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Le chasseur malheureux

Louise Ackermann · 1855 · 19e siècle
«
I L'Allemagne, je crois, vous plairait et pour cause : C'est le pays des frais appas. Toute fillette y prend les teintes de la rose. Si les yeux bleus vous sont de quelque chose Vous en trouvez à chaque pas. Avec ces yeux amour a souvent quelque affaire, Et parmi jeunes cœurs disposés à bien faire Il ne reste les bras croisés. Là, c'est un dieu rangé, menant vie exemplaire, Content de peu ; sa rente la plus claire Se paie en regards et baisers ; Soupirs en sont aussi, nombreux pour l'ordinaire. Germains ne se font pas la cour fort lestement, Sur la route du sentiment C'est à très-petit pas que chemine leur âme. Si l'on voulait apprendre au profit de l'amour Patience et douceur de flamme, Il faudrait chez eux faire un tour. Mon récit toutefois ne s'arrêtera guère Sur ces points : je conseille à mes rimes légères D'y revenir un autre jour. Mai s’ouvrait, dans le nord mois charmant ; la verdure A peine de retour commence à s'enhardir. Il n'est bourgeon craintif qui déjà n'aventure Son espoir de l'année. Alors dans la nature Tout ne demande qu'à fleurir. Car fleurir c'est aimer ; les plantes printanières N'y font point de façons ; c'est à qui les premières Iront les zéphyrs captivant. Regards du jour, baisers du vent Sont caresses d'amant que permettent ces belles. Des libertés que prend papillon avec elles On ne les voit point s'alarmer. D'une aube à l'autre, hélas! de leurs faveurs charmantes Trésor est épuisé ; pour ces pauvres amantes Se flétrir, c'est cesser d'aimer. Ne songeant à rien moins qu'à ces amours touchantes, Bâton en main, bien vêtu, bien guêtré, Hans le fermier revenait de son pré. Doux menu du printemps, les fleurs et la verdure Le touchaient peu. Notre homme et la nature Se connaissaient de longue main. D'enfiler soixantaine il était en bon train. Mais c'était un vieillard droit et ferme d'allure, De ceux que l'on dit verts ; il avait l'encolure D'homme à vouloir aller de printemps en printemps, Pour peu que Dieu l'aidât, tout au bord des cent ans. En vain autour de lui foule d'oiseaux s'empresse, S'égosillant sur tous les tons, Il n'avait de regards, d'oreilles, de tendresse Que pour ses bœufs et ses moutons. Les ayant tous laissés au milieu des prairies Ruminant, bêlant et broutant, Il retournait chez lui par des routes fleuries, D'un pied leste et d'un cœur content. Qu'il fût déjà midi, le clocher du village N'en avait soufflé mot ; mais tant petits que grands, Les estomacs aux champs d'une heure et davantage Avancent sur tous les cadrans. Je vous laisse à penser si le nôtre allait vite, Aux approches d'un bon repas. Songeant au doux trésor qu'enserrait sa marmite, Notre fermier doublait le pas, Quand voici que d'un bois débouche à l'improviste Un jeune chasseur au poil blond. Un souci toutefois se lisait sur son front ; Son carnier même avait comme un air triste, Désenflé qu'il était. « Léger est le butin, Pensa l'autre à part soi. L'on n'aura ce matin Rien tué. Rien, c'est peu. Qui sait encor la peine Que ce rien nous donna ? C'est par trop dur, ma foi ! Aussi pourquoi chasser ? Je ne sais, quant à moi, Le plaisir qu'on y trouve. Ah ! l'excellente aubaine! Courir les bois, battre la plaine Sans rencontrer gibier qui nous veuille étrenner, Ou souvent haletant, affamé comme quatre, Pour tout profit, sans le pouvoir abattre, A travers champs voir filer son dîner ! Je n'en suis point ; moi je mange à mes heures. Foin du gibier, s'il faut courir après ! Voyez un peu ce hanteur de guérets, Ce beau chasseur; sa mine est des meilleures, Son équipage aussi ; je gage cependant Qu'il n'a rien pour l'instant à mettre sous la dent. J'en aurai le cœur net. » Et soudain l'abordant, Et d'un air où perçait quelque sollicitude : « Jeune homme, savez-vous que midi va sonner? —Vraiment !