«
Lorsque l'amour vous tient de bonne sorte,
N'essayez pas de vous en dégager ;
Un tel lien ne se rompt de léger.
Vouloir briser une attache aussi forte,
C'est vain essai ; vous êtes enlacé.
L'oiseau revient de lui-même à la cage :
Vous reprendrez votre cher esclavage ;
Hélas ! le cœur n'a rien de plus pressé !
Un pâtre était. Pâris donnant la pomme
Seul peut m'offrir une comparaison.
Il ne manquait qu'une Hélène à notre homme
Pour lui donner la dernière façon ;
Mais il n'est pas d'Hélènes à foison.
Au bord d'un bois et dans ce voisinage,
Déjà cassé, sur le déclin de l'âge,
Un autre pâtre alors aussi vivait,
Homme savant en pratiques secrètes ;
S'il n'était pas sorcier, peu s'en fallait.
Notre héros souvent le visitait.
Il en tirait des charmes et recettes
À maintenir ses moutons en bon point.
L'hiver venu, le berger n'allait point
Veiller ailleurs. Au gré de ses oreilles
Tous les récits de son hôte étaient courts.
L'autre avait vu des choses sans pareilles,
Grâce à son art. Raconter ces merveilles
Était pour lui propos de longs discours.
Mais entre tous un récit parut plaire
À mon berger.
Près du prochain étang,
Le bon vieillard contait ainsi l'affaire,
Venaient s'abattre en Mai, chaque vingt an,
Pendant la nuit un tourbillon de fées.
Le vent du soir apportait par bouffées
L'essaim léger qui, jusqu'au jour naissant,
Sur le gazon se livrait en dansant
À mille ébats. Au clair de lune écloses,
Que de beautés dans le vallon brillaient !
Comme de fleurs les prés s'en émaillaient ;
Tous les buissons semblaient couverts de roses.
« Et je pouvais, ajoutait le vieillard,
En dérobant son voile à l'une d'elles,
La rendre mienne. Elle aurait sans retard
Suivi mes pas. Des filles immortelles
À cet objet le sort est attaché.
Plus d'une, au feu de la danse emportée,
Laissa tomber le sien à ma portée.
Mais pour ma part je ne l'aurais touché
Du bout du doigt. Comment ! moi, pauvre hère.
J'aurais été si fou que d'obliger
La moindre fée à s'en venir loger
Sous ce mien toit ? Elle eût fait triste chère
En mon logis. En outre l'étrangère
N'aurait été qu'un embarras chez nous.
Ces dames ont des emplois et des goûts
Qui ne sont point propres à notre usage.
Savoir danser n'est pas dans un ménage
De grand profit. » Dès lors le jouvenceau
Avec grand soin grava dans son cerveau
Chaque détail et chaque circonstance.
Un point surtout lui parut d'importance,
Qu'il se garda d'oublier : les vingt ans
Finissaient juste à ce prochain printemps.
La primevère à peine était fleurie,
Au premier chant, bien avant le muguet,
Notre berger rôdait, l'oreille au guet,
Tant que la nuit durait, dans la prairie.
Qu'un vent léger courbât les roseaux verts,
Ou qu'un rayon glissât sur l'eau dormante,
Il croyait voir passer l'ombre charmante
De quelque fée au fond des prés déserts.
Triste et déçu, lorsque devant l'aurore
Déjà fuyait la lune à l'horizon,
Il regagnait à pas lents sa maison,
Non sans parfois se retourner encore.
Mais une nuit un nuage sembla
Passer dans l'air. Tout à coup d'un bruit d'ailes
Le val s'emplit. O pâtre ! ce sont elles !
Le vent du soir les porte, les voilà !
Oui, les voilà !... Des roses éternelles
Ornent le sein des filles du printemps.
Leur robe est blanche et blanche leur ceinture ;
Et sur leur front, pour unique parure,
Un voile au vent livre ses plis flottants.
Dans cet atour de fée et de bergère
Elles dansaient, et la Grâce légère
Guidait la ronde où leur bras s'enlaçait.
Sur le gazon leur pied divin glissait,
Et l'herbe humide à peine était rasée ;
Sans s'incliner elle portait leurs pas.
Au bord des fleurs la goutte de rosée
Pouvait trembler, elle ne tombait pas.
Beaucoup de gens auraient perdu la tête,
Mon berger, non. Quelque ébloui qu'il fût,
Derrière un saule il était à l'affût.
Tout voile avait, malgré son air honnête,
Je ne sais quoi qui poussait au larcin.
Le premier donc qui dans l'ébat folâtre
D'un front tomba, sur-le-champ notre pâtre
Le prit au vol, le cacha dans son sein ;
Comme un voleur il s'enfuit, sa main faite.
Mais une fée, éplorée et défaite.
L'avait suivi. Notre hardi garçon
Quand il franchit le seuil de sa maison,
N'était pas seul.
Hélas ! le tête-à-tête
À mes héros fut de peu de secours.
Le pâtre en vain eut dans l'abord recours
Près de la dame à mainte excuse honnête.
La pauvre enfant n'avait pour tout discours
Que ses hélas. Ce genre de langage
S'entendait bien. Mais l'autre eut le courage
D'y rester sourd. C'était là le grand point.
