← Retour aux poèmes

L'ermite

Louise Ackermann · 1855 · 19e siècle
«
Sur les vieillards, lorsqu'au troyen rivage Hélène un jour eut levé ses beaux yeux, Barbons émus disaient à son passage: « Nous pardonnons pour si charmant visage D'avoir risqué la patrie et les dieux. » Ne suis barbon, messieurs, et je vous blâme Pour la beauté d'aventurer votre âme. Si de la grâce il fut un cœur touché, C'était celui de l'ermite Fulgence. Il ne rêvait que jeûne et pénitence : Ame plus ferme en l'horreur du péché Quand trouverez, je l'irai dire à Rome. Sachant du ciel les sentiers fort étroits, Plus sûr chemin n'avait trouvé notre homme Pour se sauver que le fin fond d'un bois. Ce qu'il fuyait, quant à moi, je soupçonne Que c'était vous, objets doux et tentants : D'autres que lui, saints fameux en leur temps, Vous ont bien pris pour le diable en personne. Le ciel n'a pas de plus grands ennemis, A dire vrai, que vos attraits, mesdames ; Sur cet écueil ont chaviré tant d'âmes ! Passer au large est, ma foi, bien permis. Notre héros se tenait à distance, Rosaire en main, disant mainte oraison. Un soir de mai... Ce sont heure et saison, Que pour tenter les âmes d'importance, Choisit le diable ; il a, je crois, raison. Les gens pieux vous diront qu'à l'aurore Ils ont toujours senti leur cœur dispos, Que le matin y fais sans peine éclore Comme des fleurs, amour et bons propos. Ils défieraient l'enfer et sa séquelle En ce moment. Lorsque baisse le jour, Prière aussi voit s'alourdir son aile ; Coeur ne dit mot, lèvres s'arrêtent court : Mais c'est bien pis quand le printemps s'en mêle. Un beau jour donc, à l'heure et mois susdits, Notre héros, toujours plein d'un saint zèle, Vaquait au soin d'aller en paradis, Quand il sentit, pourquoi ? je le demande, Pieux élans se changer en dégoûts. Dans son effroi d'abord il se gourmande : « Eh! qu'est cela ? Fulgence y pensez-vous ? Que vous prend-il ? Quoi ! tiédir de la sorte ! Vous vous perdez, c'est moi qui vous le dis. » Mais vainement il se tance et s'exhorte, Pensers longtemps à notre homme interdits, Tout doucement entrebâillaient la porte Et laissaient fuir saints désirs et ferveur. Des souvenirs, fléau de sa prière, Doux et charmants, de trente ans en arrière, A pas de loup s'approchaient de son cœur. Il faisait chaud ; Fulgence crut bien faire De prendre l'air un peu pour se calmer. Il ouvrit l'huis ; ceci gâta l'affaire. Passe pour l'huis, mais il fallait fermer Son âme au moins : elle était grand ouverte. Aux environs, dans la forêt déserte, Oiseaux pour lors chantaient à qui mieux mieux, Zéphyr baisait les fleurs avec tendresse, La lune aussi, cette vieille traîtresse, Ses doux rayons laissait tomber des cieux. Écouter chants, assis près de sa porte, Tout seul, à l'heure où la lune paraît, Même aspirer, si brise les apporte, A pleins poumons senteurs de la forêt, Ce n'est péché, quand le diable y serait. Le diable y fut, du moins je le suppose. A son profit il tourna toute chose, Lune et parfums, et Zéphyr et chansons ; C'est son métier, ce lui fut tâche aisée. De mon héros l'âme ainsi disposée, Voici qu'un cri sort du fond des buissons, Cri faible et doux ; la voix disait : Fulgence !... L'ermite ému se lève en diligence : « Qu'arrive-t-il ? Grand Dieu ! que me veut-on ? C'est, je le crois, quelqu'un de connaissance. En ces forêts qui peut savoir mon nom? » Or, ce quelqu'un c'était plutôt quelqu'une, Bien le disait la douceur de la voix ; Mais que venait faire à ce clair de lune Femme, la nuit, sous le couvert des bois ? C'était suspect, mais la voix semblait tendre, Elle annonçait quelque quinze printemps. Hier encore on eût pu s'en défendre, Mais aujourd'hui... La voix prend bien son temps ! Le voilà donc, notre grave et saint homme Battant les bois et foulant les gazons. Au bruit qu'il fait, sort de son premier somme, Tout en sursaut, l'habitant des buissons. La voix toujours fuyait à son approche : Elle échappait à ses désirs déçus. Elle est là-bas, puis tout près, puis moins proche ; Il ne pouvait mettre la main dessus. Et, dans l'ardeur d'une vaine poursuite, Il eût, je crois, couru jusqu'à demain, Si brusquement à mon vieux fou d'ermite Un large étang n'eût barré le chemin. Il s'arrêtait, lorsque sur l'eau dormante, Où s'étalaient des fleurs de neige et d'or, Une autre fleur plus fraîche et plus charmante A ses regards parut vers l'autre bord. Rose n'était ni lis, bien que la grâce Et la couleur pussent tromper de loin. On était vieux et de vue un peu basse, Et cependant on ne s'y méprit point ; On reconnut que c'était femme blonde, Belle à ravir. Ciel ! pour notre vertu Quel rude assaut ! Jamais mortel au monde, Depuis Vénus sortant du sein de l'onde, Ne vit objet plus beau ni moins vêtu. Si, comme on dit, chastes sont les étoiles, Rougir alors eût été bien le cas, Tant ce soir-là notre nymphe sans voiles A leurs regards osa montrer d'appas, Et de ses yeux, tout noyés de tendresse, Sur le vieillard fit d'œillades pleuvoir. Baisers aussi volaient à son adresse. En souriant la jeune enchanteresse, De ses attraits essayait le pouvoir. Quoi ! de si loin? — Je voudrais vous y voir. Même de loin n'affrontez pas les belles, Tournez plutôt le dos à l'ennemi. On vous dira que désir a des ailes, Or, si c'est vrai, ce n'est vrai qu'à demi : Vers son objet l'âme à grand vol arrive. Oui, mais le corps ? Le corps est bien traité ! Pour cette fois, demeuré sur la rive, Dieu me pardonne ! il eût le saut tenté, Si justement la lune en quelque nue, N'avait soudain dérobé ses rayons. Dans l'ombre aussi disparut l'inconnue, Et mon vieillard resta seul à tâtons. Le cœur lui bat et l'oreille lui tinte. Qu'il fut penaud, je le dis le premier. Il soupirait ; en répétant sa plainte, Écho de loin le prit pour un ramier. Le lendemain, lorsque la blonde aurore, Au jour naissant, vint dorer l'horizon, Elle sourit de le trouver encore A deux beaux yeux rêvant sur le gazon. Tout déconfit, en fort triste équipage , (Sa robe, hélas ! n'était plus que lambeaux,) Non sans laisser son âme au bord des eaux, Fulgence enfin revient à l'ermitage, Puis il se couche. Un ermite de bien Vite en rentrant aurait fait sa prière ; Lui, non; notez qu'il était en arrière D'une la veille, autant qu'il m'en souvient. Sommeil d'abord n'approcha du pauvre homme, Puis, par pitié, tant il le voyait las, Il nous le vint prendre entre deux hélas. Dire combien pendant qu'il fit son somme Devant son nez il défila d'appas, De frais minois, de beautés très-peu mises, Serait scabreux, je ne m'en charge pas. Avec l'amour quand un cœur est aux prises, Songe parfois se permet tels ébats. Fulgence enfin s'éveilla sur la brune. Au soir d'hier repensant et rêvant, Non sans espoir il vit poindre la lune. Son cœur tremblait comme une feuille au vent, Quand tout à coup, il n'en croit son oreille, La même voix, ou du moins sa pareille, L'appelle au loin. Un trop funeste attrait Poussait l'ermite ; il partit comme un trait. Deux mois plus tard quelque enfant du village, Cherchant des nids, ne fut pas peu surpris Sur un étang, et tout près du rivage, De voir flotter une barbe aux poils gris. Il eut grand peur et s'enfuit, comme on pense. Alors qu'on sut la chose aux environs Du lieu maudit se tinrent à distance Les dénicheurs, jusques aux bûcherons. Mais en revanche, oiseaux par ribambelles Vinrent loger bien vite aux alentours. On prétendrait qu'encore de nos jours Printemps y voit moins de feuilles nouvelles Sur les rameaux, que de nids et d'amours. Vous me direz qu'en la présente histoire Le diable aidait à d'attrayants appas ; Qu'ils s'entendaient comme larrons en foire. N'auriez-vous donc jamais en d'autres cas, Belles, causé perte de corps et d'âmes De votre chef ? Si fait, vraiment, mesdames. Sans diable aucun, et je soutiens ce point, Si vous vouliez au bord des eaux dormantes Montrer souvent grâces aussi charmantes, Pauvres étangs ! ils n'y suffiraient point.

