← Retour aux poèmes

Oui, je suis le rêveur...

Victor Hugo · 1856 · Romantisme · 19e siècle
«
Oui, je suis le rêveur ; je suis le camarade Des petites fleurs d’or du mur qui se dégrade, Et l’interlocuteur des arbres et du vent. Tout cela me connaît, voyez-vous. J’ai souvent, En mai, quand de parfums les branches sont gonflées, Des conversations avec les giroflées ; Je reçois des conseils du lierre et du bleuet. L’être mystérieux que vous croyez muet, Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire. J’entends ce qu’entendit Rabelais ; je vois rire Et pleurer ; et j’entends ce qu’Orphée entendit. Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit La nature aux soupirs ineffables. Je cause Avec toutes les voix de la métempsycose. Avant de commencer le grand concert sacré, Le moineau, le buisson, l’eau vive dans le pré, La forêt, basse énorme, et l’aile et la corolle, Tous ces doux instruments m’adressent la parole. Je suis l’habitué de l’orchestre divin. Si je n’étais songeur, j’aurais été sylvain. J’ai fini, grâce au calme en qui je me recueille, À force de parler doucement à la feuille, À la goutte de pluie, à la plume, au rayon, Par descendre à ce point dans la création, Cet abîme où frissonne un tremblement farouche, Que je ne fais plus même envoler une mouche ! Le brin d’herbe, vibrant d’un éternel émoi, S’apprivoise et devient familier avec moi, Et, sans s’apercevoir que je suis là, les roses Font avec les bourdons toutes sortes de choses ; Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis, J’avance largement ma face sur les nids, Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte, N’a pas plus peur de moi que nous n’aurions de crainte, Nous, si l’œil du bon Dieu regardait dans nos trous ; Le lys prude me voit approcher sans courroux Quand il s’ouvre aux baisers du jour ; la violette La plus pudique fait devant moi sa toilette ; Je suis pour ces beautés l’ami discret et sûr ; Et le frais papillon, libertin de l’azur, Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue, Si je viens à passer dans l’ombre, continue, Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon, Il lui dit : Es-tu bête ! Il est de la maison.

Notes

Recueil: Les Contemplations. Note: Les poèmes du recueil sont tous datés, mais la plupart de ces dates sont fictives et servent plus à la légende de l'œuvre. Ici: Les Roches, août 1835. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54075263/f72.item

← Précédent Quelques mots à un autre Suivant → Il faut que le poète, épris d'ombre et d'azur...

Autres poèmes de Victor Hugo

A André Chénier 1856 A Granville, en 1836 1856 A M. Froment Meurice 1856 A Madame D. G. de G. 1856 A ma fille 1856 A propos d'Horace 1856 A un poète aveugle 1856 Billet du matin 1856 Chanson (Si vous n'avez rien à me dire) 1856 Demain, dès l'aube 1856 Eglogue 1856 Elle était déchaussée... 1856 En écoutant les oiseaux 1856 Halte en marchant 1856 Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin... 1856 Hier au soir 1856 Il faut que le poète, épris d'ombre et d'azur... 1856 Je sais bien qu'il est d'usage... 1856 L'enfance 1856 L'hirondelle au printemps... 1856 La coccinelle 1856 La fête chez Thérèse 1856 La vie aux champs 1856 Le firmament est plein de la vaste clarté... 1856 Le poème éploré se lamente... 1856 Le poëte s’en va dans les champs... 1856 Le rouet d'Omphale 1856 Les femmes sont sur la terre... 1856 Les oiseaux 1856 Lettre 1856 Lise 1856 Mes deux filles 1856 Mes vers fuiraient, doux et frêles... 1856 Mon bras pressait ta taille frêle... 1856 Nous allions au verger... 1856 Oceano Nox 1840 Paroles dans l'ombre 1856 Premier mai 1856 Quelques mots à un autre 1856 Réponse à un acte d’accusation 1856 Sous les arbres 1856 Souvenir de la nuit du 4 1852 Suite 1856 Tu peux, comme il te plaît... 1856 Un jour je vis, debout au bord des flots... 1856 Unité 1856 Vere novo 1856 Vers 1820 1856 Vieille chanson du jeune temps 1856 Viens ! une flûte invisible... 1856