«
D'un bûcheron la femme était féconde ;
La malheureuse accouchait au plus dru.
Tous les dix mois un fils venait au monde.
Une douzaine avait déjà paru,
Et le treizième arriva. La fortune
De ces gens-là consistait en leurs bras.
Or, tant et tant d'enfants sans rente aucune,
Ce n'était pas un petit embarras.
Sous ce toit donc habitait la misère ;
Rien dans la huche et rien dans le grenier.
Pour le moment tout le souci du père
Était comment baptiser ce dernier.
Il ne pouvait trouver une marraine
Au nouveau-né ; chacune refusait.
D'une commère à l'autre on se disait :
Voyez ces gens, ils y vont par douzaine !
Toute marraine à ce compte est pour eux.
Et quelle espèce encor ! Des malheureux !
Un bûcheron qui n'a ni sou ni maille !
Qu'il cherche ailleurs à pourvoir sa marmaille.
Notre bonhomme était aux grands abois ;
Il ne savait où donner de la tête.
« Parbleu ! dit-il, la première en ce bois
Qui passera, sans faute je l'arrête.
Tant pis pour elle, il faudra, veuille ou non,
Que du marmot elle soit la marraine.
Est-ce un grand cas que de donner son nom ?
Me pourra-t-on refuser cette étrenne ? »
Et ceci dit, il s'alla planter droit
Au beau milieu du chemin. Cet endroit
Paraissait place assez peu fréquentée.
Pourtant une heure ou moins ne passa pas,
Qu'il vit venir une vieille édentée ;
Elle avait hâte et marchait à longs pas.
Quel teint ! quels yeux ! quel étrange corsage !
Des os sans plus, et pour tout vêtement
Un grand linceul. L'herbe sur son passage
Se desséchait. « La Mort ! C'est justement
Ce qu'il me faut, se dit le pauvre hère.
On la maudit, moi, je l'aime au contraire.
Bien qu'elle soit sombre au premier abord,
Elle est, dit-on, fort douce au pauvre monde.
Nous allons voir. » Et sans grande faconde
Il adressa sa requête à la Mort.
« Très-volontiers, car les gens de ta sorte
M'ont toujours plu; je ne leur fais pas peur.
À mon plaisir je viens, je les emporte ;
Pas de débats, de cris, à peine un pleur :
Mourir pour vous ce n'est pas une affaire. »
Au logis donc nos gens s'en vont grand'erre.
Le nouveau-né dans les bras de sa mère
Fut trouvé beau par la dame et baisé,
Puis à l'église aussitôt baptisé.
À dire vrai la Mort n'arrête guère,
Et son emploi souffre peu de retard.
« Mes bons amis, dit-elle à son départ,
Je reviendrai, n'en faites aucun doute. »
Et sur-le-champ elle reprit sa route.
Son filleul crût. En sagesse et raison
Il surpassait les enfants de son âge ;
C'était merveille. Il devint grand garçon,
Puis homme enfin. On l'aimait au village
Pour son bon cœur et sa gente façon ;
Mais de la Mort vent aucun ni nouvelle.
Mon héros donc ne comptait plus sur elle,
Quand il la voit arriver un beau jour,
Toujours pressée et dans le même atour.
« Mon cher enfant, lui dit à peine entrée,
D'un air riant sa marraine la Mort,
Tu n'as ni biens ni carrière assurée ;
Te voilà grand, je veux te faire un sort.
Prends cette poudre, elle renferme en elle
Une vertu. La plus mince parcelle
Guérit sans faute. Eût-on dans le cercueil
Un pied déjà, la vie en un clin d'œil
Refleurira. Mais donne-toi de garde
De l'employer, si tu me vois jamais
Près d'un mourant. Il est mien désormais,
Il m'appartient et son sort me regarde.
Si tu voulais dans ton aveuglement
Me le ravir, pour t'en ôter l'envie,
Apprends que lui guérirait sûrement,
Mais tu paierais ce larcin de ta vie.
