«
Tu t'en vas ! reste encore ;
Je te perds pour longtemps :
Et tu vois que l'aurore
Luit depuis peu d'instants.
Tantôt sur le rivage,
Je marcherai sans toi ;
J'y reste en esclavage,
Pauvre de moi !
Nous avons vu la vie
Sous les mêmes couleurs ;
Elle a pu faire envie,
Car elle eut bien des fleurs !
La guerre était la gloire ;
J'y courus avec toi :
J'ai payé ma victoire,
Pauvre de moi !
Sur combien de blessures
A-t-on rivé nos fers !
Ils en font de plus sûres,
Dans leurs prisons d'enfers.
J'ai raillé ma souffrance,
Enchaîné près de toi :
Mais tu pars pour la France,
Pauvre de moi !
Ma plaie envenimée
Arrête ici mes pas ;
Mortelle et renfermée,
Elle s'aigrit tout bas.
Sur un ponton de guerre,
Faut-il languir sans toi :
Je te suivais naguère,
Pauvre de moi !
Si ma blonde Angéline
En te voyant passer,
Inquiète, s'incline
Timide à t'embrasser,
À cet Ange modeste,
Qui m'attend avec toi,
Ne dis pas où je reste,
Pauvre de moi !
Au foyer de ton père,
Si le mien va s'asseoir,
Mon nom sera, j'espère,
Dans vos récits du soir :
Quand ses yeux pleins de larmes
S'attacheront sur toi,
Fais-lui bénir nos armes,…
Pauvre de moi !
Notes
Poème publié dans "Le mémorial de la scarpe" du 18 juin 1829.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_M%C3%A9morial_de_la_Scarpe,_4e_ann%C3%A9e,_n._073,_1829-06-18_(page_4_crop).jpg
https://societedesetudesmarcelinedesbordesvalmore.fr/oeuvrepoetique/poeme.php?id_poeme=Bertrand474