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Bûchers et tombeaux

Théophile Gautier · 1858 · Parnasse · 19e siècle
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Le squelette était invisible, Au temps heureux de l'Art païen ; L'homme, sous la forme sensible, Content du beau, ne cherchait rien. Pas de cadavre sous la tombe, Spectre hideux de l'être cher, Comme d'un vêtement qui tombe Se déshabillant de sa chair, Et, quand la pierre se lézarde, Parmi les épouvantements, Montrait à l'œil qui s'y hasarde Une armature d'ossements ; Mais au feu du bûcher ravie Une pincée entre les doigts, Résidu léger de la vie, Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits ; Ce que le papillon de l'âme Laisse de poussière après lui, Et ce qui reste de la flamme Sur le trépied, quand elle a lui ! Entre les fleurs et les acanthes, Dans le marbre joyeusement, Amours, aegipans et bacchantes Dansaient autour du monument ; Tout au plus un petit génie Du pied éteignait un flambeau ; Et l'art versait son harmonie Sur la tristesse du tombeau. Les tombes étaient attrayantes: Comme on fait d'un enfant qui dort, D'images douces et riantes La vie enveloppait la mort ; La mort dissimulait sa face Aux trous profonds, au nez camard, Dont la hideur railleuse efface Les chimères du cauchemar. Le monstre, sous la chair splendide Cachait son fantôme inconnu, Et l'œil de la vierge candide Allait au bel éphèbe nu. Seulement pour pousser à boire, Au banquet de Trimalcion, Une larve, joujou d'ivoire, Faisait son apparition; Des dieux que l'art toujours révère Trônaient au ciel marmoréen ; Mais l'Olympe cède au Calvaire, Jupiter au Nazaréen ; Une voix dit : Pan est mort ! - L'ombre S'étend. - Comme sur un drap noir, Sur la tristesse immense et sombre Le blanc squelette se fait voir ; Il signe les pierres funèbres De son paraphe de fémurs, Pend son chapelet de vertèbres Dans les charniers, le long des murs, Des cercueils lève le couvercle Avec ses bras aux os pointus ; Dessine ses côtes en cercle Et rit de son large rictus ; Il pousse à la danse macabre L'empereur, le pape et le roi, Et de son cheval qui se cabre Jette bas le preux plein d'effroi ; Il entre chez la courtisane Et fait des mines au miroir, Du malade il boit la tisane, De l'avare ouvre le tiroir ; Piquant l'attelage qui rue Avec un os pour aiguillon, Du laboureur à la charrue Termine en fosse le sillon ; Et, parmi la foule priée, Hôte inattendu, sous le banc, Vole à la pâle mariée Sa jarretière de ruban. A chaque pas grossit la bande; Le jeune au vieux donne la main ; L'irrésistible sarabande Met en branle le genre humain. Le spectre en tête se déhanche, Dansant et jouant du rebec, Et sur fond noir, en couleur blanche, Holbein l'esquisse d'un trait sec. Quand le siècle devient frivole Il suit la mode; en tonnelet Retrousse son linceul et vole Comme un Cupidon de ballet Au tombeau-sofa des marquises Qui reposent, lasses d'amour, En des attitudes exquises, Dans les chapelles Pompadour. Mais voile-toi, masque sans joues, Comédien que le ver mord, Depuis assez longtemps tu joues Le mélodrame de la Mort. Reviens, reviens, bel art antique, De ton paros étincelant Couvrir ce squelette gothique ; Dévore-le, bûcher brûlant ! Si nous sommes une statue Sculptée à l'image de Dieu, Quand cette image est abattue, Jetons-en les débris au feu. Toi, forme immortelle, remonte Dans la flamme aux sources du beau, Sans que ton argile ait la honte Et les misères du tombeau !

Notes

Recueil: Émaux et Camées. Première publication le 24 janvier 1858 dans L'Artiste. Note: La ponctuation de ce poème correspond à celle de l'édition définitive de 1872 (revue en 1981). Variante de 1866: 18ème strophe, vers 4: Termine en fossé le sillon.

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