«
I
L'Inde me plaît, non pas que j'aie encore
De mes yeux vu ce rivage enchanteur :
Mais on sait lire et même, sauf erreur,
On a du lieu déchiffré maint auteur.
En ce pays des perles, de l'aurore,
Des frais lotus et du parler divin,
La poésie a l'horreur du mesquin.
De mon cerveau si je tire à grand' peine,
Tant bien que mal, quelques cents vers ici,
C'est déjà trop ; la muse hors d'haleine
Demande grâce et le public aussi.
Dans l'Inde au moins c'est par cent et cent mille
Que vers se font ; parfois même on les lit.
Quels beaux slocas marchant tous à la file !
J'en sais d'une aune et qui ne font un pli.
Dans ce pays point ne faut qu'on s'étonne
Si j'ai regret de ne pouvoir aller;
Mais j'ai juré, c'est pour me consoler,
Que si jamais je faisais à personne
Et de mon chef, quelque léger récit,
Non pas sévère et froid comme l'histoire,
Un peu moins vrai, mais aussi bon à croire,
D'y mettre au moins mon héros ; le voici :
Or, mon héros était une héroïne,
Princesse en plus, belle comme le jour,
Grands yeux, front pur, taille souple et divine;
Un morceau tel affriandait l'amour.
Qui le croirait? à l'entour de la belle
On ne voyait galants papillonner.
En fait d'amour, si l'on en veut donner,
Il ne faut point paraître une immortelle ;
Le respect nuit : tous s'étaient écartés,
Se rabattant sur de moindres beautés.
Un certain jour, le roi qui n'avait qu'elle
Pour tout espoir de sa noble maison,
Lui dit : « Ma fille, il est, je crois, saison
Qu'à prendre époux chez nous on se prépare :
Un père, hélas! ce n'est point un avare
Qui tient pour lui son trésor enfermé;
Après l'avoir tant soigné, tant aimé,
Un beau matin il faut qu'il s'en sépare.
Filles qu'on voit aux abords des vingt ans
Sont beaux fruits mûrs à la branche pendants.
Celui d'entr'eux qu'on oublie et qu'on passe
Perd de son prix; il se ride, il jaunit;
S'il t'arrivait jamais telle disgrâce,
J'en sentirais déplaisir infini.
Or, en ton cas, ma fille avec prudence
Il serait bon d'aider la Providence,
Et cet époux qui doit ton cœur toucher
Ne venant point, il faut l'aller chercher.
Dès aujourd'hui je te donne une escorte ;
Explore tout, les palais et les bois.
Vous vous cachez, gendre de notre choix,
Mais, par le diantre ! il faudra bien qu'on sorte
Et qu'on épouse ou qu'on dise pourquoi ;
J'en donne ici ma parole de roi.
Et qui plus est, je te promets, ma fille,
Quand à la fin tu l'auras déterré,
S'il est aimable et de bonne famille,
De l'accueillir et de l'avoir à gré. »
A ces mots pleins de sens et de tendresse,
Très-prudemment se garda la princesse
De feindre honte ou de se récrier.
Le changement de lieux plaît au bel âge,
C'est naturel ; puis pour un tel voyage
J'en connais peu qui se feraient prier.
Le célibat n'est pas du goût des filles ;
Point n'est pour lui qu'elles sont si gentilles;
Tant de vertus, de grâces et d'attraits
Ont pour l'hymen été créés exprès.
Nous le voyons, du moment qu'il s'éveille
C'est dans leur cœur que l'amour fait merveille;
Il le choisit pour trône et pour séjour.
Ne dirai point qu'elles sont sans faiblesse ;
Pourquoi mentir? c'est une maladresse :
Sur ce point donc je tiens ma plume court.
Eve est leur mère après tout, et la dame
A dans son temps commis un gros péché ;
Il nous en cuit : toutefois dans mon âme
Je lui pardonne et me sens très-touché,
Car elle aimait ; chose au monde n'est telle
Pour effacer le crime le plus lourd.
