← Retour aux poèmes

Le coffre et le brahmane

Louise Ackermann · 1863 · 19e siècle
«
Un brahmane, vivant en dévot personnage, Logeait au fond des bois pour plus de sainteté : S'il sortait de son ermitage, C'était par pure charité. Il eût été fâcheux que cette vie austère Ne profitât qu'à lui ; l'exemple en était dû Aux citadins. Quand le bon père Mettait un pied en ville, il est bien entendu Qu'il ne manquait jamais de tonner sur le vice ; Sauver l'âme des gens est un devoir sacré. Par lui donc au prochain ce genre de service Était rendu bon gré, mal gré. Un matin qu'il avait quitté son domicile, C'est-à-dire les bois, notre homme, par la ville, Encor qu'il levât peu les regards en marchant, Au fond d'une boutique aperçut au passage Une esclave bien mise et que pour son usage Tenait chez lui certain marchand. La dame était pour lors sur la fleur de son âge, Toute belle d'ailleurs ; elle avait en partage Ces mille dons qu'on nomme appas, Et qu'à moins d'être un saint on ne dédaigne pas ; Sur le commun des cœurs ils ont un grand empire. Notre homme qui savait, du moins par ouï-dire, Que de pareils objets sont cause de péché, D'un zèle charitable au même instant touché, Entra dans la boutique, et s'adressant au maître : « Mon fils, dit-il, sans vous connaître Je vous tiens pour homme de bien. Je serais désolé qu'il vous arrivât rien De fâcheux. — Je vous suis, mon père, Fort obligé. — Ma charité A sur vos intérêts les yeux ouverts ; j'espère Vous le prouver sous peu. — Comment, en vérité, Reconnaîtrai-je ce service? — Ne parlons pas de cela ; mon office Est de vous être utile ; or, sachez qu'un péril Vous menace. — O ciel ! quel est-il ? Dites-le-moi, de grâce. — Au sortir de ce monde, Apprenez que le corps de quelque bête immonde Est le logis qui vous attend. La chose est sûre, à moins pourtant Que vous ne bannissiez de ces lieux au plus vite Cet objet-ci : je vous invite À vous en défaire à l'instant. » Le marchand se laissait à toutes gens d'Eglise Volontiers gouverner. Sans leur bonne entremise En effet que peut-on pour son propre salut ? Cet homme résista cependant ; il fallut Que de maint argument l'ermite fît usage. L'esclave, outre sa grâce et son charmant visage, Avait quelques talents ; la perdre nous coûtait. Mais le brahmane la traitait De malfaisante créature ; Sa présence en tous lieux laissait une souillure. S'il ne se fût agi que de cet ici-bas, Nous aurions pu chercher quelque demi-mesure ; Mais le ciel ne plaisante pas. La peur l'emporta donc. Non sans cris, non sans larmes, En un vieux coffre on mit notre esclave et ses charmes. Deux grands gaillards les devaient de ce pas Porter à l'eau ; le Gange en ferait son affaire. Nos bonnes gens n'avaient pour s'en défaire Trouvé que ce moyen, et c'était un grand cas : Il fallait à la fois cette femme maudite La détruire et n'y pas toucher. Pour rien au monde notre ermite N'eût en ce dernier point consenti de pécher. Les dames me diront : « Le moyen de vous lire ? La pauvre créature ! Eh quoi ! vous la noyez ? Voilà des vers bien employés ! — Bien employés, oui-da, car ils comptent vous dire Comment par vos beaux yeux un vieillard fut séduit. Ce sont là de vos traits; ce n'est pas d'aujourd'hui Que vous avez le don de charmer tous les âges. Un pouvoir est en vous ; les plus vieux, les plus sages, Ne sont pas à l'abri des coups que vous portez. Votre présence attire, elle émeut, elle enlève ; Ce qu'un regard commence, un sourire l'achève ; Rien ne résiste à vos beautés. » Le saint homme y fut pris, et pour mettre en déroute Sa raison et son cœur une esclave suffit. Il la voit, il l'adore et veut, coûte que coûte, La détourner à son profit. Par un autre chemin il courut au rivage ; Caché dans les roseaux, il devait, de pied coi, Attendre le cher coffre, et le prendre au passage, En retirer la dame et l'emmener chez soi. S'emparer d'une telle proie, Ce n'était pas un si méchant dessein. Le brahmane fondait déjà sur ce larcin L'espoir de maint plaisir. Il s'en promettait joie, Et vraiment à bonne raison : Il aurait en toute saison Un printemps sous les yeux, c'est-à-dire un visage Plein de roses, de lis et d'attraits fleurissants ; À son aise et loisir en jouir sans partage, Cela nous l'égaierait sur le déclin des ans. Tout dans l'abord au gré de son désir succède ; Le hasard lui venait en aide. Sans grands efforts de bras le coffre est mis à flot (En ce lieu la rivière était large et profonde) ; Poussé par un bon vent, il voguait à fleur d'onde, Et doucement suivait le fil de l'eau. Or, l'Amour a toujours su bien mener sa barque. À deux pas du rivage un étranger de marque Prenait un bain pour lors ; le coffre y courut droit. Le baigneur était beau, bien fait, il avait l'âme Encline à l'amour ; une dame Ne pouvait aborder en un meilleur endroit. Lorsque l'étranger vit le coffre à sa portée, Il vous l'attire à soi, le pousse vers le bord, L'y traîne non sans quelque effort, Puis il l'ouvre. O surprise ! à sa vue enchantée Il en sort un objet plein de grâce et d'appas, Une femme attrayante et belle sous ses larmes. L'abandon du moment semblait croître ses charmes, Ou du moins ne leur nuisait pas. Du mieux qu'il peut son sauveur la console. Il plaisait ; on le crut, et la crainte s'envole. Si l'amour vint bientôt, prompt à récompenser L'effroi qu'on avait eu, je le laisse à penser. Le jeune homme aussitôt flaira le stratagème. En pareille monnaie il trouve, à l'heure même, Plaisant de payer le vieillard. Un singe aux environs gambadait par hasard ; Il l'encoffre à toute aventure. Ainsi chargé, l'esquif revogue de nouveau, Sans s'attarder outre mesure. En embuscade au bord de l'eau, L'ermite impatient et que l'espoir transporte, Le voit venir. C'est lui ! ce coffre plein d'appas, Ce coffre nos amours, ou qui du moins les porte. Nos désirs lui servent d'escorte, Nos regards ne le quittent pas. Le bonhomme est au ciel ; il s'approche, il retire La boîte hors des flots ; il n'eût pour un empire Donné l'heur de l'ouvrir, et déjà sous sa main Le couvercle a cédé. Quel changement soudain ! Il en sort une bête à l'affreuse grimace, Pleine de rage en outre. Elle saute d'un bond Au visage de mon barbon, Dont le nez dut pâtir. L'animal sur la place Crut bon de se venger ; son ongle forcené Y laissa mainte et mainte trace. Notre héros égratigné, Penaud, sanglant, presque éborgné, Revint chez lui. Dans sa cervelle Il repassait, chemin faisant, Ce que cette aventure avait de déplaisant. Il demeurait évident que la belle S'était changée en singe à son intention. Le vieillard prit dès lors, chose assez naturelle, Ce genre d'animal en grande aversion. J'entends dire par là les singes ; quant aux dames, Il paraîtrait certain que notre sauveur d'âmes Leur conserva toujours un grain d'affection.

