«
I
Forcer d'aimer gens qui n'en ont envie,
N'y songez pas, c'est un mauvais moyen.
L'amour est libre, et jamais de la vie
Par la contrainte on n'en obtiendra rien.
Offrez plutôt, (ce serait ma manière)
Au cœur objet qui le puisse engager ;
A son devoir il courra se ranger,
Point n'y faudra la croix ni la bannière.
Sur les confins du terrestre séjour
Il arriva qu'une fée en tournée
D'un sien ami fit la rencontre un jour,
Génie aimable et que sa destinée
Portait sans cesse à se mêler d'amour.
Un tel emploi n'était pas mince affaire.
Cœurs à pourvoir et cœurs à désarmer
Ne laissaient point notre lutin chômer.
La fée aussi avait un caractère
De même trempe. Amants à sa bonté
Avaient des droits. Grand point chez une dame,
Elle admirait dans autrui la beauté,
Quand cet autrui même aurait été femme.
« D'où venez-vous ? » Ce fut la question
Qu'on s'adressa de première abordée.
D'un peu jaser trouvant l'occasion,
L'un répondit : « Vous n'en auriez l'idée.
L'autre aussitôt, du ton le plus discret :
« Je vous le donne en cent ; —C'est un secret ?
— Non pas. Je viens de voir une merveille,
Une princesse. Ah! mon cher que d'appas !
— Et nous aussi nous venons de ce pas
De contempler la beauté sans pareille
D'un jeune prince. Quel garçon fait au tour !
— D'étonnement mon âme est encor pleine.
— Je suis ravi. — C'est le charme d'Hélène.
— C'est la beauté qu'on prête au dieu du jour.
— Dans son palais ma belle est enfermée.
— Mon prince à moi gémit sous les verrous.
— D'un grand mépris nous sommes animée
Contre l'amour, et le seul nom d'époux
Nous fait horreur. — Jamais la moindre femme
Ne nous sera de rien, nous le jurons.
— Bien qu'à l'envi les rois des environs
De leurs soupirs aient étourdi ma dame,
Ils n'ont reçu que dédains et qu'affronts.
— Sur notre cœur mille objets pleins de charmes
De leurs regards ont émoussé les traits ;
A tant d'appas qui l'assiègent de près
Mon prisonnier n'a point rendu les armes.
— Notre vieux père est en grand embarras :
Si cela dure, il se voit sur les bras
Cent ennemis. Or donc, il nous enferme
Pour nous contraindre à choisir un époux.
— Aux longs refus de mon beau favori
Son père aussi croit qu'il va mettre un terme.
A notre cœur il veut forcer la main.
— Depuis deux mois ma princesse tient ferme.
— Mon jeune ami ne prend pas le chemin
De rien céder. — Un regard de ma belle
Mettrait bientôt ton prince à la raison.
— Le seul aspect de mon joli garçon
A ton Hébé tournerait la cervelle.
— Vous vous leurrez. — Ah ! c'est trop vous flatter !
Où tant d'attraits et beaux yeux en personne
Ont échoué, vous pensez l'emporter ?
— Me permets-tu, mon cher, de le tenter ?
— Très-volontiers ; de plus je t'abandonne
Tout mon pouvoir sur le jeune Aladin.
Fais de ton mieux ; — va, va, je lui destine
Une surprise avant demain matin ;
Et gare à lui si jamais il s'obstine
A refuser hommage à nos appas !
De ton côté tu peux au cœur d'Amine
Livrer l'assaut. — Je n'y manquerai pas. »
II
Or, le garçon dont notre bon génie
Vous entretint, était bien en effet
Des mieux tournés ; point ne l'avait surfait.
De la nature une œuvre aussi finie
Ne s'était vue encore au temps passé.
Vous me direz qu'un tel excès de charmes
Chez les messieurs serait fort mal placé ;
Qu'à leur sujet on voit assez de larmes
Couler déjà ; qu'ils savent désarmer
La vertu même et la prendre en leurs trames,
Et tels qu'ils sont se font encore aimer.
Qu'en sais-je, moi ? je m'en rapporte aux dames.
Si mon héros est trop joli garçon,
J'en suis fâché, vu surtout la façon
Fort à blâmer dont il traitait les belles ;
Point ne voulait entendre parler d'elles,
Même il fuyait leur rencontre avec soin.
De les aimer, jugez s'il était loin !