Le cœur coupable, à la flamme immortelle
Redevient pur : c'est miracle d'amour.
Si n'eût aimé ladite Eve, au pauvre homme
Eût-elle offert la moitié de sa pomme?
Si n'eût aimé, se fût-elle à ses pas
Avec tendresse attachée ici-bas,
Soumise et douce, humble, sans plainte aucune,
Partageant tout, la mauvaise fortune,
La table maigre et le lit un peu dur ;
Et puis venus le temps de l'âge mûr,
Et les langueurs à sa suite traînées,
Choyant l'époux de ses jeunes années,
D'un même amour jusqu'au dernier instant,
Sur son vieux cœur pressant ce cœur fidèle?
Elle aimait donc; et mainte demoiselle,
Je le suppose, en voudrait faire autant.
C'est pour le mieux : nature toujours sage
Ne donna point aux filles sans raison,
(Soit de modeste ou de grande maison),
Le goût d'entrer de bonne heure en ménage.
D'ailleurs, pourvu qu'un mari soit bien né,
D'humeur facile, élégant, bien tourné,
Jeune surtout, point bourru, point volage,
D'une âme noble avec un beau visage,
D'un regard tendre avec un cœur aimant,
A votre gré, n'est-ce un objet charmant?
II
Au bord des cieux lorsque vint, pâle et blonde,
L'Aube en riant ouvrir la porte au Jour,
Elle aperçut la princesse et son monde
Qui, congé pris, s'éloignaient de la cour,
Fort lentement, certes, car la monture
Était peu leste ; un superbe éléphant,
La trompe au vent, grave et pesant d'allure,
Sur son dos brun portait ma belle enfant.
Laissons-la donc cheminer sous escorte
Tout doucement où son destin la porte.
C'est, m'est avis, pour la fille d'un roi
Courir un peu beaucoup à l'aventure.
Que dis-je? un cœur n'est-ce boussole sûre ?
Coeur de vingt ans surtout qui, bel et droit,
Marche à son but ; lui se tromper d'endroit !
Vous plaisantez. J'en ai donc l'espérance,
Tout ira bien. Si c'était un laidron,
Je tremblerais ; laideur a du guignon,
Mais belle fille a toujours bonne chance.
Un mois passa, puis deux, puis bientôt trois;
Notre bon père était sur les épines ;
Il ne mangeait; dans le palais des rois
Déjà chômaient marmitons et cuisines :
Nul courtisan n'aurait été si sot,
Son roi jeûnant, de manger un morceau.
Or, un beau soir, non pas tard, mais à l'heure
Où le soleil vers l'horizon penchant
De tons plus chauds colore le couchant,
Le bon vieillard avait en sa demeure
Pour ses conseils, fait un sage venir.
Ce sage-là connaissait l'avenir,
Petit talent de bonne compagnie
Qu'il exerçait à son risque et pour rien,
Pauvre d'ailleurs et fort homme de bien.
Le prince alors de sa fille chérie
Contait le cas, sans omettre un seul point,
Ni la beauté, ni l'âge mariable ;
Après venaient la disette incroyable
Des prétendants, et la recherche au loin,
Puis les trois mois et sa peine infinie.
Il n'avait pas fini sa litanie,
Qu'on entendit un aller, un venir
De pas pressés : n'y pouvant plus tenir,
(Bien que ce fût contraire à l'étiquette),
Notre bon roi plantait là son prophète
Et s'élançait, quand dans le même temps
Il vit s'ouvrir la porte à deux battants.
Lors Savitri (la dame ainsi s'appelle),
Parut au seuil, et le roi triomphant
Dans ses deux bras reçut sa chère enfant.
Le mouvement, le grand air, de la belle
Allait encor les attraits rehaussant ;
Un feu plus vif éclairait sa prunelle,
Plus vite aussi la jeune demoiselle
Sous fine peau sentait courir son sang.