Notes

Recueil: Contes et poésies (1863). Sous-titre: Tiré du Sanscrit. https://archive.org/details/contesetposies02ackegoog/page/n201/mode/2up

← Précédent Le filleul de la mort Suivant → Deux âmes

Autres poèmes de Louise Ackermann

A Alfred de Musset 1863 A la comète de 1861 1863 A madame E... 1859 Adieux à la poésie 1835 Ah! si la Muse était tant soit peu fée... 1855 Deux vers d'Alcée 1863 Deux âmes 1863 Endymion 1863 Epilogue (Sous mes oliviers...) 1853 Epilogue (Sur le départ...) 1855 Hébé 1863 In memoriam 1863 L'Hyménée et l'Amour 1863 L'abeille 1863 L'entrevue nocturne 1855 L'ermite 1855 La coupe du roi de Thulé 1863 La fée au voile 1863 La lampe d'Héro 1863 La lyre d'Orphée 1863 La rose 1863 Le chasseur malheureux 1855 Le fantôme 1863 Le filleul de la mort 1859 Le perroquet 1855 Les malheureux 1863 Pensées diverses (I) 1863 Pensées diverses (II) 1863 Pensées diverses (III) 1863 Pensées diverses (IV) 1863 Pensées diverses (IX) 1863 Pensées diverses (V) 1863 Pensées diverses (VI) 1863 Pensées diverses (VII) 1863 Pensées diverses (VIII) 1863 Pensées diverses (X) 1863 Pensées diverses (XI) 1861 Sakountala 1855 Satan 1874 Savitri 1855 Un autre coeur 1863