«
« Pardonne, ô douce fleur, si je te fais trop d’ombre,
« Et si je fais pleurer
« Ton suave regard que parfois je rends sombre
« Au lieu de le baiser…
« Quand tu veux bien venir de ton parfum si tendre,
« Embaumer tout mon cœur,
« L’empêcher, par ton feu, qu’il devienne une cendre,
« Lui donner du bonheur…
« Oui, pardon, oh ! pardon ! j’ai la tête perdue,
« Lorsqu’au ciel de ta voix,
« J’apporte des accents de tristesse éperdue,
« Sans pitié quelquefois…
« Sans voir que tes genoux me demandent ta grâce…
« Quelle grâce, mon Dieu !
« Pourquoi ?... Que m’as-tu fait pour prendre cette place
« Qu’on ne doit qu’en saint lieu ?...
« Et qui le comprendra ?... Je te hais et d’adore,
« Méchant, ivre d’amour ;
« Ah ! je suis malheureux, je te le dis encore,
« Je souffre chaque jour…
« Oui, des douleurs d’Enfer… puis, la mélancolie
« M’apporte un autre mal
« Non moins affreux, non moins mélangé d’une lie,
« D’un poison sans égal !
« Quoi ! lorsqu’un bras de neige et de rose charmante
« Veut s’appuyer sur moi…
« Alors, comme au contact d’une tête mordante
« Je fuis avec effroi.
« Je fuis ta main mignonne et de blancheur royale,
« Son amoureux effort ;
« Je la repousse ainsi qu’une main sépulcrale
« Qui conduirait la Mort.
« Tes cheveux, sur les miens, sont un marbre d’ébène,
« Souple et brillant roseau,
« Dont je crois ressentir la frissonnante haleine
« Comme au fond d’un tombeau !
« Et ta bouche, ô ma fleur, ou plutôt, ton calice
« Tout de perles rempli,
« Il me semble le voir, du bord d’un précipice
« Sortir le mot : OUBLI.
« Oubli !... Serait-ce vrai ? Squelette horrible à l’âme,
« Et d’aspect effrayant…
« Hiver sans fin, terrible, et sans la moindre flamme…
« Silence torturant…
Ah ! oui, voilà, cher ange, oui, voilà le mystère
De mes sombres éclats,
Lorsque je pense, hélas ! que, vieilli sur la terre,
Tu me remplaceras…
« Mais, viens un jour, oh ! viens… au jour où chacun tombe
« Pour qu’il soit enfermé,
« Oui, viens te souvenir, pour réjouir ma tombe,
« Que tu m’as bien aimé ! »