Ne sais comment dans un cœur de cet âge
S'étaient logés de pareils sentiments.
Serait-on vieux, il faut un grand courage
Pour résister à des objets charmants,
Mais les haïr, cela n'est pas l'usage.
Quoi qu'il en soit, pour mon prince, d'amour
Mille beautés raffolaient à la ronde.
En eût-il eu tous les vouloirs du monde,
Il ne pouvait les payer de retour
Du même coup. Suffire à tant de flammes,
Je le sais bien, dépassait son pouvoir,
Mais il fallait faire au moins pour ces dames
Tout son possible, et se mettre en devoir
De les aimer, en commençant par une ;
Ce que voyant, patiemment chacune
Dans notre cœur eût attendu son tour.
Mais ce conseil n'allait point à mon prince,
Et n'aimant point, de l'espoir le plus mince
Il ne voulait obliger leur amour.
Chez un garçon de moins haute naissance
Un tel refus était sans importance,
Et le beau sexe aurait, eu seul le droit
De murmurer ; mais l'héritier d'un roi
Doit au plus tôt pourvoir à sa lignée.
Ce soin n'a rien de bien fâcheux en soi ;
Mainte personne y serait résignée,
Lui, non. Un soir le sommeil le prenant
Dans sa prison, (ce n'était fosse noire,
Humide et basse ainsi qu'on pourrait croire,
Mais bonne chambre et boudoir attenant,
Bien aérés, pourvus de mille choses,
Comme tapis, beaux sofas de satin ;
L'appartement donnait sur le jardin :
Le bruit des eaux et le parfum des roses
Sans cesse entraient dans ce charmant réduit.)
Je disais donc qu'un soir notre jeune homme,
Dans sa prison n'ayant autre déduit,
S'abandonnait à la douceur du somme.
On dort fort mal et d'un œil tout au plus
Avec l'amour lorsqu'on a quelque affaire.
Libre pour lui de ces soins superflus,
Le cher enfant dormait pour l'ordinaire
De tout son cœur. Le soir déjà cité,
La bonne fée en pouvait être cause,
Il n'eut pourtant qu'un sommeil agité.
Il se tournait tantôt sur un côté,
Tantôt sur l'autre ; en cherchant une pose
Qui lui convînt, il étendit un bras.
Or, ledit bras rencontra quelque chose
Sur son chemin. La nouveauté du cas
Avec raison, ainsi qu'on le suppose,
Surprit notre homme. « Eh ! grand Dieu ! qu'est cela?
Cela, vraiment, c'est quelqu'un couché là.
Et qui pis est, ce quelqu'un m'a la mine
D'être une dame en son atour de nuit.
Chez un garçon venir sur le minuit,
Et dans son lit entrer à la sourdine,
Tels procédés me semblent peu séants.
Ne puis-je point savoir de vous, la belle,
Pourquoi l'on s'est introduite céans ?
Par quels moyens ? Car j'ai, me le rappelle,
Fermé la porte à deux tours de ma main.
Si vous avez passé par la serrure,
Reprenez donc au plus tôt ce chemin. »
Pareil discours n'émut, je vous assure,
La dame en rien. On devine déjà
Qui ce peut être et toute l'aventure.
Amine donc nullement ne bougea
A ces propos ; on eût dit une souche.
Notre héros, voyant que dans sa couche
L'hôte nouveau semblait vouloir rester,
De son côté crut devoir insister.
Il insista, mais la dame étrangère
Le laissait dire en un calme parfait.
« Dormirait-on ? Si l'on dort en effet
Nous le verrous. » Et de sa main légère
Notre héros prit sur un guéridon
Lampe d'argent qui faisait de veilleuse
La nuit l'office, et sur notre dormeuse
En dirigea la clarté sans façon.
Lorsque mes vers trouvent sur leur passage
Un bel objet, ils en font un crayon.
Mais quel portrait pourrait de ce visage
Rendre la grâce et le divin contour ?
Hélène, Hébé, les trois sœurs de l'Amour,
Sa mère aussi, la déesse à la pomme,
N'auraient ensemble offert de pareils traits.
Sous voile fin, en l'abandon du somme,
On devinait le surplus des attraits.
Notre héros, encor que de nature
Pour l'autre sexe il fût très-peu porté,
A cet aspect resta tout enchanté.
Il n'était point connaisseur en beauté,
Mais le devint, grâce à cette aventure.