Notes

Recueil: Contes (1855). Sous-titre: Conte tiré du Russe. Dans l'édition de 1863, il sera noté "Tiré de Pouchkine". https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5705859m/f88.item

← Précédent L'entrevue nocturne Suivant → A la comète de 1861

Autres poèmes de Louise Ackermann

A Alfred de Musset 1863 A la comète de 1861 1863 A madame E... 1859 Adieux à la poésie 1835 Ah! si la Muse était tant soit peu fée... 1855 Deux vers d'Alcée 1863 Deux âmes 1863 Endymion 1863 Epilogue (Sous mes oliviers...) 1853 Epilogue (Sur le départ...) 1855 Hébé 1863 In memoriam 1863 L'Hyménée et l'Amour 1863 L'abeille 1863 L'entrevue nocturne 1855 La coupe du roi de Thulé 1863 La fée au voile 1863 La lampe d'Héro 1863 La lyre d'Orphée 1863 La rose 1863 Le chasseur malheureux 1855 Le coffre et le brahmane 1863 Le fantôme 1863 Le filleul de la mort 1859 Le perroquet 1855 Les malheureux 1863 Pensées diverses (I) 1863 Pensées diverses (II) 1863 Pensées diverses (III) 1863 Pensées diverses (IV) 1863 Pensées diverses (IX) 1863 Pensées diverses (V) 1863 Pensées diverses (VI) 1863 Pensées diverses (VII) 1863 Pensées diverses (VIII) 1863 Pensées diverses (X) 1863 Pensées diverses (XI) 1861 Sakountala 1855 Satan 1874 Savitri 1855 Un autre coeur 1863