« As-tu perdu ta peine et ton voyage ? »
Lui demanda le vieux prince aussitôt.
Mais Savitri, d'un air modeste et sage,
Pencha la tête et ne répondit mot.
Or, le bon père, à la clarté baissante
Du jour fuyant, la trouvant rougissante,
Eut tôt compris, car pour vieux que l'on soit,
On sait encore à ne s'y tromper guère
Effets d'amour sur le bout de son doigt.
« Quel est son nom, sa patrie, et son père ? »
Reprit alors le monarque en émoi.
Parle, voyons, aurais-tu peur de moi ?
« C'est Satjavan, mon père, qu'il s'appelle :
Je ne sais point d'alliance plus belle,
Car dans ce choix par mon cœur débattu,
Ne m'arrêtai qu'à sa seule vertu.
A d'autre charme évitant de me rendre,
De celui-là je ne sus me défendre.
Oui, je le crois, si le ciel par erreur
L'eût créé laid, mais laid à faire peur,
Mon cœur de même aurait pu s'en éprendre :
Mais il est beau, rien n'y manque ; un seul point
Se trouve à dire, encor la chose est mince,
C'est moins que rien : il est pauvre, et n'a point
A me donner une seule province.
Pourtant son père autrefois était prince ;
Mais devenu plus faible en ses vieux ans,
Il fut chassé par des voisins puissants.
Sans nul recours en ce péril extrême
Il se sauva dans les bois, emportant
Son fils enfant et plus cher que lui-même.
A son destin le vieillard se prêtant
Défriche un champ, bâtit une chaumière,
Et des brebis fait paître aux alentours.
Lui mort, son fils demeura sans secours ;
Seul et déchu de sa grandeur première,
Au fond des bois il voit couler ses jours.
Triste est ce sort, mais, fût-il dix fois pire,
Ne le voudrais changer pour un empire.
Lorsqu'on est pauvre et de deuil entouré,
Et sans patrie, et qu'un cœur de son gré
Se donne à nous, cela veut beaucoup dire. »
Quand la princesse eut ce beau discours fait,
« Serait-il vrai, demanda le bon sire,
Qu'il soit au monde un homme aussi parfait?
— Très-vrai, seigneur, lui repartit le sage,
Et Savitri n'a pas tout dit encor :
C'est un modèle, une perle, un cœur d'or;
Jamais Brahma ne fit plus bel ouvrage.
Et cependant, si j'étais écouté,
Pour bon qu'il soit, il n'aurait point ta fille ;
Non qu'à regret je voie en ta famille
Entrer d'un coup disgrâce et pauvreté :
C'est mal plus grand qu'il faut qu'un père craigne,
Mal sans remède ici-bas. Mon cœur saigne
A te le dire. Hélas ! il doit mourir
Ce bel objet de sa jeune tendresse.
Ton fiancé tu le verras partir
Non vieux, mais bien en sa fleur de jeunesse ,
Car il n'a plus sans répit ni recours
A vivre en tout que deux ans moins trois jours. »
Pâlir soudain on eût vu la princesse
A ce discours. Retenant ses sanglots,
Au sage alors elle dit, le cœur gros :
« Comment ! la mort, d'abandon serait cause ?
Ah ! la vieillesse est de mauvais conseil !
Suis jeune encor, mais dans un cas pareil
J'ai résolu déjà tout autre chose.
Si Satjavan me doit être arraché,
Qu'une heure au moins il ait connu la joie
Mise en réserve à ceux que le ciel choie,
L'amour d'un cœur à lui seul attaché
Dans un nœud saint, et le trésor caché
Des soins charmants et des chastes tendresses.
L'homme, au sentir de ces pures ivresses,
Devient meilleur, tout fleurit sous ses pas ;
De Satjavan que l'âme soit suivie
D'un tel amour en partant d'ici-bas.