« Diantre ! dit-il, que de charmes voilà !
Si j'avais vu plus tôt cet objet-là
Je n'aurais pas tant fait le difficile.
J'étais un rustre, un sot, un imbécile
Quand j'enjoignais ce soir de déloger
A tant d'appas. Après cela, si j'ose
Les supplier encor de quelque chose,
C'est bien plutôt de ne jamais bouger
D'auprès de moi. Mon lit, mes draps, leur maître,
Tout est à vous, Madame ; ordonnez-en.
Lorsque j'y songe, ah ! c'est moi qui crains d'être
De trop, hélas ! en ma couche à présent.
Le voisinage où je suis de vos charmes
A, je le vois, son côté séduisant ;
Mais toutefois n'en prenez pas d'alarmes.
Vous réveiller ce n'est point mon dessein.
Pourtant je songe à vous faire un larcin.
Veuillez ou non, c'est résolu, j'enlève
Cette émeraude à votre bras charmant.
Sans m'avertir si partiez nuitamment,
Votre visite aurait tout l'air d'un rêve.
Mon gage en main, je saurais dans ce cas
Ce qu'il faudrait penser de l'aventure. »
Le bijou pris et sous la couverture
Dûment caché, le prince (il n'avait pas
Cette nuit-là de sommeil eu sa dose),
Se rendormit. Tout autre, je suppose,
Chez soi trouvant et sur son oreiller
Tant de beautés, se serait de veiller
Fait un devoir, mais ce n'était le compte
De nos lutins. Le héros de mon conte
Dormait déjà depuis un bon moment,
Quand la princesse ayant fini son somme,
Se réveilla. Son premier mouvement
Lorsque se vit couchée auprès d'un homme
Fut de crier ; mais le saisissement
Et la terreur lui fermèrent la bouche.
Prête du moins à sauter de la couche,
La pauvre enfant se mit sur son séant.
Dans quel dessein bizarre et malséant,
A son insu, l'avait-on de chez elle
Portée ici, dans un lit étranger ?
Près d'un manant ? Toutefois notre belle
Ne sentant pas ledit manant bouger,
Se rassura. L'ombre n'était pas telle
Qu'on ne pût voir que l'homme en question
Pour le moment dormait d'un bon courage,
Et ne semblait en cette occasion
Songer à mal. Autour du personnage
Régnait d'ailleurs un certain air décent.
Dormir aussi, quoi de plus innocent?
On sait déjà que n'était la princesse,
Femme à daigner un seul coup d'œil jeter
Sur homme aucun. « Fi ! quelle laide espèce !
Quoi ! là-dessus nos regards arrêter ! »
Après cela, comment il se peut faire
Que l'on ait su dès le premier moment
Que mon héros était jeune et charmant,
Sans barbe encor, mais qu'il avait pour plaire
Tout ce qu'il faut, de grands yeux, un beau teint
Et des cheveux tirant sur le châtain ;
Comment on sut toutes ces choses, dis-je,
M'est un secret. « Cela tient du prodige !
Qu'un homme soit de la sorte bâti,
Il ne se peut ; un homme être loti
De tant d'attraits, ce vilain sexe atteindre
A cet ovale, à ces contours parfaits,
Ce n'est probable et je ne le dois craindre.
L'ombre souvent produit de tels effets.
Approchons-nous. Cette lampe me semble
Là mise exprès, et grâce à sa clarté
Nous verrons bien si cet homme ressemble
A son espèce. » Et la jeune beauté
S'avançait donc sa lampe la première.
Qui n'avait vu mon prince à la lumière
N'avait rien vu. Son aspect gracieux
Ne déplut point à la fière amazone,
Et la voici contemplant de son mieux
Or, mon héros avait en sa personne
De quoi longtemps occuper nos beaux yeux.
Ils ne savaient où courir ; une grâce
Logeait ici, plus loin quelque autre appas.
On ne pouvait qu'errer de place en place,
Même souvent on revint sur ses pas.
A nos regards que de beautés offertes !
Poussant très-loin l'amour des découvertes,
Amine aussi voulait tout regarder.
A ce désir sa fierté dut céder.
Qui l'eût pu voir contenter son envie
Dans cette pose et dans ce simple atour,
Eût dit Psyché, curieuse et ravie,
Sa lampe en main, se penchant vers l'Amour.
