← Retour aux poèmes

Deux âmes

Louise Ackermann · 1863 · 19e siècle
«
Un chevalier se fit aider du Diable Pour obtenir la dame de ses vœux. Elle était belle, il était amoureux ; À votre gré fut-il donc si coupable ? Leur accord fut de la sorte conclu : Trois ans durant mon héros de sa dame Devait jouir ; ce délai révolu, Satan mettait la griffe sur notre âme Et l'emportait au ténébreux séjour. L'enfer sans fin, mais trois belles années De paradis, par les mains de l'Amour Douze saisons à jamais couronnées Des fleurs de l'âme, et, pour dernier trésor, Le souvenir des heures fortunées ! Le pauvre amant crut faire un marché d'or. Le voilà donc au comble de l'ivresse, Devant le gouffre où le portaient ses pas Fermant les yeux, et pressant sa maîtresse Contre son cœur pour qu'il n'éclatât pas. Il s'oubliait dans ce charme suprême De se donner sans regret ni retour, Et d'acheter, au prix de tout soi-même, Son divin rêve et le bonheur d'un jour. Le sort voulut que la dame eût en elle De quoi goûter un tel enivrement. Son cœur, touché d'une flamme immortelle, À ces transports répondit en aimant. L'Amour serra d'une si forte étreinte Le nœud chéri, que rien à l'avenir Dans cet enfer qu'ils acceptaient sans crainte, Ne l'eût brisé ; Satan pouvait venir. Satan non plus ne se fit point attendre ; Il vint, suivi d'un cortège hideux. Quand il pensait n'avoir qu'une âme à prendre, Le noir démon dut en emporter deux ; Car nul pouvoir ne retint une amante. À ses regards la sainte Église en vain Fit du salut briller l'espoir divin ; Mais le salut pour cette âme charmante, C'était d'aimer sans mesure et sans fin. Dante lui-même a vu passer dans l'ombre De son enfer un beau couple amoureux. Ces deux enfants s'aimant en ce lieu sombre, Pour des damnés me semblent bien heureux. Quand il les peint, ce vieux chantre sublime. Allant à lui dans un vol éploré, Il se trompait ; j'en atteste l'abîme, O Francesca ! non, tu n'as pas pleuré ! Non, tu n'as pas maudit la souvenance De l'heure aimable où ton cœur fut blessé ! Te souvenir n'est pas une souffrance, Car le présent vaut cet heureux passé Ton jeune amant a gardé son ivresse ; Rien n'interrompt l'immortelle caresse Du bras charmant qui le tient enlacé. Ah ! tout l'enfer peut conjurer ses flammes, Hurler, rugir, l'Amour est le plus fort ; Et ce baiser qui confondit vos âmes, Chaste et divin, ce baiser dure encor. Dante savait qu'une tendresse immense Prévaut parfois contre le noir séjour : De son enfer il bannit l'Espérance, Mais sa grande âme y laisse entrer l'Amour.

Notes

Recueil: Contes et poésies (1863). https://archive.org/details/contesetposies02ackegoog/page/n223/mode/2up

← Précédent Le coffre et le brahmane Suivant → La fée au voile

Autres poèmes de Louise Ackermann

A Alfred de Musset 1863 A la comète de 1861 1863 A madame E... 1859 Adieux à la poésie 1835 Ah! si la Muse était tant soit peu fée... 1855 Deux vers d'Alcée 1863 Endymion 1863 Epilogue (Sous mes oliviers...) 1853 Epilogue (Sur le départ...) 1855 Hébé 1863 In memoriam 1863 L'Hyménée et l'Amour 1863 L'abeille 1863 L'entrevue nocturne 1855 L'ermite 1855 La coupe du roi de Thulé 1863 La fée au voile 1863 La lampe d'Héro 1863 La lyre d'Orphée 1863 La rose 1863 Le chasseur malheureux 1855 Le coffre et le brahmane 1863 Le fantôme 1863 Le filleul de la mort 1859 Le perroquet 1855 Les malheureux 1863 Pensées diverses (I) 1863 Pensées diverses (II) 1863 Pensées diverses (III) 1863 Pensées diverses (IV) 1863 Pensées diverses (IX) 1863 Pensées diverses (V) 1863 Pensées diverses (VI) 1863 Pensées diverses (VII) 1863 Pensées diverses (VIII) 1863 Pensées diverses (X) 1863 Pensées diverses (XI) 1861 Sakountala 1855 Satan 1874 Savitri 1855 Un autre coeur 1863