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La fée au voile

Louise Ackermann · 1863 · 19e siècle
«
Lorsque l'amour vous tient de bonne sorte, N'essayez pas de vous en dégager ; Un tel lien ne se rompt de léger. Vouloir briser une attache aussi forte, C'est vain essai ; vous êtes enlacé. L'oiseau revient de lui-même à la cage : Vous reprendrez votre cher esclavage ; Hélas ! le cœur n'a rien de plus pressé ! Un pâtre était. Pâris donnant la pomme Seul peut m'offrir une comparaison. Il ne manquait qu'une Hélène à notre homme Pour lui donner la dernière façon ; Mais il n'est pas d'Hélènes à foison. Au bord d'un bois et dans ce voisinage, Déjà cassé, sur le déclin de l'âge, Un autre pâtre alors aussi vivait, Homme savant en pratiques secrètes ; S'il n'était pas sorcier, peu s'en fallait. Notre héros souvent le visitait. Il en tirait des charmes et recettes À maintenir ses moutons en bon point. L'hiver venu, le berger n'allait point Veiller ailleurs. Au gré de ses oreilles Tous les récits de son hôte étaient courts. L'autre avait vu des choses sans pareilles, Grâce à son art. Raconter ces merveilles Était pour lui propos de longs discours. Mais entre tous un récit parut plaire À mon berger. Près du prochain étang, Le bon vieillard contait ainsi l'affaire, Venaient s'abattre en Mai, chaque vingt an, Pendant la nuit un tourbillon de fées. Le vent du soir apportait par bouffées L'essaim léger qui, jusqu'au jour naissant, Sur le gazon se livrait en dansant À mille ébats. Au clair de lune écloses, Que de beautés dans le vallon brillaient ! Comme de fleurs les prés s'en émaillaient ; Tous les buissons semblaient couverts de roses. « Et je pouvais, ajoutait le vieillard, En dérobant son voile à l'une d'elles, La rendre mienne. Elle aurait sans retard Suivi mes pas. Des filles immortelles À cet objet le sort est attaché. Plus d'une, au feu de la danse emportée, Laissa tomber le sien à ma portée. Mais pour ma part je ne l'aurais touché Du bout du doigt. Comment ! moi, pauvre hère. J'aurais été si fou que d'obliger La moindre fée à s'en venir loger Sous ce mien toit ? Elle eût fait triste chère En mon logis. En outre l'étrangère N'aurait été qu'un embarras chez nous. Ces dames ont des emplois et des goûts Qui ne sont point propres à notre usage. Savoir danser n'est pas dans un ménage De grand profit. » Dès lors le jouvenceau Avec grand soin grava dans son cerveau Chaque détail et chaque circonstance. Un point surtout lui parut d'importance, Qu'il se garda d'oublier : les vingt ans Finissaient juste à ce prochain printemps. La primevère à peine était fleurie, Au premier chant, bien avant le muguet, Notre berger rôdait, l'oreille au guet, Tant que la nuit durait, dans la prairie. Qu'un vent léger courbât les roseaux verts, Ou qu'un rayon glissât sur l'eau dormante, Il croyait voir passer l'ombre charmante De quelque fée au fond des prés déserts. Triste et déçu, lorsque devant l'aurore Déjà fuyait la lune à l'horizon, Il regagnait à pas lents sa maison, Non sans parfois se retourner encore. Mais une nuit un nuage sembla Passer dans l'air. Tout à coup d'un bruit d'ailes Le val s'emplit. O pâtre ! ce sont elles ! Le vent du soir les porte, les voilà ! Oui, les voilà !... Des roses éternelles Ornent le sein des filles du printemps. Leur robe est blanche et blanche leur ceinture ; Et sur leur front, pour unique parure, Un voile au vent livre ses plis flottants. Dans cet atour de fée et de bergère Elles dansaient, et la Grâce légère Guidait la ronde où leur bras s'enlaçait. Sur le gazon leur pied divin glissait, Et l'herbe humide à peine était rasée ; Sans s'incliner elle portait leurs pas. Au bord des fleurs la goutte de rosée Pouvait trembler, elle ne tombait pas. Beaucoup de gens auraient perdu la tête, Mon berger, non. Quelque ébloui qu'il fût, Derrière un saule il était à l'affût. Tout voile avait, malgré son air honnête, Je ne sais quoi qui poussait au larcin. Le premier donc qui dans l'ébat folâtre D'un front tomba, sur-le-champ notre pâtre Le prit au vol, le cacha dans son sein ; Comme un voleur il s'enfuit, sa main faite. Mais une fée, éplorée et défaite. L'avait suivi. Notre hardi garçon Quand il franchit le seuil de sa maison, N'était pas seul. Hélas ! le tête-à-tête À mes héros fut de peu de secours. Le pâtre en vain eut dans l'abord recours Près de la dame à mainte excuse honnête. La pauvre enfant n'avait pour tout discours Que ses hélas. Ce genre de langage S'entendait bien. Mais l'autre eut le courage D'y rester sourd. C'était là le grand point. Ses arguments ne