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SAKOUNTALA
CONTE TIRE DU SANSCRIT.
De l'Inde encore ! à son ami lecteur
Un grand courage il faut que l'on suppose :
Passe une fois, mais nous doubler la dose !
— Ah ! soyez donc indulgents ; un auteur
En vain se met en quatre pour vous plaire ;
Vous agréer n'est pas petite affaire.
Moi qui joyeux et suant sang et eau,
De ce pays portais un fruit nouveau,
Nouveau pour vous, je n'en fais point mystère,
Ce même fruit, voici quelques cents ans
Que l'Inde entière y mord à belles dents.
— Il sera frais ! — On y verrait encore
Perler pourtant les larmes de l'Aurore :
Sur sa peau fine et de ton velouté
Descend rayon d'immortelle beauté.
C'est grâce pure et fraîcheur sans pareille ;
Je vous offrais l'honneur de ma corbeille,
Et ce faisant, pensais m'achalander ;
Je vous traitais en nouvelle pratique.
N'en parlons plus : à quelque autre boutique
Tout de ce pas allez en marchander,
Fruits boursouflés de plantes mal venues,
Nés sans soleil, mais que l'on porte aux nues.
— Diable ! mon cher, que sera donc le tien ?
Montre-le-nous ; cela n'engage à rien.
— Ayant changé de ciel et de corbeille
Il a perdu de sa couleur vermeille ;
Bien que l'aveu coûte, je vous le dois.
Ce doux produit d'une terre étrangère,
Pour y toucher n'ai main assez légère ;
Un peu de fleur est restée à mes doigts,
Même beaucoup, il vous y faut attendre ;
C'est le déchet. — Je vois que tu sais vendre.
Ton fruit si beau ne serait que rebut ?
Tu ne parlais ainsi vers le début.
— Voyager nuit à telle marchandise.
En voulez-vous ou non ? — Quelle sottise !
Un fruit flétri. — Vous m'en diriez merci.
Quoique flétri, si votre lèvre y touche,
Il pourrait bien vous laisser bonne bouche.
— Donne-le donc ! — Le voilà, goûtez-y.
Un roi chassait; mais avant toute chose,
Dépeignez-le ce roi, s'écrira-t-on.
Quand on dit roi, tout d'abord on suppose,
Sur ce nom-là, qu'il s'agit d'un barbon ;
A mon héros c'est faire un tort immense,
Lui qui n'avait pas de poil au menton.
Par le décrire il faut que je commence.
Il était beau, mais non comme le jour,
Le jour c'est vieux, je dirai donc l'aurore,
C'est bien plus jeune : il n'avait point encore
Vingt ans ; c'était un frère de l'Amour.
Or, on est beau de plus d'une manière.
Je reconnais deux beautés : la première
Consiste aux traits; pureté du contour
En fait les frais. Seule, elle est fort sévère
Et touche peu ; c'est un marbre glacé
Où main d'Amour n'a point encore passé ;
Rien n'a monté du cœur vers le visage.
L'autre, au contraire, et le dis entre nous,
Vient droit de l'âme et d'Amour est l'ouvrage.
Elle est tout charme ; un penser vague et doux
Laisse en maint lieu trace de son passage ;
C'est une grâce, un attrait... mais les yeux,
Les yeux surtout y gagnent en lumière.
Me la laissez et prenez la première :
Mais mon héros les avait toutes deux.
Il aimait donc ? me dira-t-on surprise.
— Mon prince aimer ! ah ! madame, et comment ?
En aimer une ou bien deux seulement,
N'aurait été que petite entreprise.
Il en aimait trois cents éperdument,
Et leur livrait son âme tout entière ;
Trois cents beautés qu'il tenait en volière,
Oiseaux charmants qui n'avaient nuit et jour
Pour tout emploi qu'à gazouiller d'amour.
D'ailleurs dans l'Inde, ainsi le veut l'usage,
Toujours un prince aime à cœur que veux-tu ;
Mais pour cela pas un n'en est moins sage,
Et bien à tort se plaindrait la vertu.
C'était besoin d'aimer et non pas vice.
Songez, vingt ans ! les siens n'étaient sonnés.
S'il avait eu mon prince à son service
Cent mille cœurs, il les aurait donnés.
N'en ayant qu'un, à ses trois cents épouses
Il le gardait ; sans faire de jalouses
Il partageait son unique gâteau.
Vraiment les parts en étaient encor belles.
On pense bien que ces dames entre elles
N'en perdaient pas le plus petit morceau.
Il chassait donc. — Quoi ! des goûts si sauvages
Avec un cœur si tendre ! il se pourrait ?
Dépareiller tant de jolis ménages !
— S'il fut chasseur, j'en ai bien du regret.
Ah ! quant à moi, si jamais la fortune
Avait placé quelque sceptre en ma main,
Troublé n'aurais l'amour de bête aucune ;
Un animal, mais c'est presque un prochain !
Dans la forêt c'était un grand tapage :
Chevaux et chiens, piqueurs, tout l'équipage.
Avint que biche ou chevreuil effaré,
Ne sais lequel, entra dans un fourré :
Chasseurs lassés, lévriers hors d'haleine,
Piste perdue et le roi fort en peine.
A quel propos ? Dans la forêt vraiment.
Il ne manquait gibier pour le moment ;
Mais Douchmanta, (c'est ainsi qu'on le nomme),
Quoiqu'il fût prince, était encore un homme.
On sait qu'en chasse ainsi qu'en nos amours,
(Le cœur humain est fait d'étrange sorte),
Ce qui nous fuit nous le voulons toujours.
De ses chasseurs dans l'ardeur qui l'emporte
Le jeune roi se trouva séparé,
Et dans le bois bel et bien égaré :
En tout ceci, quant à moi, je suppose
Que Providence était pour quelque chose :
D'agir sans elle on est fort empêché.
Elle a partout son petit doigt caché,
Et mon récit va prouver, et de reste,
Qu'à cette affaire elle mit les deux mains.
Le roi courait ; il était jeune et leste :
Puis se trouver ainsi par les chemins
Sans suite aucune, avait un charme étrange :
C'était du moins celui de nouveauté.
Il se sentait si libre ! au bord du Gange,
Comme partout, s'attache à royauté,
C'est là sa plaie, un affreux esclavage.
Il n'est métier sans son mauvais côté ;
Triste est celui de roi ; quel avantage
Peut compenser perte de liberté ?
Après trotter une heure et davantage
Il s'arrêta : toute chose prend fin.
S'entrevoyait à travers le feuillage
Comme chaumière ou plutôt ermitage.
