← Retour aux poèmes

La bonne soirée

Théophile Gautier · 1868 · Parnasse · 19e siècle
«
Quel temps de chien ! - il pleut, il neige ; Les cochers, transis sur leur siège, Ont le nez bleu. Par ce vilain soir de décembre, Qu'il ferait bon garder la chambre, Devant son feu ! A l'angle de la cheminée La chauffeuse capitonnée Vous tend les bras Et semble avec une caresse Vous dire comme une maitresse, " Tu resteras ! " Un papier rose à découpures, Comme un sein blanc sous des guipures. Voile à demi Le globe laiteux de la lampe Dont le reflet au plafond rampe, Tout endormi. On n'entend rien dans le silence Que le pendule qui balance Son disque d'or, Et que le vent qui pleure et rôde, Parcourant, pour entrer en fraude, Le corridor. C'est bal à l'ambassade anglaise ; Mon habit noir est sur la chaise, Les bras ballants ; Mon gilet bâille et ma chemise Semble dresser, pour être mise, Ses poignets blancs. Les brodequins à pointe étroite Montrent leur vernis qui miroite, Au feu placés ; A côté des minces cravates S'allongent comme des mains plates Les gants glacés. Il faut sortir ! - quelle corvée ! Prendre la file à l'arrivée Et suivre au pas Les coupés des beautés altières Portant blasons sur leurs portières Et leurs appas. Rester debout contre une porte A voir se ruer la cohorte Des invités ; Les vieux museaux, les frais visages, Les fracs en cœur et les corsages Décolletés ; Les dos où fleurit la pustule, Couvrant leur peau rouge d'un tulle Aérien ; Les dandys et les diplomates, Sur leurs faces à teintes mates, Ne montrant rien. Et ne pouvoir franchir la haie Des douairières aux yeux d'orfraie Ou de vautour, Pour aller dire à son oreille Petite, nacrée et vermeille, Un mot d'amour ! Je n'irai pas ! - et ferai mettre Dans son bouquet un bout de lettre A l'Opéra. Par les violettes de Parme, La mauvaise humeur se désarme : Elle viendra ! J'ai là l'Intermezzo de Heine, Le Thomas Grain-d'Orge de Taine, Les deux Goncourt ; Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève Sur l'oreiller l'idée en rêve, Me sera court.

Notes

Recueil: Émaux et Camées. Première publication dans Paris-Magazine, le 22 mars 1868. Note: La ponctuation de ce poème correspond à celle de l'édition définitive de 1872 (revue en 1981).

← Précédent L'art Suivant → Sonnet sur la mort d'une parente

Autres poèmes de Théophile Gautier

A une robe rose 1852 Affinités secrètes 1849 Albertus 1832 Apollonie 1853 Après le feuilleton 1861 Bûchers et tombeaux 1858 Caerulei oculi 1852 Camélia et Pâquerette 1872 Carmen 1861 Ce que disent les hirondelles 1859 Contralto 1849 Coquetterie posthume 1852 Dernier vœu 1872 Diamant du cœur 1852 Etude de mains 1851 Fantaisies d'hiver 1854 Fumée 1855 Inès de Las Sierras 1852 L'art 1857 L'aveugle 1856 La fellah 1869 La fleur qui fait le printemps 1866 La mansarde 1872 La montre 1859 La nue 1866 La rose-thé 1863 La source 1858 Le château du souvenir 1861 Le merle 1866 Le monde est méchant 1852 Le poème de la femme 1849 Le souper des armures 1859 Les accroche-cœurs 1853 Les joujoux de la morte 1860 Les néréides 1853 Lied 1854 Nostalgies d’obélisques 1852 Noël 1861 Odelette anacréontique 1854 Plaintive tourterelle 1840 Premier sourire du printemps 1851 Préface (Émaux et Camées) 1852 Rondalla 1847 Symphonie en blanc majeur 1849 Tristesse en mer 1852 Variations sur le carnaval de Venise 1849 Vieux de la vieille 1850