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Un chevalier se fit aider du Diable
Pour obtenir la dame de ses vœux.
Elle était belle, il était amoureux ;
À votre gré fut-il donc si coupable ?
Leur accord fut de la sorte conclu :
Trois ans durant mon héros de sa dame
Devait jouir ; ce délai révolu,
Satan mettait la griffe sur notre âme
Et l'emportait au ténébreux séjour.
L'enfer sans fin, mais trois belles années
De paradis, par les mains de l'Amour
Douze saisons à jamais couronnées
Des fleurs de l'âme, et, pour dernier trésor,
Le souvenir des heures fortunées !
Le pauvre amant crut faire un marché d'or.
Le voilà donc au comble de l'ivresse,
Devant le gouffre où le portaient ses pas
Fermant les yeux, et pressant sa maîtresse
Contre son cœur pour qu'il n'éclatât pas.
Il s'oubliait dans ce charme suprême
De se donner sans regret ni retour,
Et d'acheter, au prix de tout soi-même,
Son divin rêve et le bonheur d'un jour.
Le sort voulut que la dame eût en elle
De quoi goûter un tel enivrement.
Son cœur, touché d'une flamme immortelle,
À ces transports répondit en aimant.
L'Amour serra d'une si forte étreinte
Le nœud chéri, que rien à l'avenir
Dans cet enfer qu'ils acceptaient sans crainte,
Ne l'eût brisé ; Satan pouvait venir.
Satan non plus ne se fit point attendre ;
Il vint, suivi d'un cortège hideux.
Quand il pensait n'avoir qu'une âme à prendre,
Le noir démon dut en emporter deux ;
Car nul pouvoir ne retint une amante.
À ses regards la sainte Église en vain
Fit du salut briller l'espoir divin ;
Mais le salut pour cette âme charmante,
C'était d'aimer sans mesure et sans fin.
Dante lui-même a vu passer dans l'ombre
De son enfer un beau couple amoureux.
Ces deux enfants s'aimant en ce lieu sombre,
Pour des damnés me semblent bien heureux.
Quand il les peint, ce vieux chantre sublime.
Allant à lui dans un vol éploré,
Il se trompait ; j'en atteste l'abîme,
O Francesca ! non, tu n'as pas pleuré !
Non, tu n'as pas maudit la souvenance
De l'heure aimable où ton cœur fut blessé !
Te souvenir n'est pas une souffrance,
Car le présent vaut cet heureux passé
Ton jeune amant a gardé son ivresse ;
Rien n'interrompt l'immortelle caresse
Du bras charmant qui le tient enlacé.
Ah ! tout l'enfer peut conjurer ses flammes,
Hurler, rugir, l'Amour est le plus fort ;
Et ce baiser qui confondit vos âmes,
Chaste et divin, ce baiser dure encor.
Dante savait qu'une tendresse immense
Prévaut parfois contre le noir séjour :
De son enfer il bannit l'Espérance,
Mais sa grande âme y laisse entrer l'Amour.