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Le perroquet

Louise Ackermann · 1855 · 19e siècle
«
Un perroquet vivait chez un jeune ménage Couple aimable autant qu'amoureux ; Lune de miel encor sur eux Répandait ses douceurs d'usage. Mille amours s'ébattaient entre nos gens épris. Le perroquet témoin de plus d'une caresse En pleurait souvent de tendresse. Que regret s'y mêlât, je n'en serais surpris : Tout seul dans sa prison depuis son plus jeune âge, Du bonheur d'être aimé l'oiseau sentait le prix ; Je le sentirais bien, moi qui ne suis en cage. Voici qu'un beau matin auprès d'un vieux parent Riche, Dieu sait, mais pour l'heure mourant, L'époux fut appelé ; l'on se mit en voyage. Il ne fallait rien moins qu'un leurre d'héritage Pour séparer nos deux amants. La dame désolée et pleurant à cœur fendre, D'un millier de baisers, d'un millier de serments Chargea notre partant ; ces marques d'amour tendre Sont bagage léger ; il en prit tant et plus. D'abord, pour consoler sa dolente maîtresse, L'oiseau fit de son mieux, mais, efforts superflus ! « Quel babil odieux ! il trouble ma tristesse. Quand donc pourrai-je en paix soupirer un moment? » On se tut au plus vite, admirant en soi-même L'effet de la douleur sur un cœur trop aimant. Pendant les premiers mois, de l'un à l'autre amant, Missives de trotter. Or, parmi les je t'aime, Les jamais, les toujours, entre deux au revoir, Le jeune époux mêlait un mot de ses affaires. Notre parent susdit avait fait son devoir : Il était mort. Restaient encor les inventaires, Les procès, les... que sais-je? On n'a jamais fini. Qu'y faire ? on attendit, et qui mieux est peut-être, On essuya ses pleurs. « Pour ne point reparaître L'éclat de nos beaux yeux serait déjà terni ? C'est fort mal entendu de s'enlaidir soi-même. Quoi ! nous irions gâter ce qui fait qu'on nous aimé, Nos charmes?... Non, l'amour ne nous en saurait gré. » Contre tant de soupirs à peine rassuré, Sans qu'à deux fois pourtant besoin fût de le dire, Sur sa bouche charmante il revint un sourire, Puis deux, puis trois; on ne les comptait plus. Voyant beauté renaître et grâce sa compagne, La troupe des amours se remit en campagne. D'anciens adorateurs, autrefois bien voulus Du temps qu'on était fille, au logis de la belle Revinrent tout d'un vol et sur le pied d'amis. D'un cœur à l'amitié bien est l'accès permis, Mais trop souvent l'amour se faufile avec elle. Croyez qu'il n'y manqua. Bientôt la citadelle, On le prétend du moins, se rendit à merci Après un court combat. L'époux de tout ceci Paya les frais. Dîme fut prélevée Sur les biens de l'absent; de la sorte aisément On attendit son arrivée. Notre consolateur à qui n'échappait rien, Vit donc la brèche ouverte à l'honneur de son maître. Il en gémit en perroquet de bien. « Quoi ! disait-il, deux cœurs que j'ai vus naître, Grandir, se chercher, s'entr'aimer ! Le plus joli ferait à l'autre cette injure ? Non, foi de Perroquet ! de sa mésaventure Je veux à son retour mon bon maître informer. » Ce retour ne tarda. Vers sa moitié chérie Notre époux revola plus tendre et plus charmant. Que fleurette et cajolerie Eussent passé chez lui sous forme d'un amant, Il ne s'en aperçut ; ce n'est chose vraiment Qui laisse de soi trace, et même en laissât-elle, Par un objet aimé qui n'est vite aveuglé ? Comment ne l'être point ? Tout des mieux régalé, Accueilli, caressé fut l'époux par la belle. N'était-ce qu'un semblant ? remords aidant, l'amour Avait-il tourné bride, et par un beau retour Réparait-on une erreur passagère ? Il se peut; toutefois je n'en jurerais pas, Car, s'il faut tout vous dire, on ne rencontre guère De cœurs qui s'égarant reviennent sur leurs pas. Aussitôt cependant que l'oiseau dont la langue Était sur des charbons, trouva jour à parler, Il parla, mais perdit sa peine et sa harangue. « Propos de perroquet ! Je m'en irais troubler ? Quelque sot ! » L'indiscret, bien qu'étouffant de rage, Ne se tint pas ce jour-là pour battu : Il revint à la charge. « Oiseau, te tairas-tu ? L'autre ne se taisait ; vingt fois et davantage Il répéta son dire. « Oh ! l'animal têtu ! Le maudit babillard ! » Cependant le pauvre homme Devenait tout rêveur. Du jour au lendemain Il perdit l'appétit. A grands pas joie et somme Avaient pris le même chemin. Point n'ose encor s'avouer qu'il soupçonne A son honneur atteinte pour cela. Son épouse c'était la sagesse en personne Et l'amour. Cependant qu'une mouche bourdonne Aux environs, notre homme est sur le qui-va-là. Une ombre, un mot, tout tire à conséquence Lorsqu'on est à ce point. L'oiseau, voyant l'effet Que produit son discours, redouble d'éloquence ; Il cite ses témoins, il précise le fait, Il jure ses grands dieux, il proteste, il s'entête. « On vous trompe, dit-il, j'en mets ma patte au feu. » La patte ? ce n'est guère, il jouait plus gros jeu Et perdit d'avantage ; il y laissa la tête. —Comment la tête ? —Hélas ! on lui tordit le cou. Notre mari crut pour le coup Recouvrer le repos par ce trait exemplaire. Crut-il bien ? Je ne sais. L'oiseau dans cette affaire Fut malgré sa vertu le plus sot de beaucoup. Si par cas d'aventure il advient que me trouve, O belles, le témoin de quelque méchant tour, Comptez sur mon silence, encor que je n'approuve De pareils manquements aux devoirs de l'amour. Des amants, des époux inquiéter les flammes, C'est périlleux ; j'honore après tout leur erreur, Dieu la permit toujours ; sans sa grâce, mesdames, Qui pourrait vous aimer en sûreté de cœur ?

Notes

Recueil: Contes (1855). https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5705859m/f122.item

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