« Quel enchanteur m'a ménagé la vue
D'un tel objet? Je lui dois un plaisir
Que j'ignorais. On eût pour l'entrevue
Pu toutefois quelque autre lieu choisir.
Mais les sorciers n'ont pas pour l'étiquette
Un grand respect. Moi-même en ce moment
En ai-je donc? sans qu'on nous le permette
Nous dérobons à ce garçon charmant
Son anneau d'or. » Ce disant, la princesse
Prit le bijou. Telle fut son adresse,
Que mon héros ne se réveilla pas.
Ce bel exploit accompli, notre Amine
Modestement recouchant ses appas,
Se rendormit. La dame était encline
Au somme ainsi que son nouvel amant,
Car il l'était, j'ai tout lieu de le croire.
Les voilà donc à qui mieux mieux dormant.
Point ne s'étaient encor vus, dit l'histoire,
Deux plus beaux fronts sur le même oreiller.
Comment, dormir au début de leur flamme !
Cela promet, passe encor pour la dame,
Mais le jeune homme... — Il aurait dû veiller,
J'en suis d'accord. Pourtant si quelque Fée
Contre un garçon se ligue avec Morphée,
Il faut céder, et dans le cas présent
Vous auriez vu dormir l'Amour lui-même.
Dormir n'est crime ; il fait, croyez-nous-en,
Très-bon dormir auprès de ce qu'on aime.
III
Au petit jour, ou pour mieux m'exprimer,
A l'heure on vient l'Aurore parsemer
Les cieux de fleurs, et pose en quelque nue
Timidement le bout d'un pied rosé,
Par nos lutins le charme fut brisé.
En s'éveillant le prince à l'inconnue
Se disposait à donner le bonjour :
Vers sa ruelle il fit un demi-tour
Dans ce dessein, mais la belle étrangère
Et ses attraits avaient quitté les lieux.
Mon bon héros se frottait les deux yeux.
Rêvait-il point ? non pas. La nuit dernière,
Me direz-vous, il avait donc rêvé ?
Tout aussi peu, car sous la couverture
Le bracelet fut par lui retrouvé.
Ceci prouvait du moins que l'aventure
Avait au fond quelque réalité.
« Le roi sans doute, en désespoir de cause,
Pour me réduire a ce moyen tenté,
Pensa le prince; et lui seul, je suppose,
A dans ma couche introduit la beauté.
Ma foi, la ruse est de fort bonne guerre,
Je capitule. » Un valet diligent
Tout aussitôt vers le roi notre père
Fut dépêché. Le cas était urgent.
Sa Majesté reçut donc la missive
Au saut du lit. Sa surprise fut vive.
Le prince enfin désirait lui parler ;
La chose était pressée et d'importance.
Le vieux monarque ordonna d'assembler
Ses conseillers. Bientôt en sa présence
Parut son fils, lequel sans se troubler
Trois saluts fit à la grave assistance.
« Sire, dit-il, la nuit porte conseil.
La vue aussi d'un objet sans pareil
A son pouvoir ; j'ai donc depuis une heure
Sur bien des points changé de sentiment.
J'en fais l'aveu sans plus longue demeure,
Le mariage aurait mon agrément.
Bien mieux, seigneur, j'ai hâte qu'il vous plaise
De m'engager en cet état charmant. »
Le bon vieux roi ne se sentait pas d'aise.
Comment ? son fils se ravise ! il se rend !
Si son discours était incohérent
Il n'importait. Le grand point sans conteste
Pour le moment était gagné ; le reste
Viendrait tout seul. Il fut donc reparti
A mon héros qu'afin de lui complaire
Incessamment en quête d'un parti
On s'allait mettre. « Eh ! qu'est-il nécessaire
Répondit-il, de prendre ce souci,
Quand vous avez sous la main mon affaire ?
Ce qu'il me faut est à deux pas d'ici.
A mon avis, l'un et l'autre hémisphère
Ne vous pourrait rien d'approchant fournir.
Je ferai donc fort bien de m'y tenir.
D'autant, messieurs, que mon âme est éprise
Des doux attraits de cet objet charmant. »
Le roi tombait de surprise en surprise.
« Mon fils, dit-il, je n'entends rien vraiment
A ce discours ; la prison aurait-elle
Troublé vos sens ? J'ai de trop de rigueur
Peut-être usé ?— Que non pas ; ma cervelle
N'a point bronché ; je ne puis de mon cœur
En dire autant. Mais aussi que de charmes !