— Et que ces bois n'ont pas pour habitude Aux chasseurs d'offrir à dîner? — Je le sais.— Vous aurez alors chez des amis Ici près, votre couvert mis? — En ce pays je ne connais personne. — Vous m'étonnez ; quand midi sonne Il est bon de trouver son repas sous la main. Dîner, cela ne peut se remettre à demain. Si le cœur vous en dit, ma table et ma marmite Sont à votre service; acceptez sans façon. » Façon, l'on n'en fit point ; au contraire, bien vite L'autre accepta ; refus n'eût été de saison. Sur ce, les voilà donc, notre homme et son convive, En route pour la ferme ; elle était à deux pas. Dès la cour je ne sais quel parfum leur arrive ; Le fermier ne s'y méprit pas. C'était sa soupe au lard, elle fumait sur table. A cette odeur délectable Il se sent chatouiller le cœur. On entre, et le vieillard tout le premier s'attable, Faisant mettre son hôte à la place d'honneur. Au bas bout s'assit valetaille, Garçons joufflus, membrus, gaillards de belle taille, Servantes hautes en couleur. Or, la besogne fut promptement dépêchée. Chacun fit son devoir à l'égard des morceaux. Gens de charrue et chasseurs sont rivaux En appétit, dit-on. Dès première bouchée Le nouvel arrivé recula cependant ; Il ne donna qu'un demi-coup de dent. Du bien manger connaissant l'importance, Le fermier tour à tour l'encourage ou le tance. Notre pauvre chasseur s'en allait défendant Pied à pied son assiette, où l'autre par surprise. Entassait les morceaux qu'il supposait exquis. Étouffer son convive était une entreprise Digne de son bon cœur ; c'est d'ailleurs droit acquis A l'hospitalité chez le peuple rustique. « Eh quoi ! point d'appétit ? l'air de ces lieux se pique D'en donner cependant. Si vous restez ici... Rester, ne se peut-il ? J'ai là-haut, dieu merci, Chambre et bon lit. D'ailleurs gibier foisonne Et refoisonne aux environs. Voyons, consultez-vous. Vous ne gênez personne. Nous gêner ! et comment ? Nous sommes gens tout ronds Et le cœur sur la main. » Point n'y fallut d'instance. L'offre plaisait ; la preuve que j'en ai C'est qu'on la prit au bond. Le gîte était, je pense, Bienvenu comme le dîner. Ah ! savoir qu'au logis s'attriste qui nous aime Est un fil qui nous tient et qui nous tire à soi. A quelque autre et plus cher nous-même Notre retard causerait de l'émoi ? L'on s'en garderait bien, et d'une hâte extrême, Tout craintif et tout alarmé, On accourt : n'est-ce là le revers d'être aimé ? Notre héros, à ce qu'on vit paraître, Ne l'était point, pouvant de sa maison S'absenter de cette façon. Et le ciel cependant l'avait taillé pour l'être : C'était en son espèce un fort joli garçon. Aux gens de ce patron quel cœur ne rend les armes ? D'ailleurs le certain air dont il portait ses charmes, Air toutefois modeste, encore et de beaucoup Les relevait. A beauté, qui son coup Manque rarement sur les âmes, Je ne sais quel attrait il venait se mêler. Dans les yeux du chasseur, pleins de timides flammes, Doux regard semblait dire : approchez-vous, mesdames, Nous demandons à qui parler. II De la sorte installé, notre jeune et bel hôte N'encombra point les lieux. Chaque matin sans faute Du logis il était déguerpi le premier ; Il devançait et valets et fermier. L'aurore à peine avait rougi les nues Qu'il était à l'affût en un bois écarté Où parmi la rosée et les herbes menues Des lièvres s'ébattaient. Un grand maître a chanté La faiblesse et poltronnerie De ces animaux malheureux. Que quelque feuille au bois quand le zéphyr l'en prie