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Le château du souvenir

Théophile Gautier · 1861 · Parnasse · 19e siècle
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La main au front, le pied dans l'âtre, Je songe et cherche à revenir, Par delà le passé grisâtre, Au vieux château du Souvenir. Une gaze de brume estompe Arbres, maisons, plaines, coteaux, Et l'œil au carrefour qui trompe En vain consulte les poteaux. J'avance parmi les décombres De tout un monde enseveli, Dans le mystère des pénombres, A travers des limbes d'oubli. Mais voici, blanche et diaphane, La Mémoire, au bord du chemin, Qui me remet, comme Ariane, Son peloton de fil en main. Désormais la route est certaine ; Le soleil voilé reparaît, Et du château la tour lointaine Pointe au-dessus de la forêt. Sous l'arcade où le jour s'émousse, De feuilles, en feuilles tombant, Le sentier ancien dans la mousse Trace encor son étroit ruban. Mais la ronce en travers s'enlace ; La liane tend son filet, Et la branche que je déplace Revient et me donne un soufflet. Enfin au bout de la clairière, Je découvre du vieux manoir Les tourelles en poivrière Et les hauts toits en éteignoir. Sur le comble aucune fumée Rayant le ciel d'un bleu sillon ; Pas une fenêtre allumée D'une figure ou d'un rayon. Les chaînes du pont sont brisées ; Aux fossés la lentille d'eau De ses taches vert-de-grisées Étale le glauque rideau. Des tortuosités de lierre Pénètrent dans chaque refend, Payant la tour hospitalière Qui les soutient... en l'étouffant. Le porche à la lune se ronge, Le temps le sculpte à sa façon, Et la pluie a passé l'éponge Sur les couleurs de mon blason. Tout ému, je pousse la porte Qui cède et geint sur ses pivots ; Un air froid en sort et m'apporte Le fade parfum des caveaux. L'ortie aux morsures aiguës, La bardane aux larges contours, Sous les ombelles des ciguës, Prospèrent dans l'angle des cours. Sur les deux chimères de marbre, Gardiennes du perron verdi, Se découpe l'ombre d'un arbre Pendant mon absence grandi. Levant leurs pattes de lionne Elles se mettent en arrêt. Leur regard blanc me questionne, Mais je leur dis le mot secret. Et je passe. - Dressant sa tête, Le vieux chien retombe assoupi, Et mon pas sonore inquiète L'écho dans son coin accroupi. Un jour louche et douteux se glisse Aux vitres jaunes du salon Où figurent, en haute lisse, Les aventures d’Apollon. Daphné, les hanches dans l’écorce, Étend toujours ses doigts touffus ; Mais aux bras du dieu qui la force Elle s’éteint, spectre confus. Apollon, chez Admète, garde Un troupeau, des mites atteint ; Les neuf Muses, troupe hagarde, Pleurent sur un Pinde déteint ; Et la Solitude en chemise Trace au doigt le mot : « Abandon » Dans la poudre qu’elle tamise Sur le marbre du guéridon. Je retrouve au long des tentures, Comme des hôtes endormis, Pastels blafards, sombres peintures, Jeunes beautés et vieux amis. Ma main tremblante enlève un crêpe, Et je vois mon défunt amour, Jupons bouffants, taille de guêpe, La Cidalise en Pompadour ! Un bouton de rose s’entr’ouvre À son corset enrubanné, Dont la dentelle à demi couvre Un sein neigeux d’azur veiné. Ses yeux ont de moites paillettes ; Comme aux feuilles que le froid mord, La pourpre monte à ses pommettes, Eclat trompeur, fard de la mort ! Elle tressaille à mon approche, Et son regard, triste et charmant, Sur le mien, d’un air de reproche, Se fixe douloureusement. Bien que la vie au loin m’emporte, Ton nom dans mon cœur est marqué, Fleur de pastel, gentille morte, Ombre en habit de bal masqué ! La nature, de l’art jalouse, Voulant dépasser Murillo, À Paris créa l’Andalouse Qui rit dans le second tableau. Par un caprice poétique, Notre climat brumeux para D’une grâce au charme exotique Cette autre Petra Camara : De chaudes teintes orangées Dorent sa joue au fard vermeil ; Ses paupières de jais frangées Filtrent