main dans la main, sur l’étroit banc de mousse.
Nous regardions le clair ruisseau.
Car les eaux en chantant coulaient resplendissantes
Aux rayons du grand soleil d’or...
Sur un lit de lichens, parmi les fleurs brillantes
Devant nous gisait un chien mort.
Les bousiers d’azur avec les mouches vertes
Fourmillaient sur l’amas gluant ;
Les yeux étaient rongés, les entrailles ouvertes,
Le ventre suintait béant ;
Le sang s’était caillé dans les poils de la bête,
Coagulés en noirs grumeaux ;
Et l’odeur de la mort nous montait à la tête,
Pénétrant, âcre, en nos cerveaux...
J’entourai de mon bras sa taille bienaimée,
Aussi flexible que les joncs,
Et vers moi se pencha sa tête parfumée
Qui m’inonda de cheveux blonds :
Regarde, dis-je alors, comme en cette carcasse,
En ce chien mort liquéfié,
Un monde tout entier vit, va, passe et repasse
Multicolore et varié !
Dans ces orbites creux, entre ces crocs fétides,
Vois, par ce printemps radieux,
Les rendez-vous d’amour des cloportes avides
Et des charançons noirs et bleus !
Les mouches à charbon, lustrant leurs fines ailes,
Pompent à deux les boyaux mous ;
Regarde, les vois-tu, mâles avec femelles ?
C’est partout l’amour... Aimons-nous !...
Ma beauté regarda les insectes sans nombre,
Rougit et baissa ses yeux bleus,
Et, cherchant le mystère, au fond du grand bois sombre
Nous disparûmes tous les deux.