S'avise de bouger, voilà tous mes peureux En fuite, et craignant pour leur tête. Si le plomb du chasseur troubla souvent la fête, Il ne s'ensuivit pas cependant mort de bête, Ni blessure non plus. Point de gazons rougis. C'était le carnier vide et l'oreille un peu basse, Sur le coup de midi, qu'on rentrait au logis. Le fermier qui déjà fondait sur cette chasse Tout l'espoir de sa broche, attendit quelques jours ; Rôti ne venait point, rôti courait toujours, Rôti se portait à merveille. « Lièvres, dit-il enfin, se font tirer l'oreille. C'est avoir du malheur. — A qui le dites-vous? S'il en tombait un sous mes coups, Ce serait le premier, et notez que je chasse Depuis dix ans et plus.—Vous vous moquez vraiment ! —Me moquer ? oh ! non pas, il n'en est autrement, Je jure ; c'est un sort : que veut-on que j'y fasse ! — Qu'y faire ? Mais, parbleu, planter là le métier. Jetez-moi ce fusil dans le premier hallier. — Oui, si je le pouvais.— Allons, vous voulez rire. — Nullement. C'est histoire étrange et longue à dire. — Histoire, dites-vous ? Histoire, me voici. Il n'est de raconter vieillard qui ne raffole, Ce dit-on ; un vieillard peut écouter aussi. » Et là-dessus l'autre prit la parole Environ dans ces termes-ci : « Mon père, plus heureux que sage, Épouse avait sur son vieil âge Jeune choisie et ne manquant d'attraits. Je dis heureux, l'était à cela près Que sans enfant vivait en son ménage, Il avait fait pèlerinage, Neuvaine et tout : le ciel en était las. Le pauvre homme à son grand hélas Passer déjà voyait son héritage A des cousins, quand un saint, ne sais quel, Ne voulant qu'il fût dit, cela lui pouvait nuire, Qu'en pure perte on eût à son autel Brûlé tant d'encens et de cire, Accorda sur le tard ce don si désiré ; Or, ce don ce fut moi. Ne perdent point leur gré Ces sortes de présents pour s'être fait attendre, Et ma mère surtout, (on sait qu'en fait d'amour Qui dit maternel dit fort tendre,) Ma mère, dès mon premier jour, M'aima donc d'une amour extrême : J'étais tant cela, tant ceci, La grâce, la beauté même. Avec son fils crut son souci ; Que sera-t-il ? Un grand homme, je gage. D'autres l'ont bien été, lui ne le serait point ? Alors, sans tarder davantage On voulut éclaircir ce point. D'une vieille et sienne commère, Savante en l'art de dire à chacun son destin, Tout à propos se ressouvint ma mère, Et l'envoya quérir bien vite un beau matin. La diseuse de bonne et de triste aventures Eut beau chercher, n'était dans les astres écrit Rien de prodigieux. Chez les races futures De ce fils unique et chéri Point ne serait parlé ; c'était pure chimère D'y songer. Voilà donc le grand homme à vau-l'eau. « En revanche je vois, dit la vieille à ma mère, Force amour et bonheur, c'est là vraiment son lot. Toutefois une clause expresse Est mise à cela par le sort : Ton enfant d'un pareil trésor Ne jouira, qu'il n'ait avec adresse Abattu son premier gibier. » Ma mère alors de rire et de se récrier Sur la condition : « Le sort est bien honnête De demander si peu. Comment? d'une perdrix Ou d'un lièvre, mon fils n'a qu'à se mettre en quête? Si le bonheur est à ce prix, Nous le tenons. » N'étais encore Pas plus haut que cela, que l'on me mit en main Un fusil de ma taille. En se levant l'aurore Ne manquait de me voir courant sur le chemin Ou des bois ou des champs. Je n'eus pas d'autre école Ni d'autres jeux. Ma mère avait pensé Agir très-sagement. Cet enfant son idole, Le voir heureux était son plus pressé. Mais en dépit de sa tendresse Je n'ai pu, que ce fût guignon ou maladresse, Lui faire offrande en son vivant De l'ombre même d'une proie. D'un jour à l'autre attendant cette joie, Elle mourut. Auparavant, Pour