← Retour aux poèmes

Suite

Victor Hugo · 1856 · Romantisme · 19e siècle
«
Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant ; La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure, Frémit sur le papier quand sort cette figure, Le mot, le terme, type on ne sait d’où venu, Face de l’invisible, aspect de l’inconnu ; Créé, par qui ? forgé, par qui ? jailli de l’ombre ; Montant et descendant dans notre tête sombre, Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau ; Formule des lueurs flottantes du cerveau. Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses. Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, Ou font gronder le vers, orageuse forêt. Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret. Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante, S’offre, se donne ou fuit ; devant Néron qui chante Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard ; Tel mot est un sourire, et tel autre un regard ; De quelque mot profond tout homme est le disciple ; Toute force ici-bas a le mot pour multiple ; Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref, Le creux du crâne humain lui donne son relief ; La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle ; Ce qu’un mot ne sait pas, un autre le révèle ; Les mots heurtent le front comme l’eau le récif ; Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes ; Comme en un âtre noir errent des étincelles, Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux, Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ; Les mots sont les passants mystérieux de l’âme. Chacun d’eux porte une ombre ou secoue une flamme ; Chacun d’eux du cerveau garde une région ; Pourquoi ? c’est que le mot s’appelle Légion ; C’est que chacun, selon l’éclair qui le traverse, Dans le labeur commun fait une œuvre diverse ; C’est que de ce troupeau de signes et de sons Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons, Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues ; C’est que, présent partout, nain caché sous les langues, Le mot tient sous ses pieds le globe et l’asservit ; Et, de même que l’homme est l’animal où vit L’âme, clarté d’en haut par le corps possédée, C’est que Dieu fait du mot la bête de l’idée. Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits. Il remue, en disant : Béatrix, Lycoris, Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe. De l’océan pensée il est le noir polype. Quand un livre jaillit d’Eschyle ou de Manou, Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou, On voit parmi leurs vers pleins d’hydres et de stryges, Des mots monstres ramper dans ces œuvres prodiges. Ô main de l’impalpable ! ô pouvoir surprenant ! Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ; Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde, Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud, Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot. Cette toute-puissance immense sort des bouches. La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches. Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent. À son haleine, l’âme et la lumière aidant, L’obscure énormité lentement s’exfolie. Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie ; Caton a dans les reins cette syllabe : NON. Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon, Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière : ESPÉRANCE — Il entr’ouvre une bouche de pierre Dans l’enclos formidable où les morts ont leur lit, Et voilà que don Juan pétrifié pâlit ! Il fait le marbre spectre, il fait l’homme statue. Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue ; Nemrod dit : « Guerre ! » alors, du Gange à l’Ilissus, Le fer luit, le sang coule. « Aimez-vous ! » dit Jésus. Et ce mot à jamais brille et se réverbère Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère, Dans les cieux, sur les fleurs, sur l’homme rajeuni, Comme le flamboiement d’amour de l’infini ! Quand, aux jours où la terre entr’ouvrait sa corolle, Le premier homme dit la première parole, Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit, Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit : « Ma sœur ! « Envole-toi ! plane ! sois éternelle ! Allume l’astre ! emplis à jamais la prunelle ! Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents ! Éclaire le dehors, j’éclaire le dedans. Tu vas être une vie, et je vais être l’autre. Sois la langue de feu, ma sœur, je suis l’apôtre. Surgis, efface l’ombre, éblouis l’horizon, Sois l’aube ; je te vaux, car je suis la raison ; À toi les yeux, à moi les fronts. Ô ma sœur blonde, Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde ; Avec tes rayons d’or tu vas lier entre eux Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux, Les champs, les cieux ; et moi, je vais lier les bouches ; Et sur l’homme, emporté par mille essors farouches, Tisser, avec des fils d’harmonie et de jour, Pour prendre tous les cœurs, l’immense toile Amour. J’existais avant l’âme, Adam n’est pas mon père. J’étais même avant toi ; tu n’aurais pu, lumière, Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné ; Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné ! » Oui, tout-puissant ! tel est le mot. Fou qui s’en joue ! Quand l’erreur fait un nœud dans l’homme, il le dénoue. Il est foudre dans l’ombre et ver dans le fruit mûr. Il sort d’une trompette, il tremble sur un mur, Et Balthazar chancelle, et Jéricho s’écroule. Il s’incorpore au peuple, étant lui-même foule. Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu ; Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu.

Notes

Recueil: Les Contemplations. Note: Ce poème fait suite à "Réponse à un acte d'accusation" dans le recueil. Les poèmes du recueil sont tous datés, mais la plupart de ces dates sont fictives et servent plus à la légende de l'œuvre. Ici: Jersey, juin 1855. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54075263/f32.item

← Précédent Réponse à un acte d’accusation Suivant → Le poème éploré se lamente...

Autres poèmes de Victor Hugo

A André Chénier 1856 A Granville, en 1836 1856 A M. Froment Meurice 1856 A Madame D. G. de G. 1856 A ma fille 1856 A propos d'Horace 1856 A un poète aveugle 1856 Billet du matin 1856 Chanson (Si vous n'avez rien à me dire) 1856 Demain, dès l'aube 1856 Eglogue 1856 Elle était déchaussée... 1856 En écoutant les oiseaux 1856 Halte en marchant 1856 Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin... 1856 Hier au soir 1856 Il faut que le poète, épris d'ombre et d'azur... 1856 Je sais bien qu'il est d'usage... 1856 L'enfance 1856 L'hirondelle au printemps... 1856 La coccinelle 1856 La fête chez Thérèse 1856 La vie aux champs 1856 Le firmament est plein de la vaste clarté... 1856 Le poème éploré se lamente... 1856 Le poëte s’en va dans les champs... 1856 Le rouet d'Omphale 1856 Les femmes sont sur la terre... 1856 Les oiseaux 1856 Lettre 1856 Lise 1856 Mes deux filles 1856 Mes vers fuiraient, doux et frêles... 1856 Mon bras pressait ta taille frêle... 1856 Nous allions au verger... 1856 Oceano Nox 1840 Oui, je suis le rêveur... 1856 Paroles dans l'ombre 1856 Premier mai 1856 Quelques mots à un autre 1856 Réponse à un acte d’accusation 1856 Sous les arbres 1856 Souvenir de la nuit du 4 1852 Tu peux, comme il te plaît... 1856 Un jour je vis, debout au bord des flots... 1856 Unité 1856 Vere novo 1856 Vers 1820 1856 Vieille chanson du jeune temps 1856 Viens ! une flûte invisible... 1856