Ils ont sur moi produit tout leur effet ;
Je suis vaincu, je dépose les armes.
Me direz-vous comment vous avez fait
Pour introduire, étant ma porte close,
Auprès de moi cette dame sans bruit ?
— Eh ! mon cher fils, je n'ai rien introduit,
C'est bien certain. Vous aurez, je suppose,
Rêvé cela. — J'aurais été tenté
De le penser, n'était le témoignage
De ce bijou, lequel me fut en gage
A son insu laissé par la beauté,
Lorsqu'en mon lit elle était de passage.
Ce n'est pas lui qui me démentirait
Si je disais qu'au plus beau bras du monde
Je l'ai ravi cette nuit en secret,
Et bien m'en prit. » Le jeune homme à la ronde
Fit là-dessus son bracelet passer.
Chacun loua la matière et l'ouvrage,
De l'admirer ne se pouvant lasser.
« Je le dis net et sans fleur de langage :
C'est peu, messieurs, du bijou que voilà,
Ce que je veux à présent c'est la dame;
Il me la faut, je ne sors pas de là. »
Et le bon roi de jurer sur son âme
Qu'il ne connaît ni d'Eve ni d'Adam
Cette personne ; et pour rendre évident
Son bon vouloir, il allait après elle
Mettre en campagne un millier de ses gens,
De qui le zèle et soin intelligents
Point n'échoueraient à découvrir la belle.
A quoi le prince objecta sur-le-champ :
« Comment, seigneur, pourront-ils reconnaître,
S'ils ne l'ont vu, ce qu'ils iront cherchant ?
Ah ! si du moins vous me permettiez d'être
De la partie ! » Avis fut demandé
Au grand conseil, et, chose surprenante,
Tout d'une voix et séance tenante,
A mon héros ce point fut accordé.
Que risquait-on ? une fois en voyage
Il oublierait ce bel amour naissant,
Ou bien prendrait, confondant leur image,
Pour sa beauté l'objet premier passant.
En un clin d’œil le bagage et la troupe,
Tout était prêt, et le jour ensuivant
Notre héros avec l'amour en croupe,
Dès le matin jetait la plume au vent.
Si l'on dit vrai, tout chemin mène à Rome ;
Pour moi je crois, à plus forte raison,
Que tout chemin doit conduire un jeune homme
Vers ce qu'il aime. A l'heure où mon garçon
Mettait le pied dans l'étrier, sa belle
En son honneur faisait maint pleur couler.
Elle pouvait à moins se désoler.
Après la nuit passée hors de chez elle,
En s'éveillant, s'était le lendemain
La pauvre enfant dans son lit retrouvée.
Rien n'annonçait qu'on l'avait enlevée,
Et d'amoureux pas plus que sur la main.
Notre princesse autour de sa personne
Femmes avait de service et d'atour,
Nourrice aussi qui de nuit ni de jour
Ne quittait point sa belle nourrissonne.
La chère dame à son poste ronflait
Pour le moment. Amine sans délai
La secoua. « N'est-ce pas une honte?
Dormir après un tel événement !
Réveille-toi, nourrice, et me raconte
Tout le détail de mon enlèvement ! »
La pauvre femme était embarrassée
D'en dire un mot, ayant depuis le soir
Dormi d'un trait. « Je voudrais bien savoir
Comment ici la chose s'est passée.
Le beau complot et la belle leçon !
Je frémissais d'horreur au nom des hommes,
Et me voilà dans le lit d'un garçon !
L'amour me vint surprendre entre deux sommes,
Car c'est amour que le doux sentiment
Dont j'ai d'abord senti mon âme atteinte.
Ce que n'ont pu par menace ni plainte,
Cent rois gagner, ce jeune homme en dormant
L'obtint. Mon cœur a rencontré son maître. »
Notre nourrice essaya de remettre
Quelque raison dans ce jeune cerveau.
Songe c'était, pour sûr. « Et cet anneau,
Rêvé l'aurai-je? » A cela cette femme
Lui répondit par envoyer quérir
Le roi bien vite, et le roi d'accourir.
Sur nouveaux frais, vous pensez si la dame
Recommença son récit, lui venu,
Le suppliant à grand renfort de larmes
De lui donner pour mari l'inconnu ;
Elle y tenait. Mais à noyer ses charmes
Et supplier, la princesse gagna
Qu'on la traita de folle, et comme telle,
Vous la purgea, rafraîchit et saigna.
