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Etude de mains

Théophile Gautier · 1851 · Parnasse · 19e siècle
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I – Impéria Chez un sculpteur, moulée en plâtre, J’ai vu l’autre jour une main D’Aspasie ou de Cléopâtre, Pur fragment d’un chef-d’œuvre humain ; Sous le baiser neigeux saisie Comme un lis par l’aube argenté, Comme une blanche poésie S’épanouissait sa beauté. Dans l’éclat de sa pâleur mate Elle étalait sur le velours Son élégance délicate Et ses doigts fins aux anneaux lourds. Une cambrure florentine, Avec un bel air de fierté, Faisait, en ligne serpentine, Onduler son pouce écarté. A-t-elle joué dans les boucles Des cheveux lustrés de don Juan, Ou sur son caftan d’escarboucles Peigné la barbe du sultan, Et tenu, courtisane ou reine, Entre ses doigts si bien sculptés, Le sceptre de la souveraine Ou le sceptre des voluptés ? Elle a dû, nerveuse et mignonne, Souvent s’appuyer sur le col Et sur la croupe de lionne De sa chimère prise au vol. Impériales fantaisies, Amour des somptuosités ; Voluptueuses frénésies, Rêves d’impossibilités, Romans extravagants, poèmes De haschisch et de vin du Rhin, Courses folles dans les bohèmes Sur le dos des coursiers sans frein ; On voit tout cela dans les lignes De cette paume, livre blanc Où Vénus a tracé des signes Que l’amour ne lit qu’en tremblant. II – Lacenaire Pour contraste, la main coupée De Lacenaire l’assassin, Dans des baumes puissants trempée, Posait auprès, sur un coussin. Curiosité dépravée ! J’ai touché, malgré mes dégoûts, Du supplice encor mal lavée Cette chair froide au duvet roux. Momifiée et toute jaune Comme la main d’un pharaon, Elle allonge ses doigts de faune Crispés par la tentation. Un prurit d’or et de chair vive Semble titiller de ses doigts L’immobilité convulsive, Et les tordre comme autrefois. Tous les vices avec leurs griffes Ont, dans les plis de cette peau, Tracé d’affreux hiéroglyphes, Lus couramment par le bourreau. On y voit les œuvres mauvaises Écrites en fauves sillons, Et les brûlures des fournaises Où bouillent les corruptions ; Les débauches dans les Caprées Des tripots et des lupanars, De vin et de sang diaprées, Comme l’ennui des vieux Césars ! En même temps molle et féroce, Sa forme a pour l’observateur Je ne sais quelle grâce atroce, La grâce du gladiateur ! Criminelle aristocratie, Par la varlope ou le marteau Sa pulpe n’est pas endurcie, Car son outil fut un couteau. Saints calus du travail honnête, On y cherche en vain votre sceau. Vrai meurtrier et faux poète, Il fut le Manfred du ruisseau !

Notes

Recueil: Émaux et Camées. Première publication du poème dans La Presse le 4 août 1851, dédié à Maxime du Camp. Note: La ponctuation de ce poème correspond à celle de l'édition définitive de 1872 (revue en 1981). Variante: 14ème strophe, 2ème vers: Semble titiller de ces doigts.

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