«
Damon.
Quoi ! lorsqu’un doux hymen couronne nos amours,
Ô Mirtis ! de tes yeux je vois couler des larmes !
Mirtis.
Bannis mes secrètes alarmes !
Cher Damon ! loin de nos secours
Laisserons-nous ma tendre mère
Dans sa cabane solitaire
Achever tristement ses jours ?
Damon.
À quel soupçon ton cœur se livre !
Pourquoi la séparer de nous ?
Le même toit, Mirtis, pourra suffire à tous ?
Auprès de ses enfants notre mère doit vivre.
Je serai désormais son fils,
Et mon ardeur pour elle égalera la tienne…
Mirtis.
Eh bien ! écoute-moi : d’abord, qu’il te souvienne
D’être docile à ses avis…
Damon.
Oh ! tu peux y compter, et je te l’ai promis ;
Sa volonté sera la mienne…
Et toi, Mirtis, peut-être un jour
Tu deviendras mère à ton tour ;
Nous aurons des enfants ; ils seront ton image ;
Comme toi généreux, tendres, compatissants…
Mirtis.
Ah ! tu me fais frémir ! ces pauvres innocents !
Ils auraient, comme nous l’infortune en partage ;
Je les verrais souffrir ; mon cœur, mon triste cœur
Serait déchiré de leur plainte ;
En sentant de leurs bras la caressante étreinte,
J’épancherais sur eux des larmes de douleur.
Damon.
Les cieux nous aideront, et je suis jeune encore :
Tant qu’il me restera du courage et des bras,
Que nos enfants, Mirtis, ne t’inquiètent pas !
Pour courir au travail, je préviendrai aurore.
Ô ! combien la fatigue aura pour moi d’appas !
Quel plaisir de braver la neige et les frimas,
Pour une épouse que j’adore !
Mirtis.
Pendant l’ardeur du jour, quelquefois dans les champs,
J’irai te présenter une coupe écumante ;
J’irai te ranimer par mes embrassements,
Et ma main, de ton front essuiera l’eau brûlante…
Damon.
Quels baisers, chère épouse ! ils seront pour mon cœur
Ce que la fraîcheur d’un bois sombre,
Durant la canicule, est pour un voyageur
Impatient de gagner l’ombre…
Mirtis.
Et quand le soir viendra, délicieux instants !
Damon, il faut bien vite aller trouver ma mère,
Afin de dissiper l’ennui de ses vieux ans.
Damon.
N’en doute pas, Mirtis : nous saurons, pour lui plaire
Varier nos amusements.
Mirtis.
Tu lui raconteras quelque histoire touchante.
Oh ! que tu peins bien la vertu !
Mon cœur est vivement ému,
Quand j’entends les récits de ta bouche éloquente.
Damon.
Je crois déjà me voir auprès de nos enfants,
M’occupant avec toi de leurs jeux innocents…
Quelles scènes voluptueuses !
Je crois voir le plus jeune assis sur tes genoux,
Entre ses lèvres amoureuses
Exprimer de ton sein un nectar pur et doux ;
Et d’autres plus formés, sur ces roches mousseuses,
Comme de jeunes Faons, bondir autour de nous.
Mirtis.
Il faudra leur apprendre à bien aimer leur mère…
Je sens, à ce seul nom, renaître ma frayeur.
Ô Damon ! si j’allais leur devenir moins chère !
S’ils osaient me laisser, j’en mourrais de douleur.
Damon.
Vas ! ils t’aimeront ; je l’espère.
Eh ! s’ils ne t’aimaient pas, idole de mon cœur,
Seraient-ils le sang de leur père ?
Mirtis.
Quand nos beaux jours seront passés,
Nous renaîtrons dans notre image ;
Dans les plaisirs de leur jeune âge,
Mille doux souvenirs nous seront retracés.
Damon.
Mais, Mirtis, il n’est point de félicité pure :
Un jour, il faudra nous quitter.
Quand la mort, dans tes bras, viendra me visiter,
Console-toi, je t’en conjure !...
Mirtis.
Hélas ! si je te perds, qui pourra m’arrêter ?
Je te suivrai, Damon ! vivons, mourons ensemble ;
Que le même tombeau, tous les deux nous rassemble !
On dira : ces époux sont unis pour jamais ;
Charmés de se confondre, ils reposent en paix.