Aimer, c'est là tout le gain de la vie ;
Ah ! souffrez donc qu'il ne le perde pas ! »
On sait qu'Amour est maître en rhétorique
Comme en tous arts. Ce discours sans réplique
Et de deux pleurs ou trois accompagné,
Le pauvre père eut aussitôt gagné.
Alors, d'un air à la fois triste et tendre,
Il répondit : « Je voudrais que mon gendre
Fût plus durable au moins, sinon meilleur ;
Mais j'ai promis, je tiendrai ma parole.
Bien que pour toi ton père se désole,
Ma pauvre enfant, fais au gré de ton cœur. »
Le bon vieillard, qui n'avait de sa vie
A Savitri jamais refusé rien,
Comme toujours lui passa son envie.
Si me lisez, ô vous, pères de bien !
Que la leçon vous instruise et vous serve.
Contes je n'ai, que je sache, en réserve
Où ce point-là soit si bien établi :
Céder toujours c'est un très-mauvais pli.
On vient d'abord d'une voix caressante
A son papa demander un bijou,
Puis une robe, un chapeau ; n'est-ce tout ?
Plus on obtient, plus on devient pressante.
Pompons, colliers, bracelets, maint chiffon
Vers le logis arrive au pas de course ;
Père de voir défiler de sa bourse
Les beaux écus. D'abord il dira non :
Un non n'est rien s'il ne sait tenir bon.
Mais le temps passe, et voici la cohorte
Des prétendants qui s'arrête à la porte,
Faisant d'aimer tous plus ou moins semblant ;
Des courts, des longs, de moyenne mesure,
Les uns sans biens, les autres étalant
Dons de fortune, aussi dons de nature.
Un jeune cœur en ce tohu-bohu,
Me dira-t-on, ne sait auquel entendre.
Détrompez-vous ; choix ne se fait attendre,
Et jeune cœur a fort bien entendu.
A cet égard je ne m'abuse guère,
Quand fille en tient, c'est pour un pauvre hère ;
Raison ne vaut ; son cœur s'est là buté ;
Il n'en démord, c'est un cœur entêté.
Après rubans, chaînes d'or et dentelle,
De guerre lasse enfin il faudra bien
A votre enfant passer la bagatelle
D'un mari gueux, mal en point, ou vaurien.
III
D'un pas agile, et de bouche en oreille,
Pendant la nuit la nouvelle a trotté.
La nuit ? Le fait vaut qu'on s'en émerveille ;
C'est en dormant qu'on aura caqueté.
Toujours est-il qu'à la prochaine aurore,
Lorsqu'au palais on sommeillait encore,
De tous côtés débouchaient assiégeants,
Non point armés, mais portant marchandises,
Échantillons, prospectus : c'étaient gens
De tous métiers comme de toutes mises,
Passementiers, modistes, bijoutiers.
Nul ne plaignait ni ses pas ni sa peine,
Car fournisseurs sont de bons lévriers
Chassant à noce ; un trousseau c'est aubaine :
Mais ce jour-là, ce fut un fait exprès;
Le vent, hélas ! n'était pas à l'emplette :
De débit point, et la perte fut nette.
Pauvres marchands ! nul ne couvrit ses frais.
Atours, trousseau, nous n'en avons que faire,
Et notre noce est assez triste affaire,
Nous ne voulons achats ni beaux apprêts.
« De mes trésors ni de mon haut parage,
Dit Savitri, qu'il n'ait jamais soupçon.
En fait d'aimer, je crois que l'avantage
A pauvreté revient; et pourquoi non ?
D'ailleurs tristesse a peur de l'étalage ;
Mon seul amour sera tout mon apport. »
Voici qu'on part. On voyage , on arrive.
En vers pompeux et faits avec effort,
De Satjavan la surprise un peu vive
Ne décrirai ; devant un tel transport
Ma plume à moi tourne bride bien vite.