La Faculté remèdes n'épargna
Pour la guérir. Rien n'opérait sur elle.
La pauvre enfant commençait à maigrir.
Chaque matin on voyait défleurir
Un charme ou deux. Le teint frais de la belle
Tournait au lis de moment en moment.
Un mois encor d'un pareil traitement,
On enterrait attraits et tout. La cure
En était là, quand passa d'aventure
Par le pays un savant renommé ;
Cet étranger venait à point nommé.
Il dit au père : « A remettre une dame
En son bon sens vos gens n'entendent rien.
Je vais, pour moi, proposer un moyen
Qui point n'échoue. Il s'agit à cette âme
D'offrir objets qui détournent le cours
De ses pensers. Quelque lointain voyage,
En un tel cas, serait de grand secours.
Essayez-en. Votre fille est d'un âge
Et d'un visage à trouver amoureux
Sur son chemin. Si jamais l'un d'entre eux
L'allait charmer, cela comme de cire
Viendrait pour nous. Toujours un amour,
Sire, A chassé l'autre. » Or, l'avis enchanta
Le vieux monarque. Il fit mettre en litière
Notre princesse, et jusqu'à la frontière,
Avec sa cour lui-même il l'escorta.
L'amant courait ce pendant la contrée.
En ville, ou bourg, faisait-il son entrée,
La Renommée attirait sur ses pas
Tout le beau sexe. Un tel concours d'appas
Ne l'arrêtait, et parmi tous ces charmes,
Ceux qu'il cherchait ne se découvrant pas,
Il repartait, sans écouter les larmes
De mille objets. Car bien qu'un mal secret
Lui dérobât chaque jour quelque attrait,
Il en restait au jeune personnage
Assez encor pour atteindre au passage
Et mettre à mal les cœurs qu'il rencontrait.
De ce train-là, bientôt son équipage
Fut sur les dents, si bien qu'un temps d'arrêt
Il fallut faire au milieu d'un bocage.
Les feux du jour, même en plein cœur d'été,
N'y perçaient point l'épaisseur du feuillage
Par les zéphyrs à toute heure agité.
Le coi du lieu, la fraîcheur de l'ombrage,
Tout autre aurait à dormir invité
Que mon héros. Tandis que sa monture
Va paissant l'herbe, il erre à l'aventure.
Dans le bosquet cet aimable garçon
S'enfonçait donc, quand fit la découverte
D'une litière. Autour, sur le gazon,
Gens sommeillaient ; par la portière ouverte,
Dame endormie il se figura voir.
Vite il s'approche, ému d'un vague espoir,
Et pousse un cri. La dame se réveille,
Lève les yeux, l'aperçoit ; autre cri.
De nos amants la surprise est pareille.
« C'est lui ! » — « C'est elle! » On pleure, et l'on sourit
Un peu de trouble en un tel cas, je pense,
Est de rigueur. On garda le silence
Un bon moment, se trouvant des deux parts
Embarrassé. Mais bientôt les regards
Ayant sur eux pris d'entrer en matière ,
On s'expliqua ; chacun à sa manière,
Ses désespoirs et désirs raconta ;
La chose au clair fut donc bientôt tirée,
Sauf un seul point : comment était entrée
Chez nous Amine, et qui l'y transporta ?
Le débrouiller eût causé quelque peine.
Énigme était, énigme aussi resta.
Ce qu'on savait de science certaine,
C'est qu'on s'aimait. L'hymen suivit de près
Cette rencontre, et couronna leur flamme.
Sur l'heure on vit mon héros et sa dame,
Comme à l'envi refleurir en attraits.
De toutes parts chacun portait aux nues,
En prose et vers, les grâces ingénues
Et les vertus de l'un et l'autre amant.
Es cœurs bien faits l'amour vient en aimant ;
Le leur crut donc. Ce beau feu, vu leur âge,
Avait encor bien du temps devant soi.
Couple jamais n'en fit meilleur emploi ;
Le paradis était dans ce ménage.
Nos gens s'aimaient comme on ne s'aime pas.
En vain parmi leurs merveilleux appas,
Le cours des ans mettait quelque désordre,
Ils s'adoraient non moins qu'au premier jour.
Ainsi l'on voit exceller en amour,
Les cœurs souvent qui refusaient d'y mordre.