«
Un aveugle au coin d'une borne,
Hagard comme au jour un hibou,
Sur son flageolet, d'un air morne,
Tâtonne en se trompant de trou,
Et joue un ancien vaudeville
Qu'il fausse imperturbablement ;
Son chien le conduit par la ville,
Spectre diurne à l'œil dormant.
Les jours sur lui passent sans luire ;
Sombre, il entend le monde obscur,
Et la vie invisible bruire
Comme un torrent derrière un mur !
Dieu sait quelles chimères noires
Hantent cet opaque cerveau !
Et quels illisibles grimoires
L'idée écrit en ce caveau !
Ainsi dans les puits de Venise,
Un prisonnier à demi fou,
Pendant sa nuit qui s'éternise,
Grave des mots avec un clou.
Mais peut-être aux heures funèbres,
Quand la mort souffle le flambeau,
L'âme habituée aux ténèbres
Y verra clair dans le tombeau !
Notes
Recueil: Émaux et Camées. Première publication dans L'Artiste le 6 juillet 1856.
Note: La ponctuation de ce poème correspond à celle de l'édition définitive de 1872 (revue en 1981).
Variante: 3ème strophe, 3ème vers: A la vie invisible bruire.
Il existe aussi des variantes des strophes 3, 4 et 6, présentes dans La Petite Revue du 5 août 1865.