← Retour aux poèmes

Le filleul de la mort

Louise Ackermann · 1859 · 19e siècle
«
D'un bûcheron la femme était féconde ; La malheureuse accouchait au plus dru. Tous les dix mois un fils venait au monde. Une douzaine avait déjà paru, Et le treizième arriva. La fortune De ces gens-là consistait en leurs bras. Or, tant et tant d'enfants sans rente aucune, Ce n'était pas un petit embarras. Sous ce toit donc habitait la misère ; Rien dans la huche et rien dans le grenier. Pour le moment tout le souci du père Était comment baptiser ce dernier. Il ne pouvait trouver une marraine Au nouveau-né ; chacune refusait. D'une commère à l'autre on se disait : Voyez ces gens, ils y vont par douzaine ! Toute marraine à ce compte est pour eux. Et quelle espèce encor ! Des malheureux ! Un bûcheron qui n'a ni sou ni maille ! Qu'il cherche ailleurs à pourvoir sa marmaille. Notre bonhomme était aux grands abois ; Il ne savait où donner de la tête. « Parbleu ! dit-il, la première en ce bois Qui passera, sans faute je l'arrête. Tant pis pour elle, il faudra, veuille ou non, Que du marmot elle soit la marraine. Est-ce un grand cas que de donner son nom ? Me pourra-t-on refuser cette étrenne ? » Et ceci dit, il s'alla planter droit Au beau milieu du chemin. Cet endroit Paraissait place assez peu fréquentée. Pourtant une heure ou moins ne passa pas, Qu'il vit venir une vieille édentée ; Elle avait hâte et marchait à longs pas. Quel teint ! quels yeux ! quel étrange corsage ! Des os sans plus, et pour tout vêtement Un grand linceul. L'herbe sur son passage Se desséchait. « La Mort ! C'est justement Ce qu'il me faut, se dit le pauvre hère. On la maudit, moi, je l'aime au contraire. Bien qu'elle soit sombre au premier abord, Elle est, dit-on, fort douce au pauvre monde. Nous allons voir. » Et sans grande faconde Il adressa sa requête à la Mort. « Très-volontiers, car les gens de ta sorte M'ont toujours plu; je ne leur fais pas peur. À mon plaisir je viens, je les emporte ; Pas de débats, de cris, à peine un pleur : Mourir pour vous ce n'est pas une affaire. » Au logis donc nos gens s'en vont grand'erre. Le nouveau-né dans les bras de sa mère Fut trouvé beau par la dame et baisé, Puis à l'église aussitôt baptisé. À dire vrai la Mort n'arrête guère, Et son emploi souffre peu de retard. « Mes bons amis, dit-elle à son départ, Je reviendrai, n'en faites aucun doute. » Et sur-le-champ elle reprit sa route. Son filleul crût. En sagesse et raison Il surpassait les enfants de son âge ; C'était merveille. Il devint grand garçon, Puis homme enfin. On l'aimait au village Pour son bon cœur et sa gente façon ; Mais de la Mort vent aucun ni nouvelle. Mon héros donc ne comptait plus sur elle, Quand il la voit arriver un beau jour, Toujours pressée et dans le même atour. « Mon cher enfant, lui dit à peine entrée, D'un air riant sa marraine la Mort, Tu n'as ni biens ni carrière assurée ; Te voilà grand, je veux te faire un sort. Prends cette poudre, elle renferme en elle Une vertu. La plus mince parcelle Guérit sans faute. Eût-on dans le cercueil Un pied déjà, la vie en un clin d'œil Refleurira. Mais donne-toi de garde De l'employer, si tu me vois jamais Près d'un mourant. Il est mien désormais, Il m'appartient et son sort me regarde. Si tu voulais dans ton aveuglement Me le ravir, pour t'en ôter l'envie, Apprends que lui guérirait sûrement, Mais tu paierais ce larcin de ta vie. Contre mon gré si jamais de ce don Tu fais emploi, n'attends point de pardon. » De par la Mort, sans latin et sans thèse, Voici notre homme établi médecin. Fièvre n'était si lente ou si mauvaise Qu’il ne guérît : son remède divin Sur toutes gens opérait des merveilles. Ce n'étaient plus que cures sans pareilles, Que moribonds arrachés au tombeau. De maint pays, de tous les bouts du monde On accourait. Cent milles à la ronde Il n'était bruit que du docteur nouveau. Il arriva bientôt une ambassade : D'un roi voisin la fille était malade, Mais très-malade, et s'en allait mourir. De la sauver plus aucune espérance ; Le pauvre père en semblable occurrence Envoyait donc le médecin quérir. Or, la princesse était une merveille ; Elle n'avait en beauté sa pareille, De plus aimable et douce, une âme d'or. Je ne sais trop ce qu'on disait encor ; Mais le docteur (son cœur n'était de roche) À ces récits se sentait attendri ; D'être en retard il eût été marri. Le voilà donc parti, sa poudre en poche, Et se hâtant. Hélas ! plus il approche, Plus son cœur bat. Tout le long du chemin II fut suivi d'une vague tristesse. Dans le palais où gisait la princesse Toujours courant nous arrivons enfin. Il était temps ; dans sa frêle poitrine Avec effort un dernier souffle errait. Près de quitter cette forme divine, L'âme hésitait : comme un suprême attrait La retenait ; l'enfant était si belle ! Ses grands yeux clos avaient un charme encor. La dernière heure avait versé sur elle Une beauté, la grâce de la Mort. Oui, de la Mort, car elle était assise, Cette cruelle, à ce chevet charmant ; Elle veillait elle-même à sa prise ; On n'attendait que le fatal moment. Le docteur entre.... ô ciel ! à l'instant même Il reconnaît sa marraine au teint blême : Elle était là, l'air sombre et l'œil hagard, La main levée et disant du regard À son filleul : « Prends-la-moi, si tu l'oses ! » Mais le jeune homme avait vu d'autre part Un tendre objet, pâle et les lèvres closes, Une malade expirant dans sa fleur. Il la regarde, et cet aspect l'enchante. En la voyant si belle et si touchante, De prime étrenne il lui donna son cœur, Mais sans espoir. Il attachait son âme À ce rameau, sachant qu'il se brisait. Ah ! quelque cher qu'il dût payer sa flamme, Il s'y livrait ; sa raison se taisait. Devant la Mort un vain rêve s'envole ; Grâce, beauté, tout cela va périr. Pour cette enfant qu'il aimait d'amour folle, Pauvre docteur, que pouvait-il ? — Mourir ! Il mourut donc ; ayant donné sa poudre, D'un mal subit sur l'heure il tombe atteint. La Mort le prit, prompte comme la foudre ; Il se livra de lui-même au Destin. Mais, ô miracle ! à l'instant la mourante Vit ses attraits et charmes refleurir ; On aurait dit une rose expirante Se ranimant au souffle du zéphyr. Dans leur éclat, sur ce front la jeunesse Et la santé brillèrent désormais. Le médecin n'en vit rien ; la princesse Lui prit sa vie et ne le sut jamais. Ah ! l'heureux sort ! Mourir pour ce qu'on aime ! Après son cœur offrir ses jours encor ! Un pareil don ne va-t-il de soi-même ? Et nous aussi, nous avons vu la Mort Assise auprès d'une couche bien chère. Plainte ni vœux, désespoir ni prière, Rien n'arrêta son bras ; il nous fallut Livrer l'objet d'une tendresse extrême. Ce n'est l'amour à cette heure suprême Qui nous manqua.... La Mort n'a pas voulu !