Il n'avait fait notre roi ce matin
Qu'un seul repas; jeunesse a toujours faim.
Course d'ailleurs et grand air, je suppose,
A l'appétit mettait aussi du leur.
Notre bon prince aurait de fort grand cœur
Mangé, je crois, quelque petite chose.
Le voilà donc qui descend tout joyeux
De son cheval ; il courait vers ces lieux
Quand, s'arrêtant au milieu du bocage,
Comme ébloui mit la main sur ses yeux.
Il avait vu... Quoique fort jeune d'âge,
Notre héros, comme on le pense bien,
N'était garçon sortant de son village,
Naïf et neuf, ne sachant rien de rien.
Il connaissait toutes les belles choses,
Palais, beaux-arts, les femmes et les roses.
Rien ne prenait ses sens à l'imprévu,
Soyez-en sûrs... — Eh! qu'avait-il donc vu ?
— Il avait vu... Je ne me voudrais faire
Avec personne une mauvaise affaire.
Pour ce qui suit, ô beau sexe enchanteur !
Ne va pas prendre à guignon ton auteur ;
Ne te mets pas en de fausses alarmes.
Je songerais à ravaler tes charmes !
Plutôt laisser, ils me tiennent au cœur,
Et conte et vers et toute l'entreprise.
D'ailleurs ma plume est plume bien apprise,
Et seulement à vérité cédant,
N'écrit ceci qu'à son corps défendant.
Quand on mettrait ensemble en sa pensée
Beauté présente avec beauté passée,
Tout ce qui fit à la nature honneur,
Hélène même, Hélène avant le séducteur,
Avant l'époux et toute jeune fille,
Le front timide et de pudeur paré ;
Vénus encor dans son berceau nacré,
Perle charmante, entr'ouvrant sa coquille,
Toute modeste, ignorant ses beautés,
N'ayant pas fait moindre bout de toilette,
Mais échangeant, d'humeur déjà coquette,
Entre cieux, rive et flots à ses côtés,
Comme entre amants, des regards enchantés ;
En y joignant le printemps et l'aurore,
Rayons du ciel, fleurs des champs, plus encore,
Rien n'eût offert, on l'a déjà prévu,
Chose égalant l'objet qu'il avait vu.
C'était un ange, une forme céleste,
Mais cependant du sexe féminin.
Quels yeux ! quel front ! quelle taille ! et le reste !
Elle était seule au milieu d'un jardin.
En ce moment notre belle déesse
De sa main même arrosait quelques fleurs,
Et les couvant de l'œil avec tendresse,
En prenait soin comme de jeunes sœurs.
Notre héros, qui l'avait entrevue,
De prime abord n'en soutint pas la vue.
— A tant d'attraits pourquoi fermer les yeux ?
— S'il les ferma, le roi ne tarda guère
A les rouvrir ; bien plus, mon curieux
Là ne s'en tint, et comme à la lumière
Un papillon s'empresse un soir d'été,
Il s'approcha de la jeune beauté.
Quand celle-ci toute à son arrosage,
Levant les yeux aperçut l'inconnu,
Elle poussa d'un air fort ingénu
Un petit cri de fauvette sauvage.
Était-ce peur ? Peur d'un joli garçon !
Je ne crois pas, c'était plutôt surprise,
Car de tel air et de semblable mise
Il n'en courait beaucoup en ce canton.
Le prince aussi perdit un peu la tête ;
Il ne savait que lui dire vraiment.
Garçon d'esprit, il se trouvait si bête !
Il se serait battu dans ce moment.
Jamais pourtant, à ce que dit l'histoire,
Ne se troublait notre roi de si peu,
Et deux beaux yeux, même cent, on peut croire,
Ne l'étonnaient ; il était fait au feu.
Mais pour ce jour il faut qu'il s'en console
Bon gré mal gré ; de tout autre façon
Allait la chose, et l'amour à l'école
Le renvoyait comme un petit garçon.
Après rougir, se troubler et se taire,
Un doux causer obtint son tour aussi,
Et grâce à lui, ce semblant de mystère
Aux yeux du roi fut bien vite éclairci.
Sakountala, c'était la jeune fille,
Depuis l'enfance habitait dans ce lieu,
En tout n'ayant qu'un père pour famille,
Vieillard très-fort occupé du bon Dieu.
Ce père, où donc avait-il la cervelle ?
Bois est-ce place à des objets si beaux ?
Voulait-il donc pour cette demoiselle
Prendre un mari chez les petits oiseaux ?
Non ; mais notre homme, au sujet d'hyménée,
Avait aussi sa manière de voir.
Maris toujours sont par la destinée
Distribués à qui les doit avoir.
Lui donc, aimant son enfant d'amour tendre,
Laissait au ciel le soin de la pourvoir,
Et de pied ferme il attendait son gendre.
Jusqu'à présent pourtant à l'horizon,
Ni du couchant, hélas ! ni de l'aurore,
Cet astre-là ne voulait poindre encore.
Sa fille était dans sa prime saison ;
Elle n'avait que quinze ans tout à l'heure.
Il n'était donc péril en la demeure ;
Rien ne pressait. Le cœur avec les sens
De compagnie à cet âge sommeille,
Somme léger et qu'une mouche éveille.
Notre bonhomme au moins sur une oreille
Pouvait dormir encor deux ou trois ans.
En doux langage et rimes fort jolies,
Un grand poète ou deux ont prétendu
Que fille et rose à leurs tiges ravies
Sans nul retour, avaient leur prix perdu.
Dès le cueillir ils les disent flétries,
Blasphème affreux qui m'indigne à bon droit.
Méfiez-vous de la race chantante ;
L'occasion, quelque rime tentante,
Peut la mener plus loin que l'on ne croit.
Le ciel a fait bien plutôt, je suppose,
Pour qu'on les cueille et la vierge et la rose.
Printemps passé, nulle sur son buisson
Ne veut rester ; ce ne sont fleurs d'automne.
S'il faut cueillir fillette en sa saison,
Main d'un amant n'est-elle à cela bonne ?
Je dis amant, mais comprenez mari.
Nous avons donc laissé dans le bocage,
Un peu plus haut, ainsi que l'ai décrit,
Nos jeunes gens en très-doux bavardage.
Ils se disaient... c'étaient des mots charmants,
Sinon très neufs, mais depuis six mille ans
Qu'il est éclos, ce ravissant langage,
Ne défleurit aux lèvres des amants.
Sakountala qui n'avait de sa vie,
Ni beaux ni laids, jamais vu de garçons,
Pour le premier était toute ravie ;
Yeux le disaient de plus de cent façons,
Et de ce cœur tout neuf, mais non sauvage,
Troupe d'amours couraient à l'abordage ;
En un moment il fut fait prisonnier.
