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Sur la pointe des pieds elle entra dans la salle,
Un drap blanc sur l’épaule gardait sa vertu,
Le cœur indifférent, l’esprit loin, le teint pâle…
L’artiste se surprit à sourire à sa vue.
Elle s’assit, timide, au bord d’un canapé.
Le peintre lui fit prendre une pose fière,
Il arrangea, plia, modela le drapé,
Puis elle se fixa, allongée tout entière.
Plus un geste permis, elle rougit de gêne;
Ses bras tremblaient un peu dans l’air de l’atelier,
Mais le peintre perçut qu’elle était bien en peine
Et fit ce qu’il fallut pour la voir égayée:
Il esquissa d’abord un croquis, plusieurs traits,
Tout en lui déclamant quelques rimes antiques;
Elle leva les yeux, animée par l’attrait
Qu’elle avait pour les vers anciens ou romantiques.
Commencèrent alors d’agréables tirades;
Chacun se découvrit un ami éclairé.
Des échanges instruits, de douces mascarades
Allumèrent enfin leurs esprits étonnés.
Une plaisanterie éveilla son sourire:
L’artiste en un instant vit Diane chasseresse!
Son cœur fut dévoré par les chiens de son rire
Qui jetèrent sur lui les crocs de l’allégresse.
Dès lors, la regarder devint insupportable;
Chaque coup d’œil jeté le brulait de bonheur!
Le tableau prenait vie mais le jeune homme affable
S’effaça peu à peu, perdit de ses couleurs.
La jeune femme alors prit en charge l’échange;
Voici que le modèle dressait son portrait;
Lui vinrent tout d’un coup des sentiments étranges:
Qui fut l’artiste au fond? Et qui fut le sujet?
Quelques heures passèrent; la pose prit fin.
Le peintre n’avait plus osé la regarder;
L’œuvre était achevée mais ce qu’il avait peint
N’était que le reflet de son cœur éprouvé.
Il voulut dans l’instant lui révéler sa toile,
Mais soudain il eut peur de la voir écœurée:
Qu’allait-elle penser s’il relevait le voile?
Tant pis! d’un geste il fit tourner le chevalet:
Elle se redressa d’un seul bond, stupéfaite!
Alors le drap de lin tomba de son corps nu;
Le peintre détourna d’un réflexe la tête;
Lorsqu’il leva les yeux elle avait disparu.