mon bonheur outrant son zèle, Elle me fit jurer de ne déposer point Les armes, que n'eusse ce point Avec le sort réglé. Voilà tout de plus belle Votre serviteur donc en son emploi rentré, Voilà qu'il chasse encore, et dût-il à la peine Mourir, sa promesse l'enchaîne A ce métier bon gré mal gré. Non, depuis que le monde est monde Rien de tel ne s'est vu. Vingt milles à la ronde Il n'est lièvre ou perdreau que n'aie au su des bois Cent fois manqué ; ces lieux, s'ils avaient une voix, Vous en raconteraient de belles sur mon compte. De toutes bêtes à ma honte Il n'est chasseur mieux vu, je pense, en cet endroit. A peine encor d'un peu d'effroi M'y ferait-on l'honneur. » N'ayant à sa portée Le moindre avis pour le moment, Notre fermier se tut. Il faisait sagement En un tel cas ; mais sa mine attristée, Autant que mine peut, témoignait la grand' part Qu'il y prenait du moins. Depuis, par le vieillard Fut toute parole évitée Ayant trait à gibier. Que ce respect fût dû A tant de malheur, je l'accorde. On eût plutôt parlé de corde Dans la demeure d'un pendu, Que de chasse chez nous. Or, après trois semaines De pas perdus et de fatigues vaines, L'infortuné chasseur songeait à déloger. Le sort ne paraissant le vouloir obliger En ce pays de proie aucune, Sans grand espoir, notre homme allait tenter fortune Ailleurs et de ce pas. Or donc, son congé pris, Et du jour à l'aube première, Il s'éloignait, côtoyant la lisière D'un bois voisin, lorsque avisa surpris Un lièvre assis sur son derrière, Gros et gras, poil luisant et posé de maintien ; Des lièvres du pays on eût dit le doyen. Au départir du somme, à l'heure matinière Où l'Aurore s'éveille et de rose se teint, Tout près de son terrier et sur tapis de thym, Le nez au vent, à sa manière Sa toilette il faisait, sur son museau passant Ses deux pattes et se pressant ; Son déjeuner l'attendait. D'espérance Ému, notre chasseur, bien vite à bout portant L'ajuste, le coup part ; hélas ! au même instant, Un cri partit aussi. Jamais un cri, je pense, Ne s'est poussé tout seul. Notre chasseur troublé Eut bien la même idée. En sa crainte il s'élance Vers l'endroit peu distant, c'était un champ de blé, D'où celui-ci partait. De son long étendue, Jeune fille gisait au milieu du sentier Qui coupait ledit champ. De son frais tablier, Fleurs s'échappaient : n'était la pâleur répandue Sur ses traits, on eût pu dans ce premier moment La penser endormie. Une angoisse mortelle Saisit notre chasseur. Sans trop savoir comment, Il la prend dans ses bras, l'emporte telle quelle Vers la ferme en courant. Le fermier justement S'acheminait aux champs ; quant il vit de la sorte L'hôte qu'il croyait loin, de retour : « Un malheur Est arrivé, dit-il ; ah ! que le diable emporte La chasse et les chasseurs ! Ne m'avait pas bon fleur Ceci depuis longtemps; je m'y devais attendre, Et j'aurais déjà dû... Mais allez faire entendre La raison à des fous de cette espèce-là ! Ciel ! on dirait Lisbeth, ma nièce; oui c'est elle, Des filles du canton la perle et le modèle. Pauvre enfant ! Entrez çà. C'est bien ; déposez-la Sur ce lit, vite et tôt. » Ainsi fut fait. La belle N'était pas morte encor. La peur avait sur elle Agi plus que le mal, non que plomb en cela N'eût bien aussi joué son rôle, S'étant quelque peu notre épaule Et lieux environnants permis d'endommager. On vous pansa le tout. Ne parlez de bouger A mon chasseur d'auprès de sa jeune blessée ; Sienne était dans sa pensée. Réparer de son mieux le mal qu'il avait fait, N'avait-il pas ce droit ? S'il ne l'eût en effet, Il le prit. La fillette était assez jolie. Ce n'est pas, que je sache, un point indifférent ; Orpheline d'ailleurs; maître Hans, en