← Retour aux poèmes

La chouette

Victor Hugo · 1856 · Romantisme · 19e siècle
«
Une chouette était sur la porte clouée, Larve de l’ombre au toit des hommes échouée. La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts, Qui remplit tout, et vit à des degrés divers Dans la bête sauvage et la bête de somme, Toujours en dialogue avec l’esprit de l’homme, Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont Ses signes, alphabet formidable et profond ; Et, sombre, ayant pour mots l’oiseau, le ver, l’insecte, Parle deux langues : l’une, admirable et correcte, L’autre, obscur bégaiement. L’éléphant aux pieds lourds, Le lion, ce grand front de l’antre, l’aigle, l’ours, Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe, Sont le langage altier et splendide, le verbe ; Et la chauve-souris, le crapaud, le putois, Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois. Or, j’étais là, pensif, bienveillant, presque tendre, Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre Ce qu’entre les trois clous où son spectre pendait, Aux vivants, aux souffrants, au bœuf triste, au baudet, Disait, hélas, la pauvre et sinistre chouette, Du côté noir de l’être informe silhouette. * Elle disait : — Sur son front sombre Comme la brume se répand ! Il remplit tout le fond de l’ombre. Comme sa tête morte pend ! De ses yeux coulent ses pensées. Ses pieds troués, ses mains percées Bleuissent à l’air glacial. Oh ! comme il saigne dans le gouffre ! Lui qui faisait le bien, il souffre Comme moi qui faisait le mal. Une lumière à son front tremble. Et la nuit dit au vent : Soufflons Sur cette flamme ! et, tous ensemble, Les ténèbres, les aquilons, La pluie et l’horreur, froides bouches, Soufflent, hagards, hideux, farouches, Et dans la tempête et le bruit La clarté reparaît grandie… — Tu peux éteindre un incendie, Mais pas une auréole, ô nuit ! Cette âme arriva sur la terre, Qu’assombrit le soir incertain ; Elle entra dans l’obscur mystère Que l’ombre appelle son destin ; Au mensonge, aux forfaits sans nombre, À tout l’horrible essaim de l’ombre, Elle livrait de saints combats ; Elle volait, et ses prunelles Semblaient deux lueurs éternelles Qui passaient dans la nuit d’en bas. Elle allait parmi les ténèbres, Poursuivant, chassant, dévorant Les vices, ces taupes funèbres, Le crime, ce phalène errant ; Arrachant de leurs trous la haine, L’orgueil, la fraude qui se traîne, L’âpre envie, aspic du chemin, Les vers de terre et les vipères, Que la nuit cache dans les pierres Et le mal dans le cœur humain. Elle cherchait ces infidèles, L’Achab, le Nemrod, le Mathan, Que, dans son temple et sous ses ailes, Réchauffe le faux dieu Satan, Les vendeurs cachés sous les porches, Le brûleur allumant ses torches Au même feu que l’encensoir, Et, quand elle l’avait trouvée, Toute la sinistre couvée Se hérissait sous l’autel noir. Elle allait, délivrant les hommes De leurs ennemis ténébreux ; Les hommes, noirs comme nous sommes, Prirent l’esprit luttant pour eux ; Puis ils clouèrent, les infâmes, L’âme qui défendait leurs âmes, L’être dont l’œil jetait du jour ; Et leur foule, dans sa démence, Railla cette chouette immense De la lumière et de l’amour ! Race qui frappes et lapides, Je te plains ! hommes, je vous plains ! Hélas ! je plains vos poings stupides, D’affreux clous et de marteaux pleins ! Vous persécutez pêle-mêle Le mal, le bien, la griffe et l’aile, Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux ! Vous clouez de vos mains mal sûres Les hiboux au seuil des masures, Et Christ sur la porte des cieux !

Notes

Recueil: Les Contemplations. Note: Les poèmes du recueil sont tous datés, mais la plupart de ces dates sont fictives et servent plus à la légende de l'œuvre; ici: Mai 1843. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54075263/f154.item

← Précédent Explication Suivant → A la mère de l'enfant mort

Autres poèmes de Victor Hugo

? 1856 A André Chénier 1856 A Granville, en 1836 1856 A M. Froment Meurice 1856 A Madame D. G. de G. 1856 A la mère de l'enfant mort 1856 A ma fille 1856 A propos d'Horace 1856 A un poète aveugle 1856 Aimons toujours!... 1856 Amour 1856 Après l'hiver 1856 Billet du matin 1856 Chanson (Si vous n'avez rien à me dire) 1856 Crépuscule 1856 Demain, dès l'aube 1856 Ecrit au bas d’un crucifix 1856 Ecrit sur un exemplaire de la Divina Commedia 1856 Eglogue 1856 Elle était déchaussée... 1856 En écoutant les oiseaux 1856 Epitaphe 1856 Explication 1856 Halte en marchant 1856 Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin... 1856 Hier au soir 1856 Il fait froid 1856 Il faut que le poète, épris d'ombre et d'azur... 1856 Il lui disait : Vois-tu... 1856 Je lisais. Que lisais-je? 1856 Je respire où tu palpites... 1856 Je sais bien qu'il est d'usage... 1856 Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans... 1856 L'enfance 1856 L'hirondelle au printemps... 1856 La coccinelle 1856 La fête chez Thérèse 1856 La nichée sous le portail 1856 La source 1856 La statue 1856 La vie aux champs 1856 Le firmament est plein de la vaste clarté... 1856 Le maître d'études 1856 Le poème éploré se lamente... 1856 Le poëte s’en va dans les champs... 1856 Le rouet d'Omphale 1856 Les femmes sont sur la terre... 1856 Les oiseaux 1856 Lettre 1856 Lise 1856 Mes deux filles 1856 Mes vers fuiraient, doux et frêles... 1856 Mon bras pressait ta taille frêle... 1856 Mélancholia 1856 N'envions rien 1856 Nous allions au verger... 1856 Oceano Nox 1840 Oui, je suis le rêveur... 1856 Paroles dans l'ombre 1856 Premier mai 1856 Que le sort, quel qu'il soit... 1856 Quelques mots à un autre 1856 Quia pulvis es 1856 Réponse à un acte d’accusation 1856 Saturne 1856 Sous les arbres 1856 Souvenir de la nuit du 4 1852 Suite 1856 Tu peux, comme il te plaît... 1856 Un jour je vis, debout au bord des flots... 1856 Un soir que je regardais le ciel 1856 Unité 1856 Vere novo 1856 Vers 1820 1856 Vieille chanson du jeune temps 1856 Viens ! une flûte invisible... 1856