Ses arguments ne lui profitant point,
Le temps non plus, à la jeune immortelle,
Faute de mieux, le pâtre offrit son cœur.
Ce n'était pas un présent dont la belle
Pouvait goûter sur-le-champ la douceur ;
Trop de regrets la tenaient occupée.
De désespoir elle semblait frappée ;
On ne pouvait obtenir que des pleurs
Et des soupirs de cette âme éperdue.
J'aurais, pour moi, la clef des champs rendue
À ma captive, et sans plus de longueurs
J'aurais cherché du voile à me défaire.
Mais mon héros avait pour n'en rien faire
Une raison : l'amour est sans pitié ;
Le pâtre aimait. N'était-il pas possible
D'ailleurs plus tard qu'il gagnât l'amitié
De cette enfant ? Pour la rendre sensible,
En attendant notre amant n'omit rien.
Rien, c'est beaucoup. J'entends qu'en toute chose
Son soin perçait. Nul cœur n'avait si bien
Auprès d'un autre encor plaidé sa cause.
Lui résister à jamais, le moyen ?
Tout en noyant de pleurs ses jeunes charmes,
La fée un jour vit à travers ses larmes
Un tel regard sur le sien attaché,
Si doux, si triste, et pourtant plein de flamme,
Qu'elle rougit, et sentit dans son âme
Un tendre émoi ; l'Amour baisait Psyché.
Sous ce baiser les larmes se séchèrent ;
La source aussi des soupirs se tarit.
Les sentiments du berger nous louchèrent ;
On lui parla, même il lui fut souri.
Je ne veux pas m'arrêter à vous dire
Si de sa part mon héros triomphait.
Il lui sembla qu'à ce premier sourire
Le ciel s'ouvrît ; il s'ouvrait en effet.
L'éveil du cœur amena son ivresse
Chez notre fée. Avant ce moment-ci,
De rien aimer n'ayant aucun souci,
Elle vivait sans flamme et sans tendresse.
Tout son ébat n'était qu'à voltiger,
Et qu'à danser sur l'aile de la brise.
À ce plaisir l'Amour est étranger ;
Il n'avait pu sur un cœur si léger,
À son regret, asseoir ni nœud ni prise.
Mais ce cœur s'est rendu ; voilà qu'il prise
Ce qu'il a fui : voilà qu'il prend à gré
Enfin sa chaîne et s'y fait par degré.
Dernier détail dont j'orne encor mon thème,
La fée en vint à vaquer elle-même
À son ménage ; elle eut ces soins à cœur,
Sorte d'emploi qui n'est point sans douceur
Quand il s'agit de servir ce qu'on aime.
Dès lors l'amant cessa de négliger
De son côté ses devoirs de berger.
Il restait tard aux champs. Dans sa demeure,
Songeant à lui, la dame attendait l'heure
De son retour. Mais la fatalité
Voulut qu'un jour le voile en son absence
Fut retrouvé. Sans nulle défiance
L'avait le pâtre en quelque coin jeté,
N'y pensant plus. Un vertige à sa vue
Saisit la fée. Hélas ! en ce moment
Son cœur faiblit. La trouvaille imprévue
Lui rappelait tout un passé charmant,
Les fleurs, la danse et la voûte étoilée
Des belles nuits. L'oiseau prit sa volée.
L'amant trouva son nid vide en rentrant.
Sans contredit, ce malheur était grand ;
L'âme du pâtre en était accablée.
Que faire ? À qui demander du secours ?
Comment savoir en quel lieu de la terre
Pour le moment voltigeaient nos amours ?
Il ne restait au pauvre solitaire
Qu'à s'affliger ; il en fit son devoir.
De tout son cœur et de tout son pouvoir
Il s'affligeait. Mais à sa porte un soir
Il entendit une plainte étouffée
Et des sanglots : c'était la jeune fée
Qui rapportait et son voile et son cœur.
Dans cet abord, de honte et de douleur
Elle se tut ; il est vrai que pour elle
Parlaient assez ses pleurs et son retour.
L'heureux berger rassura l'infidèle ;
Il la reprit, et des mains de l'Amour ;
Car l'Amour seul, repentante et séduite,
La ramenait. Hélas ! avant sa fuite
Elle ignorait à quel point elle aimait ;
Elle le sut depuis lors et de reste.
Elle eût donné tout l'empire céleste
Pour ce regard ému qui la charmait.
La fée avait pendant sa course errante
Pris part encore à la danse enivrante ;
Mais, quoi ! ces jeux n'avaient plus nul attrait.
Elle foula les fleurs d'un pied distrait.
Des soins légers pour qu'un cœur se dégoûte
Et du plaisir, montrez-lui le bonheur.
Le voile était très-coupable sans doute ;
Il avait eu grand'part en cette erreur.
Il fut brûlé. Par là simple mortelle
On redevint, sujette comme telle
À voir un jour tous ses attraits pâlir ;
Oui, notre fée accepta de vieillir.
C'était beaucoup, moins pourtant, qu'il ne semble
Vieillir à deux, quand on fut jeune ensemble,
À mon avis, n'est pas un mal si grand.
L'âge, en retour des charmes qu'il leur prend.
Aux vrais amants plus de tendresse apporte ;
Je voudrais bien, moi, vieillir de la sorte.