Pauvre garçon ! il vivait en ermite,
A ses agneaux consacrant tous ses soins,
Rivalisant avec eux d'innocence,
Loin des humains, et n'ayant connaissance
D'aucune chose et d'amour encor moins.
Il sentait bien, car point n'était de marbre,
Par-ci par-là comme un trouble secret.
Que voulez-vous ? Femme dans sa forêt
N'avait le pied mis de mémoire d'arbre.
C'était désir, mais désir sans objet.
Lorsqu'au printemps, sous la jeune feuillée,
D'oiseaux jasaient une troupe éveillée,
Becquée au bec ou brin d'herbe, empressés,
Vaquant au soin de leur petit ménage,
Il s'attristait et rêvait davantage...
Les nids souvent font venir des pensers.
Lorsque ces bois visita la princesse,
Pour Apsara, je veux dire déesse,
Il vous la prit, l'adorant aussitôt ;
Depuis ce jour il fut bien plus dévot.
Puis quand enfin il vit son immortelle
Pour tout de bon sous son chaume arriver,
A l'admirer il se mit de plus belle ;
Il se tâtait, croyant toujours rêver.
Tant de trésors , de grâces inconnues,
Moitié si belle et qui tombait des nues...
Mais j'oubliais, j'ai dit que sur ces points
Dans mon récit je sautais à pieds joints.
La joie, hélas ! est de si court passage,
Elle est si peu coutumière ici-bas !...
Nul n'a le temps d'apprendre son langage.
Je le comprends, mais ne le parle pas.
Dès qu'on eut fait un bout de connaissance,
On s'épousa ; ce fut le premier soin.
Brusquer un peu l'entrée en jouissance
Amour peut bien ; amour n'y manqua point.
Quand Savitri se vit reine et maîtresse
De ce logis si pauvre, avec adresse
A toute chose elle eut bientôt pourvu.
Même on prétend qu'elle se mit en tête
De l'embellir ; or, à pareille fête
Ce toit obscur ne s'était jamais vu.
C'étaient partout guirlandes ou trophée,
Feuillage, fleurs ; déjà ces murs trop laids
Sont décorés ; sous cette main de fée.
Chaume prenait un faux air de palais.
Dans son logis, au gré de femme éprise,
Un petit doigt d'élégance est requise ;
Elle s'y plaît et fait des alentours,
Frais et riant, un cadre à ses amours.
Pour Satjavan, époux n'était sur terre
Plus dorloté ; c'étaient à chaque instant
Surprises, soins ; et lui se laissait faire,
Payant sa dette en bon amour comptant.
Le premier mois que l'on passe en ménage
Est très-friand et porte un nom fort doux.
Sur ses cadets que l'aîné s'avantage,
Ce n'est pas juste, amants, qu'en dites-vous ?
Il aurait seul et la fleur et la crème ?
Moi j'en réserve aussi pour les derniers,
Et toute lune, en fût-il des milliers,
Me serait miel auprès de ce que j'aime.
Or, Satjavan pensait ainsi que moi.
Toi seule, hélas ! bien qu'aussi tu te plaises
En ce bonheur, ton cœur n'y prend ses aises
Comme l'on fait quand on se sent chez soi,
O Savitri! Chaque heure, on le devine,
En s'enfuyant y plantait une épine.
Ton jeune époux avait bien dans tes yeux
Surpris parfois quelques larmes furtives ;
Pour les sécher il faisait de son mieux:
Propos charmants et caresses plus vives,
Regards plus doux, y perdaient leur latin.
Désespéré, Satjavan à la fin
Se dit un jour : « Qui sait si femme heureuse
Ne serait point parfois d'humeur pleureuse ?
A ce défaut l'autre sexe est porté ?
Qu'en sais-je, moi qui l'ai peu fréquenté ? »
Oui tu pleurais ; pour ne donner d'alarmes,
C'était bien bas : une fleur, un beau soir,
Un mot, un rien t'était sujet de larmes. »
« Encore un an, il ne pourra plus voir
Ni le soleil, ni moi, ni nulle chose... »
Et tout son cœur se brisait à cela.