Pour Douchmanta cette même aventure
Prenait vraiment une étrange tournure.
Depuis longtemps ne sait-il son métier ?
En fait d'aimer n'est-il point passé maître ?
Oui, mais l'amour de tout temps fut un traître ;
Il a foison de dards en son carquois ;
Car ce dieu-là fait flèche de tout bois.
Il faut pourtant savoir que ses blessures
Au fond souvent ne sont qu'égratignures
A fleur de peau. Pour les cœurs ici-bas,
Il n'a, dit-on , vraiment qu'un trait qui vaille.
Mais celui-là point ne faut qu'on s'en raille,
Il a parfois amené le trépas.
Soit qu'à raison on l'aime ou le haïsse,
De la blessure on ne peut l'arracher.
Or, cette flèche, ô prince encor novice !
Amour venait de te la décocher.
— Que voulait-il, ce jeune personnage ?
Femme de plus ? Nous le voyons venir.
Trois cents moitiés déjà dans son ménage,
C'est compte rond, ne s'y peut-il tenir ?
— Ce qu'il voulait, le savait-il lui-même ?
Sentir qu'on est près d'un objet charmant,
Qui nous sourit et peut-être nous aime,
Et s'enivrer de ce bonheur suprême,
N'était-ce assez pour le premier moment ?
Tout dès demain nous pourvoirons au reste.
— Je ne passe outre. Ah ! poète tout doux,
Ce demain-là ne serait-il modeste ?
— Mes vers et moi pour qui nous prenez-vous ?
Jamais à mal n'avons fille entraînée,
Et notre cœur est plus pur que le jour.
D'ailleurs ma muse (elle est un peu bornée),
Sans la vertu ne comprend pas l'amour.
Toujours est-il qu'en l'âme du volage
Vieilles amours déjà cédaient le pas
Et s'envolaient ; ouverte était la cage.
Dans ce logis c'était un branle-bas,
D'un seul congé délogeaient trois cents flammes.
Plier bagage il vous fallait, mesdames ;
Un seul regard détrônait vos appas.
— Votre roi mène une affreuse conduite !
— Affreuse ou non, j'en ai les pleurs aux yeux,
Car du passé l'on n'est pas si tôt quitte.
Vilain moment que celui des adieux !
Des deux côtés c'est peine fort cruelle.
Croyez-vous donc que l'on soit infidèle
Pour son plaisir et de gaîté de cœur ?
Croyez plutôt que celui qui délaisse
Ne dit pas tout ; l'ancien amour lui laisse
En s'éloignant sa pointe de douleur.
Savoir qu'on est l'innocence en personne,
Et d'autre part sentir d'affreux remords !
C'est votre faute, objets qu'on abandonne,
Et c'est de vous que viennent tous les torts.
Avoir osé vous poser en idoles,
Même inspirer quelques ivresses folles,
Laissant penser qu'il n'était sous les cieux
Rien de plus doux qu'un regard de vos yeux !
Cela mérite une vengeance insigne.
Nous faire ainsi jouer le rôle indigne
D'un idolâtre encensant de faux dieux !
Mais Douchmanta n'était homme, je pense,
A se tenir tous ces beaux discours-là.
Il faisait bien ; pour moi je l'en dispense
Il ne voyait de finesse à cela.
Le raisonner sur de tels points sans doute
Ne sert de rien ; le pauvre cœur humain,
Tant tiraillé, fait souvent fausse route ;
Laissé tout seul, il va droit son chemin.
Celui du prince en sa belle équipée,
Ainsi qu'on voit, ne se gênait beaucoup :
Comme jument à son maître échappée,
Il galopait la bride sur le cou.
On me dira : ce jeune homme et sa belle
En ce bosquet, l'un de l'autre enchanté,
Les laissez-vous jusqu'à vie éternelle ?
Pour moi je crois qu'on y serait resté,
Si ne venant, le bonhomme de père
De but en blanc n'eût rompu l'entretien.
— Gronda-t-il fort, ce grand homme de bien ?
— Ah ! lui, gronder ! ne le connaissez guère.
Surpris de voir un jeune homme en ce lieu,
Il vous l'accueille, embrasse, et lui fait fête,
Reconnaissant en ce doux tête-à-tête
Visiblement le doigt sacré de Dieu.
Il ignorait parler au roi son maître ;
Mais lui trouvant bon ton et l'air ouvert,
A l'étranger crut sans se compromettre
Pouvoir offrir le vivre et le couvert.
C'est arrangé ; notre héros s'installe,
Et le voilà jusqu'à la fin du jour
Filant aux pieds de sa gentille Omphale,
Sinon quenouille, au moins parfait amour.
A ce filer volontiers on s'adonne ;
Quand on est jeune, ah ! quel charmant métier !
Sans marchander, de bon gré je vous donne
Tous les amours pour l'amour filandier.
Sakountala vraiment était aux anges,
Et dans son cœur, neuf aux douceurs d'aimer
Que de secrets et surprises étranges !
Il s'éclairait en se laissant charmer.
Nature même aux fêtes de cette âme
Avait sa part : plus purs étaient les cieux,
Plus chauds les airs, les oiseaux chantaient mieux.
Il lui semblait qu'un rayon de sa flamme
Eût éclairé déjà les alentours.
Ce n'était plus soleil de tous les jours ;
Un bien plus beau luisait. L'enfant ravie
En souriant saluait chaque fleur,
Et se sentait comme une folle envie
De tout presser ce jour-là sur son cœur.
Le lendemain, dans les formes d'usage,
Et déclinant ses dignités et nom,
On demanda la belle en mariage :
Pensez un peu s'il fut répondu non !
D'un roi puissant devenir le beau-père,
C'était un rêve, et l'on n'y croyait point.
A ce parti le pauvre solitaire
N'avait jamais songé ni près ni loin.
On convint donc pour hâter cette affaire
De célébrer la noce sans éclat.
Je ne crois pas qu'on parlât du contrat.
Sakountala, d'un si beau mariage
Ne comprenait qu'un côté seulement :
Qu'était-ce un roi ? Dans ce grand personnage
La pauvre enfant ne voyait qu'un amant.
A votre avis fallait-il davantage ?
Deux jours après on s'épousa dûment.
— On avait donc un prêtre à son service ?
— Souvent un père a rempli cet office.
Quel patriarche en usait autrement ?