Contre mon gré si jamais de ce don
Tu fais emploi, n'attends point de pardon. »
De par la Mort, sans latin et sans thèse,
Voici notre homme établi médecin.
Fièvre n'était si lente ou si mauvaise
Qu’il ne guérît : son remède divin
Sur toutes gens opérait des merveilles.
Ce n'étaient plus que cures sans pareilles,
Que moribonds arrachés au tombeau.
De maint pays, de tous les bouts du monde
On accourait. Cent milles à la ronde
Il n'était bruit que du docteur nouveau.
Il arriva bientôt une ambassade :
D'un roi voisin la fille était malade,
Mais très-malade, et s'en allait mourir.
De la sauver plus aucune espérance ;
Le pauvre père en semblable occurrence
Envoyait donc le médecin quérir.
Or, la princesse était une merveille ;
Elle n'avait en beauté sa pareille,
De plus aimable et douce, une âme d'or.
Je ne sais trop ce qu'on disait encor ;
Mais le docteur (son cœur n'était de roche)
À ces récits se sentait attendri ;
D'être en retard il eût été marri.
Le voilà donc parti, sa poudre en poche,
Et se hâtant. Hélas ! plus il approche,
Plus son cœur bat. Tout le long du chemin
II fut suivi d'une vague tristesse.
Dans le palais où gisait la princesse
Toujours courant nous arrivons enfin.
Il était temps ; dans sa frêle poitrine
Avec effort un dernier souffle errait.
Près de quitter cette forme divine,
L'âme hésitait : comme un suprême attrait
La retenait ; l'enfant était si belle !
Ses grands yeux clos avaient un charme encor.
La dernière heure avait versé sur elle
Une beauté, la grâce de la Mort.
Oui, de la Mort, car elle était assise,
Cette cruelle, à ce chevet charmant ;
Elle veillait elle-même à sa prise ;
On n'attendait que le fatal moment.
Le docteur entre.... ô ciel ! à l'instant même
Il reconnaît sa marraine au teint blême :
Elle était là, l'air sombre et l'œil hagard,
La main levée et disant du regard
À son filleul : « Prends-la-moi, si tu l'oses ! »
Mais le jeune homme avait vu d'autre part
Un tendre objet, pâle et les lèvres closes,
Une malade expirant dans sa fleur.
Il la regarde, et cet aspect l'enchante.
En la voyant si belle et si touchante,
De prime étrenne il lui donna son cœur,
Mais sans espoir. Il attachait son âme
À ce rameau, sachant qu'il se brisait.
Ah ! quelque cher qu'il dût payer sa flamme,
Il s'y livrait ; sa raison se taisait.
Devant la Mort un vain rêve s'envole ;
Grâce, beauté, tout cela va périr.
Pour cette enfant qu'il aimait d'amour folle,
Pauvre docteur, que pouvait-il ? — Mourir !
Il mourut donc ; ayant donné sa poudre,
D'un mal subit sur l'heure il tombe atteint.
La Mort le prit, prompte comme la foudre ;
Il se livra de lui-même au Destin.
Mais, ô miracle ! à l'instant la mourante
Vit ses attraits et charmes refleurir ;
On aurait dit une rose expirante
Se ranimant au souffle du zéphyr.
Dans leur éclat, sur ce front la jeunesse
Et la santé brillèrent désormais.
Le médecin n'en vit rien ; la princesse
Lui prit sa vie et ne le sut jamais.
Ah ! l'heureux sort ! Mourir pour ce qu'on aime !
Après son cœur offrir ses jours encor !
Un pareil don ne va-t-il de soi-même ?
Et nous aussi, nous avons vu la Mort
Assise auprès d'une couche bien chère.
Plainte ni vœux, désespoir ni prière,
Rien n'arrêta son bras ; il nous fallut
Livrer l'objet d'une tendresse extrême.
Ce n'est l'amour à cette heure suprême
Qui nous manqua.... La Mort n'a pas voulu !