bon parent, A la ferme toujours l'avait bien accueillie ; Elle y venait souvent, cependant moins encor Qu'on ne l'eût désiré. Sa présence était chère A chacun sous ce toit. Pareille ménagère, Au dire du vieillard, valait son pesant d'or. Notre bonhomme, outre mesure, Se disposait à s'alarmer, Mais il n'en eut le temps, car déjà la blessure Faisait mine de se fermer. Oswald, c'est mon héros, trouva fort à reprendre A cette hâte : il la maudit. Sa malade guérie, il fallait bien s'attendre A la quitter. Le mot est vite dit ; Mais ce n'était pas fait. Aux soins qu'on peut lui rendre Vaquer près d'une belle a de quoi nous charmer, Mais n'est pas sans danger. Mon Oswald, pris au piège, Sans le voir arriva sur les confins d'aimer. Il ignorait d'ailleurs l'amour et son manège, Et bien qu'il fût à l'âge où le plus simple cœur A quelque usage est mis, il n'avait, mon chasseur, Fait œuvre encor du sien. Point n'était, je suppose, Sans avoir rencontré parfois jeune beauté ; Mais sur ces objets-là ne s'étaient arrêtés Ses regards peu ni prou. Ce fut donc une chose Pour lui nouvelle et plaisante à la fois, Que beaux yeux et joli minois. De tout cela sortait un charme à quoi son âme Ne sut point résister. Or, le bonheur voulut, Qu'à Lisbeth il n'eût pas déplu. D'un cœur à l'autre, en moins de rien la flamme, Avait gagné. Maître Hans, il l'observait de près, De ce feu-là vit les progrès. « Qui diantre aurait pensé, dit-il à son jeune hôte, Que fille fût gibier ? C'est ainsi, toutefois, Que l'entendait le sort, et de par lui, sans faute, Je vous promets bonheur ; pour l'amour, c'est, je crois, Déjà fait, n'est-ce pas? » Et d'un malin sourire Et qui disait beaucoup, il commentait ces mots. Oswald au dernier point rougit sur ce propos. Confus, il l'était bien. Qui donc avait pu dire Au vieillard ce secret que notre jeune ami Ne savait encor qu'à demi ? III On aime quand on peut ; pour moi, ne vous engage A remettre d'aimer ; on n'a pas tous les jours Occasion. Pourtant fort me plairait l'usage Jusqu'au premier printemps d'ajourner les amours. Tout fleurit, tout sourit, de sa plus fraîche haleine, Zéphyr va caresser les fleurs dans les gazons, Partout charmants ébats. Pour mettre un cœur en veine Il ne fait faute alors d'engageantes leçons ; Et comme pour induire un couple en amourette Soupirs à chaque pas ; ce n'est dans les buissons Qu'amants ailés chantant fleurette. La plus aimable des saisons Fut donc mise à profit. La fillette était tendre, Le garçon des plus amoureux. Avant qu'il fût un mois, ces jeunes cœurs entre eux N'avaient plus grand’ chose à s'apprendre. Dans le fond d'un certain taillis, Un doux aveu fut fait à la clarté mourante Du jour tombant ; une eau courante Le couvrit de son gazouillis. Je vous laisse à penser s'il fut tendre et timide, Tout ému, rougissant et d'un regard humide Suivi. L'on reconnaît de suite à son accent Qu'aucun autre avant lui n'a passé par la bouche Qui tremblait en le prononçant. Un j'épouse partout est la pierre de touche D'un je t'aime de franc aloi. D'ailleurs, en Germanie, Amour de bonne foi Fait les affaires d'Hyménée. Là, comme ailleurs, souvent dès la première année, Il s'en est les pouces mordus, Mais non pas cette fois. Sans l'avoir dit encore, Nos amants sur ce point, s'étaient donc entendus ; On s'épousait. Lisbeth, je le déplore, Était pauvre et n'avait modeste et gracieux Que son souris, plus ses beaux yeux ; C'était tout son avoir : n'est pas des mieux courantes Partout telle monnaie. Oswald avait du bien. Or, un cœur qui vit de ses rentes, Aura toujours son prix ; au don qu'il fit du sien, Cent arpents de bonnes prairies, Un bois, un clos, deux métairies, Avec