Par un beau jour et d'une âme ravie,
De garçon jeune à vierge dans sa fleur,
Entre-changer serment d'amour à vie,
Le prononcer des lèvres et du cœur ;
Puis un vieillard d'une voix attendrie,
Au nom du ciel bénissant ce serment ;
Ainsi reçu, dites-moi, je vous prie,
Que trouvez-vous qu'il manque au sacrement ?
D'hymen d'amour, on ne sait pas les suites.
Époux d'un jour, jeunes âmes séduites,
De ne changer ne jurez vos grands dieux :
On en a vu que cet état dégrise.
Liqueur d'amour en vase d'hymen mise
Est un vin aigre avant d'être un vin vieux.
Mais cependant ne vous le déconseille.
Vous le savez, elle n'a sa pareille,
Cette liqueur au feu des premiers jours ;
Un doux parfum au fond du cœur en reste.
Ne pût-on boire à la coupe céleste
Qu'une gorgée, ah ! buvez-y toujours.
Nos deux époux ne s'en faisaient pas faute,
Et mon conseil leur venait fort à point ;
Ils s'enivraient ; l'ivresse côte à côte,
A frais communs, ne leur déplaisait point.
Un bon grand mois écoulé, las d'attendre,
Notre vieillard qui déjà pour son gendre
Sentait remords, à la fin lui parla,
Lui rappelant les besoins de l'empire,
Puis ses sujets, puis ceci, puis cela ;
Cinquante fois il revint à son dire ;
On n'entendait de cette oreille-là.
C'était cas grave, et si dame Prudence,
Intervenant, prenait part au débat,
On envoyait au diable sa présence ;
Mais force fut qu'enfin on lui cédât.
Il fallut voir alors la belle transe
Et les hélas de l'une et l'autre part.
D'amour, c'était la première traverse :
Soupirs, sanglots et les larmes à verse
Point ne manquaient au moment du départ.
Las ! se quitter, encor qu'il en déplaise,
Pour deux grands jours... — Deux jours, rien que cela ?
— Vous en parlez vraiment fort à votre aise ;
N'auriez-vous donc jamais passé par là ?
Comment ? deux jours demeurer sans entendre,
La voix chérie ! A tout cœur vraiment tendre
L'absence, hélas ! fait un mauvais parti :
Rien n'est le dire, il faut l'avoir senti.
En s'éloignant le roi fit la promesse
De dépêcher une escorte en ces lieux
Pour ramener la nouvelle princesse.
Bien plus encore : au moment des adieux
Il lui laissa, ce n'était qu'en otage,
L'anneau royal qu'il portait à son doigt,
Et que jamais prince quitter ne doit ;
Car cet anneau fait tout le personnage ;
C'est son écharpe à lui, son cordon bleu.
En d'autres mains, songez-y donc un peu,
On aurait pu rassembler le jour même
Vassaux et flotte, armée et cour suprême,
Faire la guerre et mettre des impôts.
Un tel danger de la part de la belle,
(Elle n'était avare ni cruelle),
N'effrayait guère ; on était en repos.
De Douchmanta, peut-être on le devine,
Ceci n'était qu'attention très fine.
Grâce à l'anneau de son royal époux,
Dans ses États la nouvelle venue
Avec respect eût été reconnue.
D'honneurs pour elle il était fort jaloux.
Ah ! quand un cœur a rencontré sa reine,
Il voudrait voir devant la souveraine
Tout l'univers tomber à deux genoux.
Le roi partit ; il n'avait à sa suite
Qu'un doux rêver ; cet hôte ce matin
Jusqu'au logis lui faisait la conduite.
Poëte ancien, pour d'autres ne les cite,
A dit en vers et dans un bon latin :
Lorsque poursuit le chagrin au front triste
Un pauvre diable, il n'en perd point la piste.
Si celui-ci met cheval au galop,
Voici que l'autre est en selle aussitôt,
Bien installé, sans façon, à sa guise,
Derrière l'homme et piquant des talons.
Pensers d'amour, point ne vous le déguise,
Sont aussi gens à ne pas lâcher prise.
Mais pour ceux-là ce sont doux compagnons ;
Je leur permets de me servir d'escorte.
Notre roi donc galopait de la sorte,
Ne jetant point de regard de côté,
Droit devant lui, comme un fou, ventre à terre,
Quand un passant, c'était involontaire,
Légèrement fut du cheval heurté.
Or, des passants la nature est diverse.
Il s'en est vu qu'on pousse et qu'on renverse
Sans rien risquer; dans leur premier effroi
Ils vous diront : Monsieur, excusez-moi.
Ceux-là ce sont passants de bonne pâte.
Mais il en est d'un tout autre acabit.
Évitez-les quand courez en grand' hâte.
Tant seulement si frôlez leur habit j
Les offensez ; manque d'égards les blesse.
Dans l'Inde saints sont gens de cette espèce :
Il ne faut pas leur marcher sur le pied.
Précisément le heurté de mon conte
En était un ; il ne faisait quartier.
On ne pouvait le toucher à bon compte.
Avec le ciel étant du dernier mieux,
Il le chargeait du soin de sa rancune.
A mon héros il ne fit grâce aucune,
L'apostrophant de son ton furieux :
« Ah ! je t'y prends, monarque sans cervelle,
Heurter ainsi personnage dévot !
Il t'en cuira. Ce matin chez ta belle
En étourdi tu laissas ton anneau :
Des jours passés je t'ôte la mémoire
Jusqu'au moment qu'il te sera rendu. »
Puis s'éloignant, à ce que dit l'histoire,
Il planta là le roi tout éperdu.
Mais à propos, maintenant que j'y songe,
Oter mémoire est peut-être un bienfait;
Sur le passé donner un coup d'éponge
En bien des cas serait d'un bon effet.
Quoi ! me ravir le plus cher de moi-même !
Amer ou doux, ô mon passé ! je t'aime.
Toi seul m'es tout; hélas! le présent fuit.
Qu'il pleure ou rie au moment qu'il s'éveille,
Un souvenir a douceur nompareille.
Sans ses hiers c'est peu qu'un aujourd'hui ;
A ne les perdre il est donc bien qu'on veille.
La mémoire est le coffret parfumé
Où tient notre âme un trésor enfermé ;
Encore émue, en hâte elle y dépose
Joie et douleur, amour et toute chose,
Cendres, hélas ! mais cendres de grand prix.
Ce coffret-là, jusqu'à cette occurrence,
Par des voleurs n'avait point été pris ;
On le pouvait avec toute assurance
Sur soi porter en voyage lointain.
Mais regardez si chose est sûre au monde ;
Un méchant saint, que le ciel le confonde !