des rayons de soleil ; Entre ses lèvres d’écarlate Scintille un éclair argenté, Et sa beauté splendide éclate Comme une grenade en été. Au son des guitares d’Espagne Ma voix longtemps la célébra. Elle vint un jour, sans compagne, Et ma chambre fut l’Alhambra. Plus loin une beauté robuste, Aux bras forts cerclés d’anneaux lourds, Sertit le marbre de son buste Dans les perles et le velours. D’un air de reine qui s’ennuie An sein de sa cour à genoux, Superbe et distraite, elle appuie La main sur un coffre à bijoux. Sa bouche humide et sensuelle Semble rouge du sang des cœurs, Et, pleins de volupté cruelle, Ses yeux ont des défis vainqueurs. Ici, plus de grâce touchante, Mais un attrait vertigineux. On dirait la Vénus méchante Qui préside aux amours haineux. Cette Vénus, mauvaise mère, Souvent a battu Cupidon. Ô toi, qui fus ma joie amère, Adieu pour toujours… et pardon ! Dans son cadre, que l’ombre moire, Au lieu de réfléchir mes traits, La glace ébauche de mémoire Le plus ancien de mes portraits. Spectre rétrospectif qui double Un type à jamais effacé, Il sort du fond du miroir trouble Et des ténèbres du passé. Dans son pourpoint de satin rose, Qu’un goût hardi coloria, Il semble chercher une pose Pour Boulanger ou Devéria. Terreur du bourgeois glabre et chauve, Une chevelure à tous crins De roi franc ou de lion fauve Roule en torrent jusqu’à ses reins. Tel, romantique opiniâtre, Soldat de l’art qui lutte encor, Il se ruait vers le théâtre Quand d’Hernani sonnait le cor. … La nuit tombe et met avec l’ombre Ses terreurs aux recoins dormants. L’inconnu, machiniste sombre, Monte ses épouvantements. Des explosions de bougies Crèvent soudain sur les flambeaux ! Leurs auréoles élargies Semblent des lampes de tombeaux. Une main d’ombre ouvre la porte Sans en faire grincer la clé. D’hôtes pâles qu’un souffle apporte Le salon se trouve peuplé. Les portraits quittent la muraille, Frottant de leurs mouchoirs jaunis Sur leur visage qui s’éraille La crasse fauve du vernis. D’un reflet rouge illuminée, La bande se chauffe les doigts Et fait cercle à la cheminée Où tout à coup flambe le bois. L’image au sépulcre ravie Perd son aspect raide et glacé ; La chaude pourpre de la vie Remonte aux veines du Passé. Les masques blafards se colorent Comme au temps où je les connus. Ô vous que mes regrets déplorent, Amis, merci d’être venus ! Les vaillants de dix-huit cent trente, Je les revois tels que jadis. Comme les pirates d’Otrante Nous étions cent, nous sommes dix. L’un étale sa barbe rousse Comme Frédéric dans son roc, L’autre superbement retrousse Le bout de sa moustache en croc. Drapant sa souffrance secrète Sous les fiertés de son manteau, Pétrus fume une cigarette Qu’il baptise papelito. Celui-ci me conte ses rêves, Hélas ! jamais réalisés, Icare tombé sur les grèves Où gisent les essors brisés. Celui-là me confie un drame Taillé sur le nouveau patron Qui fait, mêlant tout dans sa trame, Causer Molière et Calderon. Tom, qu’un abandon scandalise, Récite « Love’s labours lost », Et Fritz explique à Cidalise Le « Walpurgisnachtstraum » de Faust. Mais le jour luit à la fenêtre, Et les spectres, moins arrêtés, Laissent les objets transparaître Dans leurs diaphanéités. Les cires fondent consumées, Sous les cendres s’éteint le feu, Du parquet montent des fumées ; Château du Souvenir, adieu ! Encore une autre fois décembre Va retourner le sablier. Le Présent entre dans ma chambre Et me dit en vain d’oublier.

Notes

Recueil: Émaux et Camées. Première publication dans le Monde universel le 30 décembre 1861. Note: La ponctuation de ce poème correspond à celle de l'édition définitive de 1872 (revue en 1981). Variantes (du Monde universel): Strophe 8, vers 3: Les tourelles à poivrière. 54-3: Causer Shakespeare avec Scarron. 58-3: Et me conseille d'oublier.

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