lui profitant point, Le temps non plus, à la jeune immortelle, Faute de mieux, le pâtre offrit son cœur. Ce n'était pas un présent dont la belle Pouvait goûter sur-le-champ la douceur ; Trop de regrets la tenaient occupée. De désespoir elle semblait frappée ; On ne pouvait obtenir que des pleurs Et des soupirs de cette âme éperdue. J'aurais, pour moi, la clef des champs rendue À ma captive, et sans plus de longueurs J'aurais cherché du voile à me défaire. Mais mon héros avait pour n'en rien faire Une raison : l'amour est sans pitié ; Le pâtre aimait. N'était-il pas possible D'ailleurs plus tard qu'il gagnât l'amitié De cette enfant ? Pour la rendre sensible, En attendant notre amant n'omit rien. Rien, c'est beaucoup. J'entends qu'en toute chose Son soin perçait. Nul cœur n'avait si bien Auprès d'un autre encor plaidé sa cause. Lui résister à jamais, le moyen ? Tout en noyant de pleurs ses jeunes charmes, La fée un jour vit à travers ses larmes Un tel regard sur le sien attaché, Si doux, si triste, et pourtant plein de flamme, Qu'elle rougit, et sentit dans son âme Un tendre émoi ; l'Amour baisait Psyché. Sous ce baiser les larmes se séchèrent ; La source aussi des soupirs se tarit. Les sentiments du berger nous louchèrent ; On lui parla, même il lui fut souri. Je ne veux pas m'arrêter à vous dire Si de sa part mon héros triomphait. Il lui sembla qu'à ce premier sourire Le ciel s'ouvrît ; il s'ouvrait en effet. L'éveil du cœur amena son ivresse Chez notre fée. Avant ce moment-ci, De rien aimer n'ayant aucun souci, Elle vivait sans flamme et sans tendresse. Tout son ébat n'était qu'à voltiger, Et qu'à danser sur l'aile de la brise. À ce plaisir l'Amour est étranger ; Il n'avait pu sur un cœur si léger, À son regret, asseoir ni nœud ni prise. Mais ce cœur s'est rendu ; voilà qu'il prise Ce qu'il a fui : voilà qu'il prend à gré Enfin sa chaîne et s'y fait par degré. Dernier détail dont j'orne encor mon thème, La fée en vint à vaquer elle-même À son ménage ; elle eut ces soins à cœur, Sorte d'emploi qui n'est point sans douceur Quand il s'agit de servir ce qu'on aime. Dès lors l'amant cessa de négliger De son côté ses devoirs de berger. Il restait tard aux champs. Dans sa demeure, Songeant à lui, la dame attendait l'heure De son retour. Mais la fatalité Voulut qu'un jour le voile en son absence Fut retrouvé. Sans nulle défiance L'avait le pâtre en quelque coin jeté, N'y pensant plus. Un vertige à sa vue Saisit la fée. Hélas ! en ce moment Son cœur faiblit. La trouvaille imprévue Lui rappelait tout un passé charmant, Les fleurs, la danse et la voûte étoilée Des belles nuits. L'oiseau prit sa volée. L'amant trouva son nid vide en rentrant. Sans contredit, ce malheur était grand ; L'âme du pâtre en était accablée. Que faire ? À qui demander du secours ? Comment savoir en quel lieu de la terre Pour le moment voltigeaient nos amours ? Il ne restait au pauvre solitaire Qu'à s'affliger ; il en fit son devoir. De tout son cœur et de tout son pouvoir Il s'affligeait. Mais à sa porte un soir Il entendit une plainte étouffée Et des sanglots : c'était la jeune fée Qui rapportait et son voile et son cœur. Dans cet abord, de honte et de douleur Elle se tut ; il est vrai que pour elle Parlaient assez ses pleurs et son retour. L'heureux berger rassura l'infidèle ; Il la reprit, et des mains de l'Amour ; Car l'Amour seul, repentante et séduite, La ramenait. Hélas ! avant sa fuite Elle ignorait à quel point elle aimait ; Elle le sut depuis lors et de reste. Elle eût donné tout l'empire céleste Pour ce regard ému qui la charmait. La fée avait pendant sa course errante Pris part encore à la danse enivrante ; Mais, quoi ! ces jeux n'avaient plus nul attrait. Elle foula les fleurs d'un pied distrait. Des soins légers pour qu'un cœur se dégoûte Et du plaisir, montrez-lui le bonheur. Le voile était très-coupable sans doute ; Il avait eu grand'part en cette erreur. Il fut brûlé. Par là simple mortelle On redevint, sujette comme telle À voir un jour tous ses attraits pâlir ; Oui, notre fée accepta de vieillir. C'était beaucoup, moins pourtant, qu'il ne semble Vieillir à deux, quand on fut jeune ensemble, À mon avis, n'est pas un mal si grand. L'âge, en retour des charmes qu'il leur prend. Aux vrais amants plus de tendresse apporte ; Je voudrais bien, moi, vieillir de la sorte.

Notes

Recueil: Contes et poésies (1863). Dédicace: A monsieur Paul Barbet-Massin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56075418/f216.item.texteImage

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