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Idylle sixième (Licoris, Sélime)

Nicolas Germain Léonard · 1766 · Préromantisme · 18e siècle
«
Dans un beau soir d’été Licoris et Sélime Ayant rassemblé leur troupeau, Prenaient le frais sur un côteau Dont le soleil couchant semblait dorer la cime. Ils s’occupaient de Palemon. Nous devons bien l’aimer, dit la jeune Bergere, Il le mérite, il est si bon ! Si tu savais pour nous tout ce qu’il daigne faire... Hier tu conduisais le troupeau dans les champs ; J’étais seule, il arrive... en quel état, mon frère ! L’eau coulait de son front sillonné par les ans, Et son corps se courbait sur ses genoux tremblants. Je courus dans ses bras qu’il m’ouvrit avec joie, « Ô mon père, lui dis-je, espoir de tes enfants ! Permets qu’à tes regards tout mon cœur se déploie. Ta vieillesse s’épuise en d’impuissants travaux. À quoi bon même avant l’aurore, Pour courir dans les champs t’arracher au repos, Et dans l’ardeur du jour y retourner encore » ? Il sourit doucement tandis que je parlais : Alors jetant sur moi la vue De cet air que tu lui connais. « Aujourd’hui, me dit-il, sur ma tête chenue La main du Temps grave ses traits ; Je touche au déclin de mon âge. Mes amis ! mes enfants! quand je ne serai plus, Vous n’aurez pour tout héritage, Que l’exemple de mon courage, Et de soixante ans de vertus. Le Ciel qui de ses dons fait un égal partage, Du Sort capricieux nous refusa les biens : Mais pour fuir l'indigence, il est de sûrs moyens, Et nous pouvons en faire usage. Avant de vous quitter, je veux guider vos pas, Et vous tracer du moins la route qu’il faut suivre. Mes bons, mes vrais amis ! puisse après mon trépas, Dans vos efforts constants mon exemple revivre ! Selim ! ô doux moments !... je sentis à ces mots Qu'avaient étouffés ses sanglots, S’imprimer sur mon front une bouche si chère. Apprends, reprit-il, un mystère, Ma fille, et que les pleurs découlent de tes yeux. Non loin de ces tilleuls qu'arrose une onde claire, Habite un mortel généreux, En qui l’infortuné trouva toujours un père, Et qui met son plaisir à faire des heureux. Homme cher à mon cœur ! puissent les justes cieux Faire pleuvoir sur toi leur plus douce influence ! Puisse sur tes foyers reposer l’abondance ! Ce juste respectable... il est mon bienfaiteur. Philétas est son nom ; que la reconnaissance L’imprime à jamais dans ton cœur. Le terrain qui commence à la prochaine rive Et que de ces vergers embrasse la longueur, Il m'en a rendu possesseur. C’est pour vous que je le cultive : Cette peine m'est chère, et mon corps abattu Sous l’effort du travail sent croître sa vertu… Tu pleures ! eh, comment te rendre Les sentiments divers dont mon cœur fut ému Pendant une scène si tendre ? Je me représentais ce mortel généreux, Je le bénissais en moi-même ; J’observais Palemon, et les larmes aux yeux, Je disais, ce bon père ! à quel point il nous aime! Sélime. Hélas ! quel prix pourra jamais Nous acquitter de ses bienfaits ! Quand il fait tant pour nous, quel regret est le nôtre, De ne pouvoir lui rendre un mutuel appui ! Faut-il qu’il le doive à tout autre ? Que n’ai-je aussi des champs!... ils seraient tous pour lui. Je fais assez bien des corbeilles, Et souvent j’en retire un honnête profit. Je veux me surpasser, et faire des merveilles. Je vendrai mon travail, de l’argent du débit (Ecoute, mais surtout que ce soit un mystère), Je veux acheter un mouton. Licoris. Un mouton! Sélime. Quelle joie !... il sera pour mon père. Il n’en aura point de soupçon. Sur son troupeau le soir en promenant sa vue. Il dira, grâce au Ciel ma fortune est accrue, Et cela lui fera plaisir. Licoris. S’il sait qu’il vient de toi, comme il va le chérir !... Je veux pour t’imiter aller trouver Mirtile. Ce Berger forme des serins, Et dans son art est fort habile. Il m’en donnerait cent pour un brin de jasmins Qui serait cueilli de mes mains. Il m’en faut un. En récompense Je lui destine le bouquet Dont j’aurai ce jour même embelli mon corset. Sélime! quel plaisir, si pendant notre absence, Cet oiseau par ses jeux amuse Palemon, Si quelquefois dans son ramage Il lui parle de nous, répète notre nom, Et lui rappelle notre image ! Elle achevait ces mots quand Palemon parut. Témoin d’un si touchant langage, Son transport le trahit. Le couple l'aperçut, Il se lève, il faute, il s’écrie. Sur son sein en pleurant le vieillard les reçut. « Voilà, dit-il, l’instant le plus doux de ma vie! Venez, mes bienaimés, charme de mes vieux jours ! Venez, que dans vos bras j’épanche mon ivresse. Je viens d’entendre vos discours ; J’en ai tressailli d'allégresse. Ô Dieu ! si soixante ans consacrés à l’honneur, À tes yeux m’ont fait trouver grâce, J’ose te les offrir ces enfants que j'embrasse ; Daigne en être le protecteur. Puissent-ils des vertus toujours suivre la trace, Et j'attendrai la mort dans la paix de mon cœur.

Notes

Recueil: Idylles morales. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1353909/f22.item

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