L'enlève au prince en moins d'un tour de main.
II
De notre roi n'a-t-on point de nouvelles ?
— Aucune encor. — Qu'est-il donc arrivé ?
C'est nous laisser en des craintes mortelles ;
Je n'en dors point. — Et moi j'en ai rêvé.
Discours pareils volaient de bouche en bouche.
Un roi perdu, c'est vraiment un peu louche.
Qu'un roi s'en aille ou meure, je l'admets,
Cela s'est vu : jamais, au grand jamais,
On n'en perdit. Anneau, bijou s'égare,
Monarque point. En un cas si bizarre
On ne savait à quel saint se vouer,
Même on n'osait qu'à demi l'avouer;
A ses voisins c'était prêter à rire.
Déjà l'alarme était dans tout l'empire.
Ordres couraient, police était sur pied.
On visita jusqu'aux moindres ruelles,
Jardins, réduits, tous lieux où près des belles
Roi de vingt ans pouvait s'être oublié.
A le chercher en des transes cruelles
On épuisa grands et petits moyens,
Le tout en vain : du roi point de nouvelles.
Chacun déjà donnait sa langue aux chiens.
Vieux courtisans, dans cette grave affaire,
N'aviez-vous point reproches à vous faire ?
Quoi ! nous voyons un unique berger
De plusieurs cents de moutons se charger ;
Et chaque soir, sans qu'un d'entr'eux s'attarde
Tous bien comptés il les rend au bercail ;
Et vous, Messieurs, le ciel pour seul travail
Un pauvre agneau de roi vous donne en garde.
Voilà qu'au bois le laissez par mégarde !
Qui sait ? le loup l'a peut-être mangé.
De le trouver plus d'espérance aucune.
Ailleurs on eût le cas vite arrangé,
Prenant quelque autre et plutôt dix fois qu'une.
A l'évidence à contre-cœur rendu,
On y songeait, quand un jour sur la place,
Au grand galop, en simple habit de chasse,
Passa soudain ce prince archiperdu,
Devant le nez d'un chacun qui s'étonne,
En beau plein jour, soleil luisant aux cieux.
A tour de bras on se frottait les yeux ;
C'était bien lui, le monarque en personne,
Frais et gaillard, dispos et bien portant,
Un peu bruni, se disait-on pourtant.
Au débotter que la presse fut grande
On le peut croire. Après l'avoir toisé,
Tâté, revu, l'on s'empresse, on demande.
De questions c'était un feu croisé ;
D'où venait-il ? Il se donnait au diable
S'il le savait. Ce n'était pas croyable :
Rester absent un mois sans savoir où !
De le presser on ne fut pas si fou.
Qui ne saurait tenir sa langue en poche,
Vite à la cour aurait poste perdu.
On pensa donc, penser n'est défendu ;
Le roi se tait, amourette est sous roche.
Mais au logis un mauvais son de cloche
Ceci rendit. Pour moi ne sais moitié,
Fût-elle un ange, à qui pareille absence
N'eût donné prise à gronder d'importance.
Femme à huis clos est-elle sans pitié ?
Je ne dis pas ; lorsque l'amour s'en mêle
Après l'orage on revoit le beau temps.
On le revit chez le roi, mais querelle
A son retour montra d'abord les dents.
Ce fut un bruit, des hauts cris, et ces dames
Sur tous les tons lui chantaient trois cents gammes.
On fit la moue, on prit l'air refrogné,
Accommodant le tout de quelques larmes,
Puis on revint, voyant qu'en fait de charmes
Notre coureur avait plutôt gagné.
Qu'était-ce donc ? Ayant perdu des belles
Le souvenir, il les trouvait nouvelles.
Y découvrant des millions d'attraits,
Il refaisait plus aimable auprès d'elles
Rôle d'amant, et sur de nouveaux frais.
Au moindre charme il trouvait grâce exquise ;
Nul n'échappait, même le plus petit.
La nouveauté, sauce en amour requise,
Mettait son cœur en pointe d'appétit.
Dans ce cœur-là, Sakountala chérie,
A mon regret, ton passage fut court.
Sans que besoin soit de sorcellerie,
Vite oublié s'est vu parfois l'amour,
Jamais pourtant à ce point, que je sache.
Le plus souvent après rompre une attache,
Notre âme souffre où la chaîne a porté
Longtemps encor. Quand passion succombe
D'un souvenir qui de nous n'est hanté ?
Autour des cœurs qui vous servent de tombe
Vous retournez errer à certains jours,
Chers revenants, ô défuntes amours !
C'est au palais qu'on en contait de belles ;
Chacun tout bas s'en disait des nouvelles.
Le roi faisait de jolis quiproquos,
Il commettait bévue à tout propos.
Vieux courtisans blanchis dans les offices
Voyaient rayer leurs états de services :
Gens tout nouveaux prenaient le pas sur eux.
Qui ne se fût arraché les cheveux ?
Secours promis, récompenses et dettes,
D'un pied léger allaient aux oubliettes ;
Le roi semblait homme du ciel tombé,
Et du passé ne sachant A ni B.
Voici qu'un jour du palais à la porte
Tout frais des bois nous débarque un vieillard ;
Bâton en main, vêtu de pauvre sorte,
Auprès du prince il voulait sans retard
Être introduit. S'il faut que vous le dise,
Il n'était seul ; femme de simple mise
De ce bonhomme accompagnait les pas.
Que charme y fût, on ne le savait pas.
Un long grand voile entourait sa personne.
Moi, sans la voir, pour belle je la donne :
Voiles toujours sont recéleurs d'appas.
On comprend bien que ce couple rustique
Dans le palais ne put entrer tout droit ;
De libre accès n'est jamais tel endroit
A pauvres gens. De plus d'un domestique
Il leur fallut rebuffade essuyer ;
On les laissait gémir et supplier.
Ils s'y prenaient de toutes les manières,
Et firent tant par leurs pleurs et prières,
Qu'un cœur moins dur qui passait près de là,
En fut touché jusqu'à s'offrir d'escorte
A leur servir. Dieu lui rende cela !
Par cent détours, par mainte et mainte porte
Ce guide aimable à bon port les conduit ;
Devant le roi le couple est introduit.
Or, ce jour-là notre jeune et beau sire
Précisément avait fort bien dîné.
— Un roi, je crois que cela va sans dire?
— Oui, mais avait repas assaisonné
D'un bon vieux vin qui le portait à rire ;
Ne s'en gêna, comme bien vous pensez.
LE ROI.
Que me veut donc ce grave personnage ?
LE VIEILLARD.
Ce que je veux, ô monarque volage!