cours d'eau, ne gâtaient rien. Chez les gens d'Outre-Rhin un charmant laissez-faire Règne au sujet d'hymen. Tout couple un peu gentil, S'appareille entre soi ; pas le moindre notaire N'y vient mettre le nez, et sans lui cette affaire S'arrange bien ; la nôtre alla donc son droit fil. Jusqu' à se fiancer dès la première étape On arriva ; c'est la route aux amants Toute tracée : anneaux suivent serments. Qui fut joyeux ? Maître Hans; il jubilait sous cape. « A quand la noce ? Or ça, vous saurez que j'entends Qu'on ne la fasse ailleurs. Une noce m'est fête, Vous ne m'en ferez tort. » On eût perdu son temps. A chercher excuse ou défaite : En passer il fallut Par où le bonhomme voulut. Grâce à lui, sur un pied de noce Ferme fut bientôt mise. On lave, on frotte, on brosse ; Servantes ne dormaient ; de la cave au grenier Ce n'était qu'un courir. Tout bahut, toute armoire S'ouvrit; il en sortit pour lors jusqu'au dernier Plats à fleurs, brocs luisants ; nappes ayant mémoire De vingt noces déjà, figuraient pour leur part En ces apprêts. Notre vieillard, A l'œil à tout. « Ajustez cette table ; Ici, ces escabeaux ; un coup de main, allons ! Percez-moi ces tonneaux, décrochez ces jambons. Comme ils ont l'air friand ! » Un carnage effroyable Par ses ordres aussi sévit en basse-cour. Maint gras canard, maint fils de bonne poule, Périt sous le couteau. La marmite, en ce jour, Leur devint Achéron. Pigeonneaux faisaient foule Aux abords de la broche ; il n'en demeura guère Au colombier. Sur ces apprêts, Vous pouvez juger quelle chère Firent les invités ; c'étaient gens d'ici près. Toute la paroisse à la fête Accourut, peu s'en faut, son desservant en tête. Entre les épousés, et tenant le haut bout, Le serviteur de Dieu faisait honneur à tout. Il l'avait bien gagné ; son ouaille jolie N'ayant voulu bénir sans un bout d'homélie Lui faire à ce propos. Il s'était étendu Dignement le matin sur l'amour éternelle Qu'on se doit entre époux, vieux thème rebattu ; Mais d'une grâce nouvelle Ce jour-là sur sa lèvre il sembla refleurir. Peu de chose, il est vrai, suffit pour attendrir Des cœurs déjà touchés. Une noce au village, Ce n'est pas l'affaire d'un jour : La nôtre en dura trois. Trois jours, c'était bien court Pour plus d'un. Hans était de ceux-là, je le gage, Mais non pas nos époux ; tant ne fut festoyé Qu'au grand déplaisir de leur flamme. Un tel faste de joie Amour n'eût déployé, Lui qui ne demande en son âme Que d'être heureux à petit bruit Et sans témoins. Pourtant, si je suis bien instruit, La fête, pour cela, n'avait gaîté perdue ; Bonne grâce y soutint son personnage au mieux. Larme plus d'une il fut, quand ce vint aux adieux, De part et d'autre répandue. Voici nos gens partis, voici nos gens chez eux. Sur leurs pas, par leurs soins et surtout grâce au charme Qu'avait notre épousée, on vit à la maison Le bonheur accourir. Depuis lors nul soupçon, Aucun regret, aucune larme Ne l'en fit déloger. A nos deux amoureux Il échut par son fait maint et maint héritage. Quant à leurs champs, toujours l'orage Allait tonner plus loin : n'eût-il eu sous nuage Qu'un rayon, le soleil en disposait pour eux. Mais c'est moins tout cela qui fit nos gens heureux Qu'un amour partagé, qu'un amour à qui l'âge Sa fleur laissa. Les ans, d'une trentaine accrus, N'en avaient amorti que les ardeurs extrêmes : Après les charmes disparus, Ces deux cœurs triomphaient d'être toujours les mêmes.

Notes

Recueil: Contes (1855). Sous-titre: "Conte tiré de l'Allemand". Dans l'édition de 1863, il sera noté "Tiré d'Immermann". https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5705859m/f130.item

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