— Ma pauvre enfant, toujours l'amour repose
Sur un roseau; n'en sommes-nous tous là?
— Oui, mais au moins vous gardez l'ignorance
De l'heure où doit la mort frapper son coup :
Entre roseaux qui s'aiment, l'espérance
D'être brisé le premier, c'est beaucoup !
Aimant, pleurant, le Temps toujours avance ;
C'est un vieillard, mais un vieillard pressé.
Deux ans vraiment, c'est peu quand on y pense :
Deux ans d'amour, ah ! c'est si tôt passé !
Pour nos époux ils ont fui comme un rêve ;
Nous y voilà... le jour fatal se lève.
C'était le temps où les arbres jaunis
Semblent pleurer leur feuillage et leurs nids,
Lorsque verdure et chanson, tout expire.
On aurait dit, voyant les doux rayons
Du jour glisser sur les derniers gazons,
Comme un mourant qui veut encor sourire.
Satjavan donc, levé de bon matin,
Vers la forêt se mettait en chemin :
Il y ferait sa charge de ramée ;
Le bois pour lors manquait à la maison.
Mais Savitri, qui d'étrange façon
Ce matin même avait l'âme alarmée,
Le voulut suivre. A son désir d'abord
L'autre s'oppose, et fortement proteste
Qu'il ira seul. Soleil n'avait encor
Séché les bois; vent, rosée et le reste,
Il craignait tout : la fraîcheur du matin
L'enrhumerait, il en était certain.
« Moi, te laisser me suivre, à Dieu ne plaise! »
La dame, hélas ! n'avait bonne ou mauvaise
Raison dont pût colorer son dessein.
Sans contester sur ce point davantage,
Mais, je le veux! s'écria-t-elle enfin.
Un je le veux dans un jeune ménage,
C'est grave au moins ; l'époux fut interdit,
Car entre amants ce mot n'est pas d'usage ;
Amour l'évite et ne l'a jamais dit.
On partit donc, chacun à ses pensées,
Et se taisant pour la première fois.
Notre jeune homme, arrivé dans le bois,
A peine avait deux branches ramassées,
Que s'arrêtant, le regard assombri,
« J'ai froid, dit-il, et j'ai la tête prise ; »
Puis se couchant auprès de Savitri,
Dans sa douleur au pied d'un arbre assise,
Il s'endormit sous le regard chéri.
Du fond des bois dépouillés de leur ombre,
Lors s'avança comme une forme sombre.
Ce n'était tigre égaré, ni chacal
En course; hélas! c'était le dieu fatal
Et qui toujours vient trop tôt ; sa rencontre
Sème partout le deuil et la terreur :
Adieu plaisirs, bonheur, quand il se montre ;
On sait qu'il est sans oreille et sans cœur.
Ce qu'il abat, la terre en est jonchée ;
Vertu, grandeur, tout passe par ses mains ;
Rien ne l'arrête, et des pauvres humains
Point ne se gêne à faire ample fauchée.
Même l'Amour ne trouva grâce encor ;
Il y perdait ses pleurs et sa prière.
Or, ce dieu-là, l'Inde qui le révère
L'appelle Yamas : son domaine est la mort.
Devers le Gange ayant besogne grande,
Plus que n'en peut même un dieu dépêcher,
Il s'adjoignit un beau jour une bande
D'aides-de-camp ; point ne les faut prêcher ;
De ci, de là, notre machine ronde,
Vous l'arpentez, messieurs de l'autre monde,
Moissonnant tout sur les pas du Destin.
