← Retour aux poèmes

La vie aux champs

Victor Hugo · 1856 · Romantisme · 19e siècle
«
Le soir, à la campagne, on sort, on se promène, Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine ; Moi, je vais devant moi ; le poëte en tout lieu Se sent chez lui, sentant qu’il est partout chez Dieu. Je vais volontiers seul. Je médite ou j’écoute. Pourtant, si quelqu’un veut m’accompagner en route, J’accepte. Chacun a quelque chose en l’esprit ; Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit. Chaque fois qu’en mes mains un de ces livres tombe, Volume où vit une âme et que scelle la tombe, J’y lis. Chaque soir donc, je m’en vais, j’ai congé, Je sors. J’entre en passant chez des amis que j’ai. On prend le frais, au fond du jardin, en famille. Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille ; N’importe : je m’assieds, et je ne sais pourquoi Tous les petits enfants viennent autour de moi. Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent. C’est qu’ils savent que j’ai leurs goûts ; ils se souviennent Que j’aime comme eux l’air, les fleurs, les papillons, Et les bêtes qu’on voit courir dans les sillons. Ils savent que je suis un homme qui les aime, Un être auprès duquel on peut jouer, et même Crier, faire du bruit, parler à haute voix ; Que je riais comme eux et plus qu’eux autrefois, Et qu’aujourd’hui, sitôt qu’à leurs ébats j’assiste, Je leur souris encor, bien que je sois plus triste ; Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais Me fâcher ; qu’on s’amuse avec moi ; que je fais Des choses en carton, des dessins à la plume ; Que je raconte, à l’heure où la lampe s’allume, Oh ! des contes charmants qui vous font peur la nuit ; Et qu’enfin je suis doux, pas fier et fort instruit. Aussi, dès qu’on m’a vu : « Le voilà ! » tous accourent. Ils quittent jeux, cerceaux et balles ; ils m’entourent Avec leurs beaux grands yeux d’enfants, sans peur, sans fiel, Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel ! Les petits — quand on est petit, on est très brave — Grimpent sur mes genoux ; les grands ont un air grave ; Ils m’apportent des nids de merles qu’ils ont pris, Des albums, des crayons qui viennent de Paris ; On me consulte, on a cent choses à me dire, On parle, on cause, on rit surtout ; — j’aime le rire, Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs, Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et cœurs, Qui montre en même temps des âmes et des perles. — J’admire les crayons, l’album, les nids de merles ; Et quelquefois on dit quand j’ai bien admiré : « Il est du même avis que monsieur le curé. » Puis, lorsqu’ils ont jasé tous ensemble à leur aise, Ils font soudain, les grands s’appuyant sur ma chaise, Et les petits toujours groupés sur mes genoux, Un silence, et cela veut dire : « Parle-nous. » Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment Ou l’idée, ou le fait. Comme ils m’aiment, ils aiment Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt Le ciel, Dieu qui s’y cache, et l’astre qu’on y voit. Tout, jusqu’à leur regard, m’écoute. Je dis comme Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l’homme, Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché. Je dis : Donnez l’aumône au pauvre humble et penché ; Recevez doucement la leçon ou le blâme. Donner et recevoir, c’est faire vivre l’âme ! Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs, Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs, Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires, Il faut que la bonté soit au fond de nos rires ; Qu’être bon, c’est bien vivre, et que l’adversité Peut tout chasser d’une âme, excepté la bonté ; Et qu’ainsi les méchants, dans leur haine profonde, Ont tort d’accuser Dieu. Grand Dieu ! nul homme au monde N’a droit, en choisissant sa route, en y marchant, De dire que c’est toi qui l’as rendu méchant ; Car le méchant, Seigneur, ne t’est pas nécessaire ! Je leur raconte aussi l’histoire ; la misère Du peuple juif, maudit qu’il faut enfin bénir ; La Grèce, rayonnant jusque dans l’avenir ; Rome ; l’antique Égypte et ses plaines sans ombre, Et tout ce qu’on y voit de sinistre et de sombre. Lieux effrayants ! tout meurt ; le bruit humain finit. Tous ces démons taillés dans des blocs de granit, Olympe monstrueux des époques obscures, Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures, Sont assis au désert depuis quatre mille ans ; Autour d’eux le vent souffle, et les sables brûlants Montent comme une mer d’où sort leur tête énorme ; La pierre mutilée a gardé quelque forme De statue ou de spectre, et rappelle d’abord Les plis que fait un drap sur la face d’un mort ; On y distingue encor le front, le nez, la bouche, Les yeux, je ne sais quoi d’horrible et de farouche Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux. Le voyageur de nuit, qui passe à côté d’eux, S’épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles, Des géants enchaînés et muets sous des voiles.

Notes

Recueil: Les Contemplations. Note: Les poèmes du recueil sont tous datés, mais la plupart de ces dates sont fictives et servent plus à la légende de l'œuvre. Ici: La Terrasse, août 1840. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54075263/f20.item

← Précédent A André Chénier Suivant → Réponse à un acte d’accusation

Autres poèmes de Victor Hugo

A André Chénier 1856 A Granville, en 1836 1856 A M. Froment Meurice 1856 A Madame D. G. de G. 1856 A ma fille 1856 A propos d'Horace 1856 A un poète aveugle 1856 Billet du matin 1856 Chanson (Si vous n'avez rien à me dire) 1856 Demain, dès l'aube 1856 Eglogue 1856 Elle était déchaussée... 1856 En écoutant les oiseaux 1856 Halte en marchant 1856 Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin... 1856 Hier au soir 1856 Il faut que le poète, épris d'ombre et d'azur... 1856 Je sais bien qu'il est d'usage... 1856 L'enfance 1856 L'hirondelle au printemps... 1856 La coccinelle 1856 La fête chez Thérèse 1856 Le firmament est plein de la vaste clarté... 1856 Le poème éploré se lamente... 1856 Le poëte s’en va dans les champs... 1856 Le rouet d'Omphale 1856 Les femmes sont sur la terre... 1856 Les oiseaux 1856 Lettre 1856 Lise 1856 Mes deux filles 1856 Mes vers fuiraient, doux et frêles... 1856 Mon bras pressait ta taille frêle... 1856 Nous allions au verger... 1856 Oceano Nox 1840 Oui, je suis le rêveur... 1856 Paroles dans l'ombre 1856 Premier mai 1856 Quelques mots à un autre 1856 Réponse à un acte d’accusation 1856 Sous les arbres 1856 Souvenir de la nuit du 4 1852 Suite 1856 Tu peux, comme il te plaît... 1856 Un jour je vis, debout au bord des flots... 1856 Unité 1856 Vere novo 1856 Vers 1820 1856 Vieille chanson du jeune temps 1856 Viens ! une flûte invisible... 1856