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Le souper des armures

Théophile Gautier · 1859 · Parnasse · 19e siècle
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Biorn, étrange cénobite, Sur le plateau d'un roc pelé, Hors du temps et du monde, habite La tour d'un burg démantelé. De sa porte l'esprit moderne En vain soulève le marteau. Biorn verrouille sa poterne Et barricade son château. Quand tous ont les yeux vers l'aurore, Biorn, sur son donjon perché, A l'horizon contemple encore La place du soleil couché. Ame rétrospective, il loge Dans son burg et dans le passé ; Le pendule de son horloge Depuis des siècles est cassé. Sous ses ogives féodales Il erre, éveillant les échos, Et ses pas, sonnant sur les dalles, Semblent suivis de pas égaux. Il ne voit ni laïcs, ni prêtres, Ni gentilshommes, ni bourgeois, Mais les portraits de ses ancêtres Causent avec lui quelquefois. Et certains soirs, pour se distraire, Trouvant manger seul ennuyeux, Biorn, caprice funéraire, Invite à souper ses aïeux. Les fantômes, quand minuit sonne, Viennent armés de pied en cap ; Biorn, qui malgré lui frissonne, Salue en haussant son hanap. Pour s'asseoir, chaque panoplie Fait un angle avec son genou, Dont l'articulation plie En grinçant comme un vieux verrou ; Et tout d'une pièce, l'armure, D'un corps absent gauche cercueil, Rendant un creux et sourd murmure, Tombe entre les bras du fauteuil. Landgraves, rhingraves, burgraves, Venus du ciel ou de l'enfer, Ils sont tous là, muets et graves, Les roides convives de fer ! Dans l'ombre, un rayon fauve indique Un monstre, guivre, aigle à deux cous, Pris au bestiaire héraldique Sur les cimiers faussés de coups. Du mufle des bêtes difformes Dressant leurs ongles arrogants, Partent des panaches énormes, Des lambrequins extravagants ; Mais les casques ouverts sont vides Comme les timbres du blason ; Seulement deux flammes livides Y luisent d'étrange façon. Toute la ferraille est assise Dans la salle du vieux manoir, Et, sur le mur, l'ombre indécise Donne à chaque hôte un page noir. Les liqueurs aux feux des bougies Ont des pourpres d'un ton suspect ; Les mets dans leurs sauces rougies Prennent un singulier aspect. Parfois un corselet miroite, Un morion brille un moment ; Une pièce qui se déboîte Choit sur la nappe lourdement. L'on entend les battements d'ailes D'invisibles chauves-souris, Et les drapeaux des infidèles Palpitent le long du lambris. Avec des mouvements fantasques Courbant leurs phalanges d'airain, Les gantelets versent aux casques Des rasades de vin du Rhin, Ou découpent au fil des dagues Des sangliers sur des plats d'or... Cependant passent des bruits vagues Par les orgues du corridor. La débauche devient farouche, On n’entendrait pas tonner Dieu ; Car, lorsqu’un fantôme découche, C’est le moins qu’il s’amuse un peu. Et la fantastique assemblée Se tracassant dans son harnois, L’orgie a sa rumeur doublée Du tintamarre des tournois. Gobelets, hanaps, vidrecomes, Vidés toujours, remplis en vain, Entre les mâchoires des heaumes Forment des cascades de vin. Les hauberts en bombent leurs ventres, Et le flot monte aux gorgerins ; - Ils sont tous gris comme des chantres, Les vaillants comtes suzerains ! L’un allonge dans la salade Nonchalamment ses pédieux, L’autre à son compagnon malade Fait un sermon fastidieux. Et des armures peu bégueules Rappellent, dardant leur boisson, Les lions lampassés de gueules Blasonnés sur leur écusson. D'une voix encore enrouée Par l'humidité du caveau, Max fredonne, ivresse enjouée, Un lied, en treize cents, nouveau. Albrecht, ayant le vin féroce, Se querelle avec ses voisins, Qu'il martèle, bossue et rosse, Comme il faisait des Sarrasins. Échauffé, Fritz ôte son casque, Jadis par un crâne habité, Ne pensant pas que sans son masque Il semble un tronc décapité. Bientôt ils roulent pêle-mêle Sous la table, parmi les brocs, Tête en bas, montrant la semelle De leurs souliers courbés en crocs. C'est un hideux champ de bataille Où les pots heurtent les armets, Où chaque mort par quelque entaille, Au lieu de sang vomit des mets. Et Biorn, le poing sur la cuisse, Les contemple, morne et hagard, Tandis que, par le vitrail suisse, L'aube jette son bleu regard. La troupe, qu'un rayon traverse, Pâlit comme au jour un flambeau, Et le plus ivrogne se verse Le coup d'étrier du tombeau. Le coq chante, les spectres fuient Et, reprenant un air hautain, Sur l'oreiller de marbre appuient Leurs têtes lourdes du festin !

Notes

Recueil: Émaux et Camées. Première publication (contenant beaucoup de variations) dans la Revue européenne, le 1er novembre 1859. Note: La ponctuation de ce poème correspond à celle de l'édition définitive de 1872 (revue en 1981). La plupart des sites de poésie présents sur internet ne donnent pas les strophes 21 à 26 de ce poème.

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