Mon seul aspect doit te le dire assez.
LE ROI.
De mes deux yeux, vieillard, je t'envisage ;
Ton seul aspect ne me dit rien du tout.
LE VIEILLARD.
Auriez-vous donc oublié le beau-père,
L'épouse aussi qui vous était si chère ?
LE ROI.
Tu me fais là conte à dormir debout.
Beau-père, épouse, et toute la famille
Sont gens que n'ai jamais vus ni connus.
Ah ! retournez d'où vous êtes venus.
LE VIEILLARD.
Vous ne le niez ? Sakountala, ma fille,
N'est votre femme ?
LE ROI.
Attends ! Sakountala ?
Non, n'en ai point qui porte ce nom-là.
LE VIEILLARD.
Mais c'est trop fort ! c'est moi, moi que voilà
Qui vous unis.
LE ROI.
Conte-nous cette histoire.
LE VIEILLARD.
Quoi ! vous raillez ? Ah ! je ne le puis croire.
Parmi vos pleurs n'en fût-il qu'un de vrai...
Car vous pleuriez en nous quittant vous-même...
LE ROI.
Si j'ai pleuré, ces pleurs sans peine extrême
Se sont séchés.
LE VIEILLARD.
Hélas ! il y paraît.
N'est-ce pas moi qui dans notre forêt
Vous accueillis, si j'ai bonne mémoire ?
Dans ces bosquets pendant un mois fêté,
Vous paraissiez sensible à la beauté.
LE ROI.
D'accord, mon cher, ceci tourne à ma gloire.
Comment ? chez toi je fus si bien traité ?
Quand tout cela n'aurait eu lieu qu'en songe.
C'est très flatteur. Dis-moi donc à ton tour
De quoi je puis t'obliger en retour ;
Je le ferai de grand cœur, sans mensonge.
LE VIEILLARD.
Sire, et c'est vous qui me le demandez !
LE ROI.
Mais oui, parbleu ! c'est moi qui le demande.
De quel démon ces gens sont possédés !
Bien que d'un roi la puissance soit grande,
Point n'est sorcier.
LE VIEILLARD.
Tous ses chagrins passés
A cette enfant par un amour fidèle
Faire oublier, et demeurer près d'elle,
Serait-ce trop ?
LE ROI.
C'est déjà bien assez !
Mais avant tout ta fille est donc jolie ?
LE VIEILLARD.
Hélas ! ses pleurs l'auront un peu pâlie ;
Puis son état...
LE ROI.
Son état ! Que dis-tu ?
LE VIEILLARD.
Vous n'avez point deviné ma pensée ;
Dire voulais sa grossesse avancée.
LE ROI.
Grosse ? vraiment ? Tel échec à vertu
Comme à beauté, n'est-ce donc rien qui nuise ?
Sans sourciller, comme il vous dit cela !
N'es-tu pas fou, bonhomme à tête grise,
De m'amener femme en cet état-là ?
LE VIEILLARD.
En cet état, c'est vous qui l'avez mise.
LE ROI.
Sans le savoir, j'aurais eu cet honneur ?
LE VIEILLARD.
Ah ! réparez votre indigne conduite.
Peut-être alors la pauvre enfant séduite
(Car rien encor n'a détaché son cœur),
Pardonnerait à l'auteur de sa peine.
Depuis cinq mois vous attendant toujours,
Sa vie, hélas ! dans le deuil elle traîne.
Du souvenir de ses courtes amours
Elle repaît depuis lors sa tristesse.
Moi seul je sais combien elle a pleuré.
Si ne vouliez qu'éprouver sa tendresse,
Seigneur, l'épreuve a déjà trop duré.
LE ROI.
Je n'y songeais ; mais en ce qui me touche,
Elle pourrait encor durer longtemps,
Sois-en certain.
LE VIEILLARD.
Quoi ! c'est de votre bouche
Le dernier mot?
LE ROI.
Le dernier.
LE VIEILLARD, à Sakountala.
Tu l'entends?
Devant ces yeux dont tu t'es laissé prendre,
Dévoile-toi sans davantage attendre,
Ma pauvre enfant. Il n'est point de rocher
Qu'un tel aspect ne parvînt à toucher.
LE ROI.
Peste, vieillard, la belle créature !
Je suis touché, très-touché, je t'assure.
Où cachais-tu cet objet précieux ?
De parti pris tu commis faute grande.
Faire à ton roi tort de deux si beaux yeux !
Cela mérite au moins que l'on te pende.
SAKOUNTALA.
Le voilà donc cet accueil réservé
A votre épouse ! Aux jours de nos tendresses
Je me l'étais tout autrement rêvé.
Vous me faisiez de si belles promesses !
Ainsi que moi je vous croyais charmé,
Car notre cœur facilement suppose,
Dans un objet qui nous est toute chose,
Le même amour dont il est enflammé.
De cet amour ne me rendez victime ;
Sakountala n'a commis d'autre crime,
Si c'en est un, que d'avoir trop aimé.
Est-il de ceux qu'un amant ne pardonne ?
Puis notre enfant...
LE ROI.
Notre ? vous êtes bonne !
Vous y tenez ; c'est moi qui l'ai commis
Ce doux péché dont on vous voit si ronde ?
SAKOUNTALA.
Péché ! j'ai cru qu'il nous était permis...
LE ROI.
Ma chère enfant, tu te moques du monde ;
Mais cependant je te fais mes aveux :
De très-grand cœur j'eusse été le coupable.
Ne l'être pas, ce n'est point pardonnable ;
D'être innocent, j'enrage et je m'en veux.
Hélas ! on l'est, bien que l'on s'en repente.
Vers tes beaux yeux je me sens une pente,
Mais ce n'est point à dire pour cela
Que je prendrai ton enfant sur mon compte.
SAKOUNTALA.
Comment, seigneur, n'avez-vous point de honte ?
Vous ne parliez, certes, de ce ton-là,
Vous le savez, lorsqu'au milieu des larmes
L'anneau royal me laissiez au départ.
LE ROI.
Bah ! mon anneau ! je l'aurais autre part
Été chercher ; mais vos mains ont des charmes
Dont s'embellit jusqu'à l'objet rendu.
Où donc est-il ?
SAKOUNTALA.
Hélas! je l'ai perdu,
Ne me grondez. La semaine dernière,
Lorsque prenais un bain à la rivière,
Il me sera, je crois, du doigt glissé.
LE ROI.
Oh ! c'est trop fort ! Vous avez donc pensé
Qu'à votre gré vous m'en feriez accroire,
Et là-dessus bâtissez une histoire?