On comprend donc, quand par hasard la proie
N'est que morceau mince, menu fretin,
Yamas n'y passe en personne ; il envoie
Quelqu'un des siens. Mais comme ce matin
Il s'agissait après tout d'une altesse,
Quoique déchue, il crut par politesse
Devoir, aller lui-même. Un peu d'égard
Se doit au rang, dit-il. (Griefs à part,
Je l'avouerai, notre dieu savait vivre.)
« Qu'on m'obéisse, allons, et promptement ;
Il se fait tard, j'en ai d'autres à prendre.
— Quoi ! pas un jour, une heure, un seul moment ?
Jusqu'à demain si tu pouvais attendre ?
— C'est aujourd'hui, c'est de suite, à l'instant
Qu'il me le faut. — Arrête, dieu puissant !
En ces deux ans je n'ai pu tout lui dire :
Ce que d'amour mon cœur a renfermé,
Il l'ignorait. Veux-tu donc qu'il expire
Sans avoir su comme il était aimé ?
— Ils s'aiment tous au moment où j'arrive ;
Mon seul aspect flamme d'amour ravive. »
Et tout à coup d'un air plus radouci,
Le dieu reprit : « Sais-tu qu'à mes oreilles
De tes vertus il revient des merveilles ?
Écoute bien; pour te montrer qu'aussi
J'estime fort un mérite si rare,
T'octroye un don, car ne suis point avare.
De mes morts seuls me déclarant jaloux,
J'excepterai les jours de ton époux :
Oté cela, fais ton choix ; qu'il soit digne
De ta vertu ; c'est pour te consoler
Ce que j'en dis et par faveur insigne.
Mais hâtons-nous, c'est déjà trop parler.
— O grand Yamas! mon choix se fera vite ;
Il l'est déjà dans mon cœur, mais j'hésite
A l'exprimer. Quand je songe à ce don,
Dieu de la mort, si tu t'allais dédire !...
— Courage, enfant, dis toujours ; allons donc.
— Accorde-moi dans ton terrible empire
D'accompagner Satjavan ; mes seuls vœux
Vont à cela. Seigneur, prends-nous tous deux ;
Du même coup que ta main me délivre ;
Emmène-moi, qu'ai-je affaire de vivre
Sans son amour, qui m'est tout ici-bas ?
— Hé bien ! partons, dit le dieu du trépas ;
Et puis soudain s'arrête et se ravise :
« Non, reprit-il, je ne veux pas qu'on dise
Qu'un bel amour ne m'a jamais touché :
Une autre fois n'y comptez. Pour charmante
Qu'on soit aussi, de la mort, nulle amante,
J'en réponds bien, n'aura si bon marché.
Je te le rends, et de plus j'abandonne
Sur lui mes droits et sur toi, pour cent ans.
Cent ans, vraiment n'est-ce rien qu'on vous donne ?
Aimez-vous donc, vous en avez le temps. »
Jusqu'à la fin si l'avez écoutée,
Vous trouverez mon histoire écourtée.
Il se pourrait, et je ne dis pas non :
Restèrent-ils toujours dans leur chaumière ?
Je n'en sais rien ; ils auraient eu raison :
L'amour au bois garde fraîcheur première ;
Toujours printemps, point d'arrière-saison.
Si l'on revint à ses riches pénates,
L'ignore aussi ; l'on n'aurait pas eu tort.
Quoi d'étonnant qu'au pauvre jonc des nattes
On préférât lambris d'ivoire et d'or ?
Des beaux palais je ne suis point l'apôtre ;
Le confortable a cependant son prix,
Il a du bon, et même un cœur épris
A ses douceurs se rend tout comme un autre.
Fauteuils profonds, chauds tapis, c'est charmant.
Auriez-vous vu là-dedans rien qui nuise ?
On peut m'en croire, amour, quoi qu'il en dise,
Dans un bon lit dort très-commodément.
Mais taisons-nous, car, remarque profonde,
Les gens heureux qui donc en parle au monde ?
J'ai mes raisons d'ailleurs pour finir là :
Cent ans d'amour, comment broder cela ?