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La nuit d'hiver

Marceline Desbordes-Valmore · 1819 · Romantisme · 19e siècle
«
Qui m'appelle à cette heure, et par le temps qu'il fait ? C'est une douce voix, c'est la voix d'une fille… Ah ! je te reconnais ! c'est toi, Muse gentille, Ton souvenir est un bienfait. Inespéré retour ! aimable fantaisie ! Après un an d'exil qui t'amène vers moi ? Je ne t'attendais plus, aimable Poésie, Je ne t'attendais plus, mais je rêvais à toi. Loin du réduit obscur où tu viens de descendre, L'amitié, le bonheur, la gaîté, tout a fui. Ô ma Muse ! est-ce toi que j'y devais attendre ? Il est fait pour les pleurs, et voilé par l'ennui. Ce triste balancier, dans son bruit monotone, Marque d'un temps perdu l'inutile lenteur ; Et j'ai cru vivre un siècle, hélas ! quand l'heure sonne Vide d'espoir et de bonheur… L'hiver est tout entier dans ma sombre retraite : Quel temps as-tu daigné choisir ! Que doucement par toi j'en suis distraite ! Oh ! quand il nous surprend, qu'il est beau le plaisir ! D'un foyer presque éteint la flamme salutaire Par intervalle encor trompe l'obscurité ; Si tu veux écouter ma plainte solitaire, Nous causerons à sa clarté. Petite Muse, autrefois vive et tendre, Dont j'ai perdu la trace au temps de mes malheurs, As-tu quelque secret pour charmer les douleurs ? Viens, nul autre que toi n'a daigné me l'apprendre. Écoute ! nous voilà seules dans l'univers, Naïvement je vais tout dire : J'ai rencontré l'Amour, il a brisé ma lyre ; Jaloux d'un peu de gloire, il a brûlé mes vers. « Je t'ai chanté, lui dis-je, et ma voix, faible encore, Dans ses premiers accents parut juste et sonore ; Pourquoi briser ma lyre ? Elle essayait ta loi. Pourquoi brûler mes vers ? Je les ai faits pour toi. Si des jeunes amants tu troubles le délire, Cruel, tu n'auras plus de fleurs dans ton empire ; Il en faut à mon âge, et je voulais, un jour, M'en parer pour te plaire, et te les rendre, Amour. Déjà, je te formais une simple couronne, Fraîche, douce en parfums ; quand un cœur pur la donne, Peux-tu la dédaigner ? Je te l'offre à genoux ; Souris à mon orgueil, et n'en sois point jaloux. Je n'ai jamais senti cet orgueil pour moi-même ; Mais il dit mon secret, mais il prouve que j'aime : Eh bien ! fais le partage, en généreux vainqueur ; Amour, pour toi la gloire, et pour moi le bonheur. C'est un bonheur d'aimer, c'en est un de le dire. Amour, prends ma couronne, et laisse-moi ma lyre ; Prends mes vœux, prends ma vie… Hélas ! prends tout, cruel ; Mais laisse-moi chanter au pied de ton autel. » - « Non, dit l’Amour : ta prière me blesse ; Dans le silence, obéis à ma loi : Tes yeux en pleurs, plus éloquents que toi, Révèleront assez ma force et ta faiblesse. » Muse ! voilà le ton de ce maître si doux. Je n'osai lui répondre, et je versai des larmes ; Je sentis ma faiblesse, et je maudis ses armes. Pauvre lyre ! je fus muette comme vous. L'ingrat ! il a puni jusques à mon silence. Lassée enfin de sa puissance, Je te rends, ô ma Muse, et mes vœux et mes chants. Viens leur prêter ta grâce, et rends-les plus touchants… Mais tu pâlis, ma chère, et le froid t'a saisie ! C'est l'hiver qui t'opprime et ternit tes couleurs ! Je ne puis t'arrêter, charmante Poésie, Adieu ! tu reviendras dans la saison des fleurs.

Notes

Recueil: Elégies, Marie et romances. Variantes : Vers 25: "Ecoute, Muse,". Vers 32: "un peu de bruit". Vers 53: "Et lui : « Non, non ! ta prière me blesse." Vers 59: "Je sentis ma blessure, et je connus ses armes" Vers 63: "Muse, je te redonne et mes vœux et mes chants" https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8610844r/f45.item https://societedesetudesmarcelinedesbordesvalmore.fr/oeuvrepoetique/poeme.php?id_poeme=Bertrand400

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