Ton père ici, toi-même avec tes pleurs,
Vous m'en contez de toutes les couleurs.
Un mot sans plus : J'aime très-fort les belles,
C'est là mon faible, et je ne nierai pas
Que l'on pourrait au feu de deux prunelles
Me mener loin ; même irais de ce pas
Où me voudraient entraîner tes appas.
Raison d'État (et je m'en désespère,)
M'empêche ici. Le ciel qui m'est sévère,
Jusqu'à présent ne m'a d'enfant donné.
Ce bâtard-là serait mon premier-né ?
Ne m'en dédis, tu me plais et me touches.
Retourne vite au fond de tes forêts,
En tout loisir fais-y d'abord tes couches,
Ma belle enfant, et nous verrous après. »
Sans dire un mot, de la riche demeure
Nos pauvres gens s'éloignèrent sur l'heure,
Le cœur gonflé, larmes coulant à flots.
La jeune femme était vraiment hors d'elle,
Et sous le voile où se cachait la belle,
On eût ouï le bruit sourd des sanglots.
Notre monarque oublia cette affaire,
De ces gens-là n'entendant plus parler.
Ils étaient fous, la chose est toute claire :
On le serait de s'en vouloir troubler.
Croit-on vraiment que n'ayons rien à faire ?
L'amour, la chasse, autres ébats, loisir
Ne laissent point à tête couronnée ;
Tant s'amuser ce n'est pas tout plaisir.
Il s'écoula quelque trois quarts d'année,
Ou guère moins, lorsqu'à haute clameur
Un beau matin, du Sire en la présence
On vous traîna, sous forme de pêcheur,
Un pauvre diable. A son air d'innocence
Ne vous fiez, c'est un hardi voleur :
Les gens du roi, non sans grande surprise,
De cet anneau l'ont rencontré nanti.
Qu'en faisait-il à son doigt ? Qu'il le dise,
A ce témoin qu'il donne un démenti.
Cet homme en vain du ton le plus sincère
Allait jurant qu'en poisson de rivière,
Et qu'il avait dans ses filets pêché,
Ledit objet s'était trouvé caché.
Auprès de gens qui n'y voulaient entendre,
Ce conte-là n'avait point de succès.
Tous d'un avis le voulaient mener pendre,
Quitte plus tard à revoir le procès.
Au retrouver de sa bague, on peut croire,
De notre roi grand fut l'étonnement.
Tout le passé lui revint en mémoire
Comme un éclair. Doux et triste moment !
Sakountala, ton image charmante
Fut la première au poste à revenir :
Grâces, douceur, et charmes d'une amante,
De se presser tous à son souvenir.
Son cœur n'y tint lorsqu'aux larmes versées
Il resongea ; puis, au dernier départ,
Toutes douleurs par son amour causées,
Cette voix triste et ce pleurant regard,
Bien qu'après coup, déchiraient sa pauvre âme.
Il se donnait nom de traître et d'infâme,
Et s'était pris lui-même en telle horreur
Qu'à se tuer il songeait ; de douleur
On l'eût dit fou. Bientôt même, je gage,
Il le serait tout de bon devenu,
Si quelque espoir ne fût pour lors venu
Fort à propos ranimer son courage.
Morne et muet, sur son cheval, d'un bond
Le roi s'élance, et l'animal l'emporte
Comme ouragan qu'entraîne l'aquilon.
— Pauvre garçon, sans suite, et de la sorte
Où courait-il? — Quoi ! vous le demandez ?
Il retournait vers la forêt ombreuse
Où folâtrant, et sous étoile heureuse,
Amour naguère avait ses pas guidés.
Aux alentours il cherche en vain... personne !
Ces pauvres bois, on les avait quittés.
Déjà printemps y tressait sa couronne,
Mais pour le roi, c'étaient lieux dévastés.
Il revit tout, chaume, grotte sauvage
Qui lui prêtaient jadis leurs doux abris,
Et ce bosquet où la divine image
Se découvrit à ses regards surpris.
De ses amours c'étaient partout débris !...
Même il crut voir au détour d'un bocage
Sur sable fin trace des pas chéris.
En mille endroits de nouvelles tristesses
Semblaient surgir où fut son cœur charmé.
Ah! si perdez l'objet de vos tendresses
Fuyez les lieux où vous avez aimé !
Quand il revint de ce triste voyage
Ce fut l'air sombre et le front soucieux ;
Le revoyant avec un tel visage,
Les courtisans ouvraient tous de grands yeux.
On espéra qu'amour et que bel âge
Ramèneraient la joie à la maison,
Mais mon héros attrapa bien son monde,
Lorsqu'en ce train de douleur si profonde
On vous le vit s'embarquer tout de bon.
Chacun alors, sans se le faire dire,
Se mit au pas. Au milieu d'un sourire
On en voyait qui s'arrêtaient tout court.
Jamais le deuil ne fut si fort de mise ;
Les pleurs surtout étaient très-bien en cour ;
Les provoquer semblait bonne entreprise.
De ce désir courtisans possédés,
Aux souvenirs fouillant en diligence,
En exhumaient quelque déshéritance,
Procès perdus et tous leurs décédés.
Qui n'eût alors retrouvé quelque larme
Qu'il n'avait point achevé de pleurer?
Quand on l'avait, tout chaud, comme d'un charme
Devant le prince on allait s'en parer.
Plaisir chômait où jadis son empire
Avait les cœurs soumis. Plus de franc rire,
Plus de chansons. Adieu les fins repas
Et ces bons vins qui font penser aux belles.
Ce cher logis qu'amours toujours nouvelles
Avaient choisi pour lieu de leurs ébats,
Se fit tombeau ; le prince avait la mine
D'homme qui prend, las de son ici-bas,
Sans qu'à cela cause aucune on devine,
Pour en sortir chemin du désespoir.
Son pauvre cœur était tendu de noir.
Il n'avait goût à nulle chose au monde,
Et s'il mangeait, c'était du bout des dents.
Son seul plaisir en sa douleur profonde
Était parfois, dans les bois à la ronde,
De promener sa peine et ses vingt ans.
Car la nature a vertu souveraine
Sur nos chagrins qu'elle calme et guérit.
La retrouvant toujours belle et sereine,
Le cœur s'apaise : Encore endolori,
Il se rentr'ouvre aux douceurs de ses charmes :
Ainsi l'enfant qui jetait cris et larmes
Se tait devant sa mère qui sourit.
Pendant trois ans il fut donc au régime
De la nature et des pleurs, notre roi ;
Dans les forêts sa compagnie intime
Allait chercher. Les hôtes de l'endroit
N'y redoutaient ni guet-apens ni crime.
