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Contralto

Théophile Gautier · 1849 · Parnasse · 19e siècle
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On voit dans le Musée antique, Sur un lit de marbre sculpté, Une statue énigmatique D'une inquiétante beauté. Est-ce un jeune homme ? est-ce une femme, Une déesse, ou bien un dieu ? L'amour, ayant peur d'être infâme, Hésite et suspend son aveu. Dans sa pose malicieuse, Elle s'étend, le dos tourné Devant la foule curieuse, Sur son coussin capitonné. Pour faire sa beauté maudite, Chaque sexe apporta son don. Tout homme dit : C'est Aphrodite ! Toute femme : C'est Cupidon ! Sexe douteux, grâce certaine, On dirait ce corps indécis Fondu, dans l'eau de la fontaine, Sous les baisers de Salmacis. Chimère ardente, effort suprême De l'art et de la volupté, Monstre charmant, comme je t'aime Avec ta multiple beauté ! Bien qu'on défende ton approche, Sous la draperie aux plis droits Dont le bout à ton pied s'accroche, Mes yeux ont plongé bien des fois. Rêve de poëte et d'artiste, Tu m'as bien des nuits occupé, Et mon caprice qui persiste Ne convient pas qu'il s'est trompé. Mais seulement il se transpose, Et, passant de la forme au son, Trouve dans sa métamorphose La jeune fille et le garçon. Que tu me plais, ô timbre étrange ! Son double, homme et femme à la fois, Contralto, bizarre mélange, Hermaphrodite de la voix ! C'est Roméo, c'est Juliette, Chantant avec un seul gosier ; Le pigeon rauque et la fauvette Perchés sur le même rosier ; C'est la châtelaine qui raille Son beau page parlant d'amour ; L'amant au pied de la muraille, La dame au balcon de sa tour ; Le papillon, blanche étincelle, Qu'en ses détours et ses ébats Poursuit un papillon fidèle, L'un volant haut et l'autre bas ; L'ange qui descend et qui monte Sur l'escalier d'or voltigeant ; La cloche mêlant dans sa fonte La voix d'airain, la voix d'argent ; La mélodie et l'harmonie, Le chant et l'accompagnement ; A la grâce la force unie, La maîtresse embrassant l'amant ! Sur le pli de sa jupe assise, Ce soir, ce sera Cendrillon Causant près du feu qu'elle attise Avec son ami le grillon ; Demain le valeureux Arsace A son courroux donnant l'essor, Ou Tancrède avec sa cuirasse, Son épée et son casque d'or ; Desdemona chantant le Saule, Zerline bernant Mazetto, Ou Malcolm le plaid sur l'épaule ; C'est toi que j'aime, ô contralto ! Nature charmante et bizarre Que Dieu d'un double attrait para, Toi qui pourrais, comme Gulnare, Être le Kaled d'un Lara, Et dont la voix, dans sa caresse, Réveillant le cœur endormi, Mêle aux soupirs de la maîtresse L'accent plus mâle de l'ami !

Notes

Recueil: Émaux et Camées. Première publication dans la Revue des Deux Mondes le 15 décembre 1849. Note: La ponctuation de ce poème correspond à celle de l'édition définitive de 1872 (revue en 1981).

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