Notes

Recueil: Contes et poésies (1863). Sous-titre: Tiré de Grimm, à la même (le conte fait suite au poème "A madame E...). Daté de novembre 1859. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56075418/f196.item.texteImage

← Précédent A madame E... Suivant → Le coffre et le brahmane

Autres poèmes de Louise Ackermann

A Alfred de Musset 1863 A la comète de 1861 1863 A madame E... 1859 Adieux à la poésie 1835 Ah! si la Muse était tant soit peu fée... 1855 Deux vers d'Alcée 1863 Deux âmes 1863 Endymion 1863 Epilogue (Sous mes oliviers...) 1853 Epilogue (Sur le départ...) 1855 Hébé 1863 In memoriam 1863 L'Hyménée et l'Amour 1863 L'abeille 1863 L'entrevue nocturne 1855 L'ermite 1855 La coupe du roi de Thulé 1863 La fée au voile 1863 La lampe d'Héro 1863 La lyre d'Orphée 1863 La rose 1863 Le chasseur malheureux 1855 Le coffre et le brahmane 1863 Le fantôme 1863 Le perroquet 1855 Les malheureux 1863 Pensées diverses (I) 1863 Pensées diverses (II) 1863 Pensées diverses (III) 1863 Pensées diverses (IV) 1863 Pensées diverses (IX) 1863 Pensées diverses (V) 1863 Pensées diverses (VI) 1863 Pensées diverses (VII) 1863 Pensées diverses (VIII) 1863 Pensées diverses (X) 1863 Pensées diverses (XI) 1861 Sakountala 1855 Satan 1874 Savitri 1855 Un autre coeur 1863