Ce n'était plus ce chasseur d'autrefois ;
C'est en ami qu'il faisait sa tournée ;
Biches et daims sous l'ombrage des bois
Pouvaient dormir la grasse matinée.
Un beau jour donc que de sa cour suivi
Le prince allait rêvant selon l'usage,
Du bel aspect d'un lieu vraiment sauvage
Le hasard fit que son cœur fut ravi.
Je dis hasard, mais je faux; de lui plaire
Ces lieux avaient les meilleures raisons :
C'était désert tout pur : pauvres buissons
Parmi rochers, plus un tronc séculaire
Qui, foudroyé, dominait cet endroit.
A son courant de tristesse ordinaire
Avait reçu notre héros surcroît.
Plusieurs courriers envoyés par ce prince,
Notes en poche et bon signalement,
Sans rapporter espoir tant soit peu mince,
Tous de retour étaient pour le moment.
Il trouva donc cette place de teinte
Bien assortie à celle de son cœur,
Et s'arrêtait, lorsque par une plainte
Notre roi fut distrait de sa douleur.
Sous un rocher il aperçut tout proche
Enfant blotti qui s'affligeait très-fort ;
Le cœur ému , le roi de lui s'approche.
Depuis savoir qu'il avait, grâce au sort,
Peut-être un fils trottant de par le monde,
Sans éprouver émotion profonde
Il ne pouvait rencontrer un bambin.
Mais celui-là c'était un chérubin ;
Il avait bien trois ans et quelque chose.
Son beau visage humide encore et rose
Paraissait fleur sous larmes du matin.
On le console et le voilà qui cause.
Il raconta qu'il s'était égaré
Cueillant des fleurs, mais que sa peine amère
Croissait surtout au penser de sa mère;
Qu'elle l'aurait déjà cherché, pleuré,
Car il était son seul bien. « Et ton père? »
Lui demanda le roi. — Je n'en ai point. »
Enfant sans père était un cas étrange :
On n'insista nullement sur ce point.
« Mais par bonheur, reprit le petit ange,
J'ai mon aïeul; le ciel me l'a gardé.
Il est tout vieux, tout tremblant, tout ridé.
S'il était beau comme toi de visage
N'en aurais peur quand je ne suis pas sage. »
Et dans ce train d'innocent babillage
Notre marmot amusait prince et cour,
Lorsque soudain voici que femme accourt,
En grand émoi, pleurante, échevelée,
Mais toute belle encor que désolée.
A son aspect le roi s'arrêta court,
Ému, sans voix ; une pâleur mortelle
Couvrit ses traits, car enfin c'était elle...
— Elle, mais qui ? — Comment ! Sakountala.
Elle n'eut d'yeux d'abord, il le faut dire,
Que pour son fils, et ses pleurs en sourire
S'allaient changeant, quand tout à coup voilà
Que s'approchant, aperçoit le roi là.
Jeter un cri, comme biche légère
Fuir, emportant son enfant dans ses bras,
Sans dire un mot, d'un instant fut l'affaire.
Si notre roi s'élança sur ses pas,
Quoique tremblant, cependant d'un pied leste,
Si, le fuyant, cet objet adoré
Se vit rejoindre et pas à contre gré,
Ne le dirai, cela se sait de reste.
On supplia, l'on gémit, on pleura,
Entremêlant doux regard et mot tendre.
Que le pardon ne se fit guère attendre,
Qui n'a jamais aimé ne le croira.
Nous, dont le cœur a déjà fait ses preuves,
Nous le croyons ; ce ne sont choses neuves
Que ces façons d'agir chez les amants.
L'offensé même y trouve de grands charmes ;
Ce n'est pas lui qui regrette les larmes
Dont a payé de semblables moments.
Tout s'éclaircit : on habitait chaumière
Des bois voisins cachée en l'épaisseur ;
Depuis longtemps on avait la première
Abandonnée, et pour raison de cœur.
Lorsque le sort qui brouilla leurs étoiles,
De deux amants remet la barque à flot,
Quels doux zéphyrs enflent alors les voiles,
Et de quel cœur on revogue en même eau !
D'absence longue avant douleur sentie,
Ce qu'on s'était on ne le savait pas.
Tendresse après se tient pour avertie ;
Elle aurait peur de s'écarter d'un pas.
De nos amants le cœur revint au gîte
Pour n'en sortir; après ce beau retour
Pensez un peu s'il ressaisit de suite,
Au grand galop, le fil de son amour.
Dans ses palais notre reine étonnée,
Par son époux fut en pompe menée :
La joie alors y reprit ses honneurs.
Sakountala goûtait le rang suprême,
Et sur son front le nouveau diadème
Fut plus léger qu'un chaperon de fleurs.
A mi-chemin, ô lecteur de mon âme !
Si ne m'as fait l'affront de me planter,
Un mot encore avant de nous quitter.
Je ne veux pas que sur si belle flamme
Ombre de doute il te puisse rester.
Avant que n'eût la reine en sa demeure
Un pied posé, le héros de mes chants,
Par un motif délicat, fit sur l'heure
A ses beautés donner la clef des champs.
De doux oiseaux cette troupe envolée
Non sans regrets et soupirs infinis,
A tire-d'aile et tout d'une volée
Alla bientôt s'abattre en d'autres nids.
Elle put donc, notre épouse au cœur tendre,
Ne trouvant point de femmes sur les lieux,
Penser encor que le roi pour s'éprendre
Avait vraiment attendu ses beaux yeux.
Le don charmant que l'on fait de soi-même
Est défloré, si celle qui nous aime
Sait ne l'avoir que de seconde main.
En fait d'aimer la primeur est exquise ;
Mais sur ce point amante bien éprise
A tromperie aplanit le chemin.
Rien n'est d'ailleurs si vrai que ce mensonge :
Lorsque jeunesse en pouvoir d'un beau songe
Dans les plaisirs se jette à cœur perdu,
Brûler alors pour nombreuses coquettes
Un grain d'encens, ce n'est point défendu.
Nous le savons, est semé d'amourettes
Chemin qui mène à l'amour sous les cieux.
Jeunes beautés, lorsqu'aux pieds de vos charmes
Amant touché vient déposer les armes,
Jusqu'à ce jour vous attestant ses dieux
Qu'il n'aima point, croyez-le sur parole.
Tout le passé n'était qu'ivresse folle,
Essai d'aimer, sens un moment surpris,
Désirs cherchant leur véritable reine,
Et de ce cœur cent fois pris et dépris
Un amour vrai vous réservait l'étrenne.